Face à Wall Street, finies les gentillesses

L'heure de la sévérité a sonné pour Obama et son équipe.

Coupure de courant généralisée avant l'arrivée de l'ouragan Sandy en octobre 2012. L'immeuble de Goldman Sachs est lui, resté allumé... REUTERS/Eduardo Munoz

- Coupure de courant généralisée avant l'arrivée de l'ouragan Sandy en octobre 2012. L'immeuble de Goldman Sachs est lui, resté allumé... REUTERS/Eduardo Munoz -

La Securities and Exchange Commission (SEC) s’apprête à accueillir un nouveau shérif. Ancienne procureure fédérale du District sud de New York (soit, en gros, Manhattan), Mary Jo White a été choisie fin janvier pour remplacer Mary Shapiro à la tête de la SEC. Et les débats n'ont pas tardé: cette nomination doit-elle être lue comme un signe d'une plus grande sévérité ou, au contraire, d'une plus grande complaisance à l'égard de Wall Street?

Dans tous les cas, l'étude de ses antécédents ne sera sans doute pas d'un grand secours pour prévoir son avenir. La biographie est un bien médiocre indicateur quand il s'agit de réglementation financière. La véritable question – à la SEC comme à d'autres postes réglementaires clés – est de savoir ce que le Président veut voir advenir. S'il est malin, il comprendra que son second mandat est le moment idéal pour arrêter de jouer les gentils avec les banques et les marchés. Avec une économie convalescente, il s'agit bien davantage d'éviter la prochaine crise financière que de nettoyer les traces de la précédente.

Au départ, la nomination de White a été interprétée comme un signe d'une posture nouvelle, plus sévère, de l'administration Obama. C'est une procureure, connue pour sa résistance dans de complexes affaires de terrorisme, de crime organisé, mais aussi de délinquance financière. C'est aussi la première fois que la SEC se voit dirigée par un magistrat du ministère public, et le passif de White est radicalement différent de celui de Shapiro, qui a joué vis-à-vis de Wall Street la confortable rengaine de l'autorégulation.

Le problème, c'est que White a perdu son poste de procureure avec l'investiture de George W. Bush, pour entrer dans le privé en tant qu'avocate pénaliste. Et être avocate pénaliste à Manhattan, un emploi socialement respectable et financièrement rémunérateur, cela implique tout un tas de clients issus de Wall Street et une bonne dose de virulence contre une régulation financière gouvernementale jugée trop excessive.  

La mission plutôt que les convictions

Mais au lieu de se demander qui est la «vraie» Mary Jo White et de craindre d'éventuels renvois d'ascenseurs, mieux vaut comprendre que l'impact d'une expérience professionnelle dans le secteur public est plus qu'équivoque. L'ancien Secrétaire du Trésor, Timothy Geithner, avait globalement tous les antécédents professionnels que les anti Wall Street estiment nécessaires chez un régulateur financier. Quasiment toute sa carrière s'était déroulée dans le secteur public et son passage dans le privé n'avait impliqué aucun lien direct avec les grandes institutions financières.

A l'inverse, celui qu'Obama avait choisi pour diriger la Commodities Futures Trading Commission, Gary Gensler, était un protégé de Robert Rubin pendant les années Clinton et un ancien de Goldman Sachs. Ce qui ne l'a pas empêché, durant les débats parlementaires autour de Dodd-Frank, d'apparaître comme l'un des plus ardents promoteurs d'une régulation stricte, tandis que Geithner préféra encourager l'indulgence à l'égard de Wall Street, pour le bien de la relance économique.

Comme beaucoup d'avocats, White prouve qu'elle peut faire du bon boulot qu'importe sa place dans le prétoire. L'important, ce ne sont pas ses convictions personnelles, mais la mission pour laquelle elle a été engagée.

Jusqu'à présent, on peut dire que l'administration Obama a cherché à ménager la chèvre et le chou. Le président a voulu réviser de fond en comble le système de régulation, et a créé une nouvelle agence fédérale, le Consumer Financial Protection Bureau (CFPB). Mais tout en élaborant les règles de demain, le gouvernement s'est engagé sur la voie du sauvetage et de la réparation du système. Soit beaucoup de renflouages et de souplesse réglementaire, et pas des masses de sanctions.

L'ère Geithner aura permis de mettre fin à la panique financière, et ce genre d'exploit ne s'obtient pas en bourrant les prisons de patrons de banques. Dans un récent numéro, l'émission Frontline soulignait l'absence remarquable de poursuites pénales fédérales liées à la crise financière. Lanny Breuer, futur ex directeur de la division criminelle du Département de la Justice, y sortait l'excuse pathétique que de tels dossiers sont difficiles à monter. Ce qui est vrai, mais son équipe est loin de s'être foulée pour les monter.

Avec une nouvelle présidente de la SEC, un nouveau Secrétaire du Trésor, une vacance à la division criminelle et des sénateurs républicains faisant tout leur possible pour dissoudre le CFPB, il est temps pour Obama d'y aller franco. En 2009, son choix de la modération était, selon moi, parfaitement défendable – une nouvelle panique bancaire aurait pu entraîner de nouveaux plans de sauvetage et causer de nouveaux préjudices à l'économie.

Respecter les lois

Mais avec un système plus stable, une économie qui reprend des couleurs et tout espoir d'avancées législatives pris en otage par la domination républicaine sur la Chambre, l'heure de la ténacité à sonné. Les poursuites pénales contre Wall Street sont compliquées à mettre en œuvre, mais les précédents succès de White en matière de mafia ou de terrorisme n'avaient rien non plus d'une sinécure.

D'où l'importance du poste de procureur fédéral. Et en plus d'envoyer un message de responsabilisation plus que nécessaire aux banques, le respect rigoureux des lois serait un signe de confiance dans le nouveau système. L'un des principaux objectifs de Dodd-Frank, c'est de garantir la survie du système financier, même face à un accès de panique au plus haut des institutions financières, sans l'aide de renflouages hasardeux. Et si ce cadre législatif tient ses promesses, alors il n'y a plus à craindre de voir la fermeté miner le système bancaire et l'économie. 

Pour ceux qui, depuis toujours,  tiennent Obama pour un pion de Wall Street, une telle perspective semblera évidemment bien naïve. Mais avec Dodd-Frank, son administration a déjà prouvé qu'elle entendait inféoder les seigneurs de la finance, d'où un transfert massif de fonds de campagne de Wall Street vers les caisses du Parti républicain. Pendant quasiment tout le premier mandat, le choix de la modération et de l'indulgence a réellement payé. Mais une telle démarche est désormais obsolète: il faut que la nouvelle équipe que forme actuellement le président soit prête à se battre.  

Matthew Yglesias

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Matthew Yglesias est le correspondant économique et business de Slate.com. Vous pouvez le suivre sur Twitter @mattyglesias Ses articles
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Publié le 07/02/2013
Mis à jour le 07/02/2013 à 4h21
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