La nuit en voie de disparition

Carte du monde réalisée avec les données recueillies par le satellite Suomi NPP satellite en avril et octobre 2012 /NASA Earth Observatory/NOAA NGDC

Carte du monde réalisée avec les données recueillies par le satellite Suomi NPP satellite en avril et octobre 2012 /NASA Earth Observatory/NOAA NGDC

Les images de la Nasa le démontrent: même la nuit, le monde brille désormais de tous ses feux. Au point que certains militent pour des «réserves de nuit».

Bien évidemment, cela fait rêver: voir, du ciel, la planète bleue, illuminée...

Publiées par la Nasa en fin d'année dernière, les images représentant la nuit terrestre telle que photographiée par le satellite Suomi NPP, puis reconstituée par les experts de l'agence spatiale américaine, sont désormais visibles par tout un chacun, en ligne. Une version électrique de la célèbre «Terre vue du Ciel» de Yann Arthus Bertrand, en quelque sorte.

Mais au-delà du spectacle, ces clichés témoignent des profonds changements en oeuvre sur une planète où la nuit, désormais, se fait rare.

C'est indubitable: la lumière nocturne se propage à la vitesse de l'urbanisation, et surtout, de l'argent. Résultat: elle n'est plus, désormais, réservée à l'Occident. C'est ce que montre très distinctement la comparaison des images satellitaires nocturnes depuis vingt ans: certes, les régions les plus «scintillantes» du globe sont toujours l'Amérique du Nord, l'Europe de l'Ouest, et l'Asie de l'Est, (Corée, Japon).

Mais désormais, l'Inde et la Chine, tout comme le Moyen-Orient, la vallée du Nil, le Mexique, les régions côtières d'Amérique Latine et d'Afrique de l'Ouest,  la Thaïlande, Singapour, Sumatra, etc. sont bien plus illuminés que naguère.

1992

2010

Car au XXIe comme au XIXe siècle –celui qui vit Paris devenir «Ville-Lumière»–, la lumière constitue toujours un signe ultime de richesse, de confort (on éclaire même les autoroutes). Un signe d'activité frénétique, aussi, du moins en apparence: ici, on ne dort que d'un oeil, car toujours, quelque part, quelqu'un s'active –personnel médical, policier, éboueurs, travailleurs à la chaîne– et contribue à cette richesse qui permet... d'éclairer. Et dans les rues, à toute heure, quelqu'un passe, qui, même la nuit, pourrait être séduit par un objet exposé en vitrine. Pourquoi donc, alors, éteindre?

La lumière, symbole de richesse: la meilleure preuve en est donnée par le zoom effectué par les chercheurs de la Nasa sur la frontière entre les deux Corée: on y voit celle du Sud, illuminée, et celle du Nord, complètement noire... 

Sans doute pourrait-on du reste, sans grand risque, superposer les cartes de la nuit terrestre avec celles de la consommation mondiale d'électricité.

...Toujours plus fort

Bien entendu, l'éclairage ne représente qu'une petite partie de cette dernière (moins de 15% de la consommation électrique des ménages en France par exemple). Et les lumières captées par les satellites viennent aussi d'autres phénomènes que l'électricité, comme les incendies australiens, ou les torchères des exploitations pétrolières dans la Mer du Nord, au Moyen-Orient ou aux Etats-Unis, où l'exploitation des gaz de schistes a illuminé de nouvelles régions

Mais malgré tout, l'équation est tentante: plus de richesses entraîne plus de consommation électrique et plus d'éclairage nocturne. 

Et de fait, constatent les experts de l'Agence internationale de l'énergie, entre 1992 et 2010, la consommation finale d'électricité a progressé de 77% dans le monde.

Mais alors qu'en 1992, les pays de l'OCDE –a priori les plus riches– brûlaient deux fois plus de kwh que tous les autres pays réunis, en 2010, la différence n'étaient plus que de 10%! L'Afrique, l'Amérique Latine, mais surtout l'Asie (multiplication par trois) et la Chine (par presque 6!) ont vu leurs consommations bondir.

Seule exception, qui, du reste, se voit presque à l'oeil nu sur les cartes de la Nasa: l'Europe centrale , de l'Est et l'Eurasie.

La crise économique a ici été si profonde que les consommations électriques n'étaient toujours pas, en 2010, revenues à leur niveau d'il y a vingt ans. Et de fait, l'intensité lumineuse a baissé.

Quand la lumière devient à tel point un signe de santé économique, on comprend qu'Anne-Marie Ducroux ait fort à faire.

La nuit est un leurre

La présidente de l'ANPCEN, l'association nationale pour la protection du ciel et de l'environnement nocturne, se bat pour que les villes, enfin, éteignent.

Eteignent une partie de ces éclairages publics dont le nombre, assure-t-elle, a progressé de 64% en vingt ans tandis que leur durée d'éclairage passait de 2.400 à 4.000 heures annuelles. Eteignent ces enseignes qui se compteraient par millions. Ces bureaux inoccupés, ces vitrines, et qu'elles cessent de succomber aux charmes des «plans lumières» qui balayent, la nuit, les ponts ou les monuments des cités.

«Si l'on voyait un robinet couler, on l'éteindrait. Pourquoi ne pas faire de même avec la lumière?», interroge-t-elle.

Car la nuit désormais n'est plus qu'un leurre. Lampadaire en façades, vitrines, difficile désormais de trouver une chambre vraiment au noir. Difficile aussi de regarder le ciel, et ses étoiles, que polluent ces lumières au halo envahissant. Une lumière omniprésente qui gêne aussi la nature, flore et faune, réglées pour vivre dans l'alternance du jour et de la nuit.

Eteindre n'est pourtant pas si difficile. Certes, l'homme a peur du noir, mais la majorité des agressions a lieu pendant le jour. «Et il ne s'agit pas de tout supprimer!», souligne Anne-Marie Ducroux. Mais de cesser la démesure, de mieux orienter les lampadaires, pour qu'ils éclairent... la terre, bien plus que le ciel. Et bien sûr de débrancher toutes les lumières inutiles. Environ 6.000 municipalités auraient déjà changé leurs comportements. Et diminué leurs factures de 25% à 50%.

Le mouvement pourrait bien s'amplifier: la ministre de l'Ecologie vient de prendre un nouvel arrêté interdisant à partir du 1er juillet 2013 l'éclairage des bureaux inoccupés une heure après leur fermeture, des façades de bâtiments et des vitrines de magasins après 1 heure du matin.  

Pendant ce temps, au Canada, certains militants se battent, eux, pour la création de «réserves de ciel étoilé»...

Catherine Bernard

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