Monde

Décoder les manifestations iraniennes

Henry Newman, mis à jour le 18.06.2009 à 17 h 59

Les manifestants d'aujourd'hui se réapproprient les symboles et les slogans de la révolution de 1979.

«C'est tellement plus énorme qu'en 79», s'est exclamée une amie de Téhéran alors que nous conversions via Skype en ce début de semaine. Elle avait entendu l'immense foule des manifestants répéter cette phrase, encore et encore, la veille, alors qu'elle défilait de la Place de la Révolution à la Place de la Liberté, deux lieux emblématiques de la révolution ayant entrainé la chute de Mohammad Reza Shah (dynastie Pahlavi) en 1979.

Aujourd'hui, la république islamique fait face à une double menace existentielle. Les révoltes massives ont totalement paralysé de nombreuses villes à travers l'Iran, et les failles du pouvoir politique et du pouvoir religieux, qui gouvernent conjointement le pays, apparaissent désormais au grand jour.

Même si le refus de la réélection douteuse d'Ahmadinejad a pris une ampleur historique, ce n'est pas encore une révolution. Et les révoltes à venir seront sans doute réprimées dans le sang. Pourtant, l'idée de révolution est au cœur de l'imaginaire collectif iranien, et les manifestants d'aujourd'hui savent faire un usage intelligent des symboles, des termes et des mécanismes de la révolution d'il y a trente ans.

Tous les Iraniens (même ceux de la majorité née après la chute de la monarchie) connaissent parfaitement leur histoire révolutionnaire; ces symboles sont donc investis d'une signification compréhensible par tous. Censure d'Etat et répression sont monnaie courante depuis le régime du Shah; le peuple sait donc parfaitement décoder les allusions allégoriques et les symboles lourds de sens. Les manifestants se sont appropriés ces images et ces formules pour deux raisons: d'abord parce qu'ils vont évidemment être accusés d'être des antirévolutionnaires, comme tous les partisans du changement, et que ces symboles font état de leur patriotisme  mais aussi parce qu'ainsi, tous les Iraniens pourront immédiatement comprendre la portée de leur action symbolique.

Pendant la révolution qui a renversé le Shah, les rues étaient emplies, la nuit, de cris venus des toits: «Allah akbar» («Dieu est grand»). Lors des récentes nuits, les mêmes cris résonnaient à travers la capitale. La formule a également été adoptée par les manifestants en guise de protection (il serait choquant de voir la police ou la milice d'un Etat dit islamique tirer sur une foule clamant sa dévotion). De plus, ce respect affiché pour la religion a peut-être pour but de convaincre un clergé divisé de s'opposer à Ahmadinejad.

Une autre formule récupérée par les opposants, tirée cette fois de la profession de foi musulmane: «il n'y a pas d'autre dieu que Dieu». C'est là une pique subtile, qui vise l'autorité du guide suprême et chef de l'Etat, l'Ayatollah Ali Khamenei. En Iran, le guide suprême a un pouvoir immense: il peut même interpréter ou ne pas tenir compte de la loi de la Charia. En conséquence, certains croyants s'opposent à l'Etat théocratique, rejetant ce qu'ils considèrent comme une usurpation de l'autorité divine. D'autres, laïcs et libéraux, utilisent les mêmes formules pour atteindre leurs propres objectifs. En restant vagues et inoffensifs en parole, les opposants ne risquent pas de froisser un futur allié potentiel.

En 1977 et en 1978, les opposants au régime du Shah tués pendant les conflits devenaient immédiatement des martyrs. Chaque cérémonie commémorant le décès de l'un d'entre eux suffisait à faire renaître la révolte. Lundi 15 juin, les manifestants morts étaient déjà des « martyrs » dans la bouche de bien des Iraniens. Un autre slogan des années 1970 a refait surface : « je tuerai celui qui a tué mon frère. »

A l'époque de la révolte « anti-Shah », l'Ayatollah Khomeiny était en exil dans la région parisienne. Ses discours étaient transmis par téléphone en Iran, enregistrés sur une cassette, et des milliers de copies étaient alors distribuées à ses partisans. Aujourd'hui, les responsables de l'opposition (en Iran comme à l'étranger) utilisent les réseaux sociaux issus des nouvelles technologies pour se faire entendre. Aujourd'hui comme hier, les médias internationaux (en particulier les bulletins d'informations de la diaspora iranienne) se font le relais des forces de l'opposition.

Enfin, en choisissant le vert comme couleur de campagne, le candidat réformiste Mir Hossein Moussavi a bien montré que sa vision réformiste restait compatible avec l'Islam.

L'Iran est aujourd'hui à la croisée des chemins, et les jours qui viennent détermineront la voie que cette République finira par emprunter. Beaucoup d'Iraniens de profils divers (femmes et hommes, riches et pauvres, pieux et laïcs, éduqués et illettrés) s'opposent à la victoire illégitime d'Ahmadinejad, et exigent le changement. A ce stade, il est essentiel que les opposants au régime fassent tout leur possible pour s'attirer un vaste soutien. Ils l'ont compris: c'est bien pourquoi ils utilisent les formules à sens caché et les symboles élevés au rang d'icônes depuis la révolution de 1979, rappelant par là-même aux Iraniens qu'ils portent en eux la possibilité d'un nouveau changement révolutionnaire.

Les opposants au régime se réapproprient les méthodes qui ont contribuées à la victoire de l'Ayatollah Khomeiny, il y a trente ans; et ce pour combattre la république islamique d'aujourd'hui.

Henry Newman

Article traduit par Jean-Clément Nau

Crédit photo: manifestation à Téhéran anti-Ahmadinejad   Reuters

Lire aussi sur l'Iran: Il n'y a pas eu d'élection en Iran par Christopher Hitchens; Ahmadinejad l'illusionniste par Etienne Augé; Spéculations persanes par Daniel Vernet ; Une victoire de Mousavi n'aurait rien changé de Shmuel Rosner.

Henry Newman
Henry Newman (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte