Michel Rocard et Pierre Larrouturou se moquent du monde

Le dernier livre du duo, «La gauche n’a plus droit à l’erreur», promettait beaucoup, du moins à en juger par les entretiens accordés par l'ancien Premier ministre cité sur les ondes. Hélas, il ne tient pas ses promesses: il a été bâclé, et c’est dommage.

Michel Rocard, place de la Concorde, à Paris, le 14 juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau

- Michel Rocard, place de la Concorde, à Paris, le 14 juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau -

Michel Rocard et Pierre Larrouturou le reconnaissent eux-mêmes à la page 284 de leur ouvrage, La gauche n’a plus droit à l’erreur:

«Nous avons travaillé dans l’urgence. Cela explique le caractère désordonné et parfois touffu de cet ouvrage, avec même parfois quelques redites. Le lecteur nous le pardonnera

Eh bien, non, tous les lecteurs ne sont pas prêts à le pardonner. A l'école, c’est une des premières choses que l’on apprend: on ne doit jamais prétexter du manque de temps pour remettre un devoir foutraque. Alors, que dire d’un livre cosigné par un ancien Premier ministre!

S’il n’y avait qu’un problème de construction et de redites, ce ne serait pas trop grave. Mais les auteurs multiplient les erreurs et les approximations et, surtout, leur argumentation est faible sur les points les plus essentiels.

A la fin, dans le chapitre intitulé «Réflexions» et signé par Michel Rocard lui-même, il est écrit:

«L’élection de Bush fils en 1997 sera bientôt reconnue comme une catastrophe de dimension mondiale

Non, en 1997, c’est Bill Clinton qui entame un second mandat après avoir été réélu en 1996. Ce qui pourrait être une simple erreur d’étourderie dans un livre écrit de façon précipitée a une conséquence non négligeable. Car cela fait reporter toute la responsabilité de la crise des subprimes sur la seule administration républicaine.

Bill Clinton, comme le souligne Michel Rocard, a effectivement porté une attention particulière à la réduction du déficit budgétaire des Etats-Unis, à tel point qu’à la fin des années 1990, dans les journaux spécialisés, on pouvait trouver des commentaires inquiets sur un risque de pénurie de titres d’emprunts du Trésor américain: où les fonds de pension et les assureurs allaient-ils placer leurs capitaux si la dette publique américaine se réduisait trop? Le moins que l’on puisse dire est que ce risque n’est plus d’actualité...

Mais, en revanche, Bill Clinton n’a rien fait pour arrêter la frénésie d’innovations financières ni pour inciter la Réserve fédérale a plus de vigilance. La crise boursière de l’an 2000 a eu lieu à la fin de son mandat et, pour en limiter les conséquences sur l’économie réelle, les financiers américains ont donné libre cours à leur créativité lors de la présidence de George W Bush. Mais les premier dérapages avaient déjà eu lieu.

Des approximations irritantes

Autre exemple. Michel Rocard parle de ce qui s’est passé après la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008:

«Les chefs d’Etat se réunirent et c’est à cette occasion que le G20 fut créé

Faux, la première réunion du G20 avait eu lieu à Berlin en décembre 1999, après les crises asiatique de 1997 et russe de 1998, et il s’est ensuite réuni chaque année. La nouveauté, et nous reconnaissons volontiers qu’elle est de taille, c’est qu’après la crise de 2008, le G20 s’est réuni au niveau des chefs d’Etat ou de gouvernement alors qu’il se réunissait auparavant au niveau des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales.

Ces approximations, dont on pourrait multiplier les exemples, sont d’autant plus irritantes qu’on les retrouve dans des raisonnements clés.

Quelle peut bien être l’urgence qui a incité Michel Rocard et Pierre Larrouturou à bâcler ainsi leur travail? Est-ce la victoire de la gauche aux élections présidentielle et législatives? Nos auteurs croyaient-ils donc si peu au succès de François Hollande et de la gauche qu’ils n’avaient pas songé à s’y préparer? On n’ose le croire. Ou alors c’est l’ampleur de la crise qui les a surpris et les a poussés à réagir? Cela paraît peu probable, car les premiers chapitres du livre, qui ne sont qu’un long collage de tous les articles de presse les plus négatifs parus au cours des six ou sept dernières années, montrent qu’ils avaient de bonnes raisons de s’attendre au pire.

Règlement de comptes à PS Corral

En fait, quand on lit attentivement le livre, on croit comprendre que la véritable motivation des auteurs est de démolir une jeune économiste, Karine Berger, nommée en juillet dernier secrétaire nationale du PS à l’économie et auteure avec une autre jeune économiste du PS, Valérie Rabault, d’un ouvrage intitulé Les Trente Glorieuses sont devant nous.

Les malheureuses, elles ne savaient pas ce qu’elles faisaient en prônant des thèses ne devant rien à leurs glorieux aînés.

Leur livre? Une «blague», un «1er avril en plein été», et même pire encore, car les pauvres filles ont en plus la bêtise de croire à ce qu’elles écrivent. Pensez donc:

«La personne choisie par la direction du PS pour piloter la réflexion économique pense réellement que les Trente Glorieuses sont devant nous» 

Comme si les deux jeunes économistes du PS n’avaient pas volontairement choisi ce titre et ce thème provocateurs pour aller contre le pessimisme ambiant! En tout cas, peu sensibles à la fraîcheur des nouvelles venues dans le débat, nos duettistes se sont sentis obligés de sortir leur plume vengeresse contre ces deux élues socialistes.

Un débat qui aurait pu être intéressant

Dans une démocratie, le débat est toujours le bienvenu, y compris et surtout au sein de la formation majoritaire au Parlement. Le problème est que Michel Rocard et Pierre Larrouturou ne sont pas convaincants. Et pourtant, ils ont raison sur plusieurs points fondamentaux.

D’abord, dans le monde actuel, on ne peut séparer les problèmes économiques et financiers des problèmes écologiques: la question du réchauffement climatique, pour ne retenir que celle-là, implique de penser la croissance autrement. Par ailleurs, on ne peut faire comme dans les dernières décennies en pensant que la croissance réglerait tous les problèmes. Il serait par exemple judicieux de réfléchir au moyen de lutter contre  l’injustice dans une société sans croissance.

Les auteurs ont ainsi une façon intéressante d’aborder la question de l’emploi. Si, comme ils le pensent, ce sont les gains de productivité qui détruisent de l’emploi et que ces gains de compétitivité vont continuer, le marché du travail risque d’être de plus en plus dual: d’un côté ceux qui travaillent beaucoup pour des salaires qui n’augmentent plus guère, de l’autre ceux dont le système productif n’a plus besoin. La réduction du temps de travail, dans le cadre notamment de la semaine de 32 heures en 4 jours, serait alors la meilleure formule pour associer tout le monde aux activités productives et réduire le chômage.

Le fantôme de Martine...

Les auteurs sont bien conscients du fait que les 35 heures ont laissé de mauvais souvenirs et qu’elles plombent aujourd’hui le débat sur la réduction du temps de travail. Les deux auteurs ne se gênent pas d’ailleurs pour critiquer la façon dont le gouvernement Jospin a fait passer la mesure. Mais ils ne se risquent pas à faire le bilan des lois Aubry, «peu aisé à faire».

Pourtant, nous aimerions bien, nous, l’avoir ce bilan, surtout quand on nous propose d’aller plus loin, vers les 32 heures. Comment faudrait-il faire?

«Sans doute faut-il l’aborder avec une méthode différente de celle employée en 1997: de façon plus franche, plus globale aussi (…) et surtout en donnant la priorité à la négociation et pas à la législation

Et les deux auteurs de proposer de faire deux lois: une loi «pour relancer les expérimentations» et une «loi-balai», qui rappellent étrangement les deux lois Aubry... On n’en saura pas plus.

…et une réflexion arrêtée il y a vingt ans

Surtout, que proposent  Michel Rocard et Pierre Larrouturou pour convaincre les sceptiques? Une référence à une étude du ministère du Travail de 1997, une déclaration en faveur des 32 heures d’Antoine Riboud, président de BSN Danone, en 1993, un entretien avec Patrick Artus, alors directeur des études économiques de la Caisse des Dépôts, datant de 1993 lui aussi, et, pour couronner le tout, l’exemple d’un accord de financement d’un passage à la semaine de 4 jours dans une entreprise de 800 salariés, résumé sous forme d’un tableau qui tient sur une page avec à peine 20 lignes de commentaires. C’est un peu maigre.

Cela laisse supposer que ni les auteurs, ni d’autres économistes n’ont vraiment travaillé sur le sujet depuis vingt ans et n’ont rien de plus à nous proposer aujourd’hui. Le moins que l’on puisse dire, c'est que ce n’est pas très encourageant.

Cette absence de travail et de toute réflexion nouvelle est d’autant plus dramatique que, sur le fond, Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont une analyse qui paraît séduisante et semble ouvrir des perspectives. La devanture est sympathique, on est tenté d’entrer dans le magasin, on pousse la porte et que trouve-t-on à l’intérieur? Rien, sinon des marchandises périmées sorties hâtivement d’un vieux frigo. Avouons-le: c’est une immense déception.

Il va nous falloir lire plus attentivement l’ouvrage de Karine Berger et Valérie Rabault pour trouver, peut-être, des raisons d’espérer.

Gérard Horny

La gauche n’a plus droit à l’erreur, Editions Flammarion, 368 pages

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L'AUTEUR
Journaliste, spécialiste des questions financières et patrimoniales. Auteur de La Bourse pour les nuls First Editions. Ses articles
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Publié le 06/02/2013
Mis à jour le 06/02/2013 à 14h33
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