Comment Ron Jeremy est devenu la plus grande star du porno de tous les temps

En vingt-cinq ans de carrière, Ron Jeremy a tourné dans plus de 2.000 films et est devenu une figure du porno hétérosexuel. Il n'avait pourtant pas le physique pour.

Ron Jeremy lors d'une interview en 2007, REUTERS/Brendan McDermid

- Ron Jeremy lors d'une interview en 2007, REUTERS/Brendan McDermid -

L'acteur porno légendaire, Ron Jeremy, a été hospitalisé cette semaine à la suite d'une rupture d'anévrisme situé près de son cœur.

Cette urgence médicale a suscité une vague d'inquiétude –Jeremy se remet actuellement de son opération, avec l'aide d'un respirateur artificiel– et n'a fait que confirmer la fascination qu'exerce sa carrière improbable sur le grand public. Comment un type de son acabit –un juif du Queens tout ce qu'il y a de petit, grassouillet, poilu et beaufisant au possible avec ses chemises de bowling et ses bagues au petit doigt– a-t-il réussi à troller notre inconscient sexuel depuis tant d'années?

Il serait tentant d'attribuer son succès au simple triomphe de sa volonté. Là où ses pairs, dans leur grande majorité, ont pris leur retraite, sont passés derrière la caméra voire de vie à trépas, Jeremy, lui, continue à vanter les mérites de pilules agrandisseuses de pénis, à surveiller la mise en bouteilles de sa marque «ironique» de rhum et à faire les beaux jours de la télé-réalité. Mais la gloire de Jeremy en dit peut-être davantage sur nous que sur lui: pendant trois décennies, il a toujours été en phase avec les multiples mutations de la virilité pornographique, faisant écho à notre perception d'un homme en pleine action sexuelle – et d'une femme qui le regarde.

Le Tom Selleck du porno

Ron Jeremy n'a pas toujours ressemblé à ça. A ses débuts dans le porno, après une courte carrière d'éducateur spécialisé et quelques essais malheureux dans le cinéma classique, il avait tout ou presque de l'idéal masculin seventies – une pilosité fournie, une musculature conséquente, une moustache à la Tom Selleck et un pénis d'une taille appréciable. En 1978, ses photos dénudées tapèrent dans l’œil du magazine Playgirl, et suscitèrent sa vocation de comédien pour films pornographiques.

Et en ce temps-là, on pouvait réellement parler de films: reprenant les principales caractéristiques d'Hollywood, ces productions étaient diffusées dans de vrais cinémas et ciblaient un large public national, des bourgeois de banlieue aux hippies en pleine révolution sexuelle. Si, globalement, ces films répondaient à des fantasmes masculins – en 1972, Gorge profonde racontait l'histoire d'une femme qui ne pouvait atteindre l'orgasme que par la stimulation de son clitoris, situé au fond de sa gorge – à une époque d'émancipation féminine et de révolution des mœurs, le pouvoir de séduction des hardeurs devait être suffisant pour singer leurs homologues hollywoodiens. Ou, pour reprendre les termes de Chanel Preston, ressembler à la mascotte de l'essuie-tout Brawny – le bon vieux fantasme du bûcheron.

Un équivalent humain au monstre du hentaï

Avec l'avènement de la cassette VHS, et la censure reaganienne du cinéma porno, la pornographie évolua, à l'instar du physique de Jeremy. La consommation de porno devint quelque chose d’éminemment spécialisé et de farouchement privé. Les films n'avaient plus besoin de ratisser large ni d'attirer des spectateurs (et leurs femmes et petites copines) dans des sales obscures. Les producteurs pouvaient désormais cibler des publics de niche, directement, en leur proposant des contenus plus tordus les uns que les autres.

L'esprit de Gorge profonde s'adapta aussi à ce nouveau marché: les femmes n'étaient désormais que de simples vecteurs de plaisir masculin, dans des situations de plus en plus extrêmes et qu'importe, dès lors, que les hommes soient agréables à regarder. Les complexés pouvaient supporter la vue d'un type comme Jeremy sans se sentir menacés; ceux excités par la violence sexuelle pouvaient prendre leur pied en regardant une femme se faire besogner par un homme pour lequel elle ne ressentait, a priori, aucune attirance. (Pour mon copain, Ron Jeremy serait «l'équivalent humain du porno japonais avec des monstres»).

Au milieu des années 1990, le déferlement du «gonzo» fit disparaître les ultimes rogatons de prétention hollywoodienne et plaça la caméra directement dans les mains du mâle. Ce fut l'arrivée des pénis sans corps: là où les hardeuses étaient encore obligées d'arborer une silhouette ad-hoc, les hardeurs-cameramans ne devaient se soucier que d'un seul accessoire. Si le corps de Jeremy ne pouvait plus se permettre d’apparaître en grand écran, son membre – qui frôlerait selon ses dires les 25 centimètres – restait toujours parfait pour un gros plan.

L'homme attirant, trop porno gay

Dans ce nouveau paysage pornographique, les hommes sexuellement attirants devenaient non seulement  inutiles pour le porno hétéro, mais, pour certains producteurs, ce genre d'esthétique penchait un peu trop vers le gay. Avec l'explosion de la vidéo et du DVD, pour plaire à l'amateur à domicile, le marketing pornographique se devait d'être encore plus agressif et explicite – et le gros de cette stratégie consistait à tracer une frontière claire et nette entre porno gay et porno hétéro. Le regard féminin relevait dès lors d'un quasi handicap pour l'industrie pornographique hétéro.

En 2011, le producteur Joshua Lehman m'avait résumé la situation en ces termes: «Si vous mettez un homme sur la jaquette d'un DVD porno, la clientèle masculine comme féminine croira qu'il s'agit d'un porno gay». Mais avec un Ron Jeremy dans votre film, plus personne ne se posera de question sur son cœur de cible. (A la fin des années 1990, quand j'ai découvert l'existence de la pornographie, Jeremy était le seul hardeur dont je pouvais citer le nom, ce qui a suffi pour me détourner de la chose pendant plusieurs années).

Le roi des gros dégueulasses

Grâce à Internet, le porno fait à nouveau partie de la culture populaire. Tout le monde peut désormais accéder, et gratuitement, aux recoins les plus étranges du marché vidéo ultra-spécialisé. (Aujourd'hui, la niche ultime est celle de l'amatrice de porno, toujours reléguée aux confins les plus obscurs d'Internet. Réveillez-moi quand l'équivalent féminin de Ron Jeremy sera honorée comme la plus grande porn-star de tous les temps).

Pour ma génération, ces vingtenaires ayant grandi avec le porno en tant qu'énième source de divertissement en ligne, s'adapter à cette omniprésence signifie adopter une distance ironique à la chose. En privé, le porno relève encore d'un matériel masturbatoire très efficace – la gorge profonde est toujours aussi populaire aujourd'hui qu'en 1972. Mais en public, les franges pornographiques les plus extrêmes deviennent aussi une source de blagues potaches qu'on s'échange entre amis.

Et Jeremy, avec son personnage de pervers pépère poussé jusqu'à l'extrême, est devenu notre roi des gros dégueulasses. (Cette année, lors de l'Adult Entertainment Expo, la foule s'est bien davantage passionnée pour Jeremy que pour n'importe quelle starlette). Pour répondre à ce nouveau public et à ses sarcasmes, l'industrie pornographique se remet aux longs-métrages, avec des parodies XXX de blockbusters hollywoodiens. Et là encore, Jeremy fait florès dans leurs seconds rôles. Sauf qu'aujourd'hui, il n'a même plus besoin de se servir de son sexe. 

Amanda Hess

Traduit par Peggy Sastre

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Les articles signés Slate.com ont d'abord été publiés en anglais sur Slate.com Ses articles
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Publié le 29/03/2013
Mis à jour le 29/03/2013 à 7h19
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