Culture

Willem, le choix des vieux

Laureline Karaboudjan, mis à jour le 04.02.2013 à 14 h 01

Le dessinateur de 71 ans a été récompensé du Grand Prix d’Angoulême, au grand dam de la jeune génération d’auteurs.

Un dessin de Willem (Les Requins marteaux).

Un dessin de Willem (Les Requins marteaux).

Le festival d’Angoulême est-il un repaire de barbons et de vieilles barbes? La question peut se poser après la 40ème édition du plus prestigieux rendez-vous consacré à la bande dessinée, qui s’est achevée ce week-end. Le Grand Prix a en effet consacré Willem, un auteur principalement connu pour ses dessins de presse dans Charlie-Hebdo et Libération et qui affiche joyeusement ses 71 printemps. Cette distinction, en plus de l’honorer pour l’ensemble de sa carrière, propulse le Néerlandais (le premier de son pays à être ainsi récompensé) à la tête du jury de la prochaine édition et l’oblige à en dessiner l’affiche.

Je souris d’avance à cette dernière perspective: Willem est un grand spécialiste des dessins dérangeants, obcènes et biscornus, où membres turgescents, matières fécales et cadavres en tous genres se disputent la vedette. Même s’il n’aura probablement pas toute la latitude habituelle pour cet exercice, ça promet tout-de-même de beaux moments de voir son univers si particulier s’inviter en 4x3m dans les stations de métro parisiennes. 

Gérontocratie

En revanche, je suis plus dubitative sur la présidence du jury, et je ne suis pas la seule. Sur Twitter, le dessinateur Boulet n’a pas caché sa déception. «J'aurais tant hurlé de joie pour Toriyama, Otomo ou Ware président. #FIBD2013, tu fais chier», a-t-il écrit dans un premier message. Avant de préciser sa pensée —«cette masquarade (sic) des votes était mignonne. Maintenant qu'on y a presque cru, retournons à notre chère gérontocratie»—, rappelant ainsi qu’élire Willem, ce n’est pas vraiment le choix de la modernité.

Mais au fait, de quelle mascarade parle Boulet? D’une innovation de cette année: les auteurs accrédités pouvaient voter et donner leur avis. Jusqu’au dernier moment, on ne savait pas vraiment si ça allait servir pour le Grand Prix (choisi normalement par les membres de l’Académie, qui regroupe notamment les anciens vainqueurs). Finalement, le vote des auteurs été pris en compte pour un prix spécial, celui des 40 ans du Festival (Sfar avait eu celui du trentenaire, il y a dix ans).

C’est Akira Toriyama, le créateur de Dragon Ball Z, qui a été récompensé de ce prix. Et apparemment, tout le monde pensait qu’il aurait le Grand Prix. Ainsi, Pénélope Bagieu explique sur Twitter: «En fait on votait pour le prix SPÉCIAL, pas le Grand Prix, j'avais pas compriiiiiis».  Peu avant les résultats, Lewis Trondheim était lui aussi ironique en postant sur Twitter une photo des noms des cinq finalistes avec ce commentaire: «La majorité de l'Académie atteint son seuil de compétence en élisant le seul auteur connu (excellent néanmoins) par elle».

Et les Japonais?

Akira Toriyama gagne donc la consolante, un léger rattrapage qui reste très insuffisant. Songez qu’aucun auteur japonais n’a encore jamais eu le Grand prix d’Angoulême. C’est assez fou au regard de l’apport du Japon au neuvième art. Pourtant, les candidats nippons ne manquent pas pour le Grand Prix.

Cette année, Leiji Matsumoto (Albator), Katsuhiro Otomo (Akira) et donc Akira Toriyama (DBZ) étaient pressentis. Quant à Shigeru Mizuki, 90 ans (prix du meilleur album pour NonNonBâ en 2007), je trouve qu’il le mérite plus que tout (mais ce sont peut-être mes petites obsessions personnelles).

Entendons-nous: Willem est un auteur ô combien respectable et il y a une grande tradition angoumoisine de récompenser des dessinateurs proches de la presse et irrévérencieux. C’est aussi une nouvelle récompense pour un auteur révélé par les mythiques éditions du Square (Hara-Kiri, Charlie). Fred, Reiser ou Wolinski ont ainsi déjà été honorés du Grand Prix d’Angoulême. Simplement, j’aurais aimé peut-être que le festival regarde un peu plus vers l’avant.

De Villepin entre dans l’histoire

Pour ce qui est du palmarès, si j’avais fait de Vingt-trois prostituées de Chester Brown mon favori, je ne peux qu’approuver le choix du deuxième tome de Quai d’Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac, pour le Fauve d’Or.

Dominique de Villepin peut être rassuré: même si sa carrière politique est derrière lui, même si ses livres ont un succès pour le moins incertain, le voici entré dans l’Histoire... en tant que héros de bande-dessinée. C’est en effet l’ancien ministre des Affaires étrangères qui est le protagoniste de cette chronique de la vie d’un cabinet ministériel.

Comme l’année dernière où le Fauve d’Or a récompensé Jérusalem de Delisle, sans doute sa moins bonne BD de reportage, le second tome de Quai d’Orsay est un chouïa moins bon que le premier. Mais je ne vais pas faire la fine bouche, ça reste un excellent diptyque. Succès critique et public, la série va d’ailleurs être adaptée par Bertrand de Tavernier avec Thierry Lhermitte dans le rôle du ministre des Affaires étrangères (ce qui m’inquiète un peu personnellement).

A noter enfin que l’album révélation de l’année, souvent bien choisi, récompense Automne de Jon McNaught aux éditions Nobrow, poulain de Chris Ware. En termes d’imagination, de design, de déplacement des idées sur la page, Nobrow, lancée en 2008 au Royaume-Uni, est sans doute la maison d’édition la plus intéressante actuellement.

Laureline Karaboudjan

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