«Psychose», le film à personnalités multiples

Janet Leigh dans «Psychose».

Janet Leigh dans «Psychose».

On connaissait le remake, les suites, le prequel ou les remontages, voici qu'arrivent un making of fictionnel, avec Anthony Hopkins dans le rôle d'Hitchock, et une série télé. Entre exploitation commerciale et relecture moderniste, une descendance sans doute inédite dans l'histoire des chefs-d'œuvre du cinéma.

Vous n'avez jamais vu Psychose ni ses suites? Attention à la douche froide: l'article qui suit contient des spoilers. Si vous avez déjà vu le film, nous vous conseillons de le lire en jouant en boucle le morceau ci-dessous.

Petit quiz cinéphilique: un chef-d'œuvre qui a donné lieu à une suite? Facile: 2001, l'odyssée de l'espace, par exemple. A un remake? A bout de souffle. A un prequel? Le Parrain. A une série télé? Casablanca ou M.A.S.H. Et à un remake + des suites + un prequel + une série télé + des œuvres d'art moderne?

Ce mouton à cinq pattes existe: il s'agit du Psychose de Hitchcock, que la revue britannique Sight & Sound classait, l'été dernier, 34e de son palmarès des meilleurs films de l'histoire. Allons-y pour quelques pattes de plus: ce 3 février sort Hitchcock, un making of fictionnel de Psychose signé du britannique Sacha Gervasi, où le cinéaste est incarné par un Anthony Hopkins tout en componction tyrannique et en maquillage et où Scarlett Johansson prend une douche sanglante à la place de Janet Leigh.

Suivra en mars une série télé de la chaîne A&E, Bates Motel, qui raconte l'enfance de Norman Bates —et reprend au passage le titre d'un catastrophique projet de NBC resté au stade du pilote en 1987, qui imaginait que le tueur léguait son motel à un camarade d'hôpital psychiatrique.

Qu'un tel chef-d'œuvre exerce une influence florissante (et encore, on vous épargne les chansons, les tours de magie ou les photos de mode), rien de plus normal: de nombreux grands cinéastes ont fait étape au motel Bates avant de tracer leur route personnelle, comme DePalma dans Pulsions ou Blow Out ou Kubrick et Lynch avec Shining et Twin Peaks, deux immenses œuvres où les hôtels comme les hommes sont hantés.

Mais qu'il engendre une descendance directe aussi fournie et diverse est sans doute unique. Et s'explique, sans doute, par le statut particulier de Psychose: à la fois une grande œuvre d'un cinéaste au sommet de son art, qui y récolta sa cinquième nomination à l'Oscar du meilleur réalisateur, et un petit film tourné en noir et blanc, sans superstar.

Un énorme succès commercial produit pour seulement 800.000 dollars de budget, trois à quatre fois moins que Sueurs froides, La Mort aux trousses ou Les Oiseaux. Une œuvre qui fascine autant les auteurs les plus célébrés que les réalisateurs de séries B, venus d'ailleurs en masse en témoigner dans un récent documentaire, The Psycho Legacy.

Pour les hitchcockiens, ce film était donc sans doute moins intimidant que d'autres. Moins figé dans son statut de monument. «Tirer une autre œuvre de Psychose n'est pas irrespectueux. Après tout, ce n'est pas exactement Citizen Kane ou La Règle du jeu», écrivait dès 1983 le critique du New York Times Vincent Canby à propos de la première suite, Psychose II, sortie sous le slogan «22 ans plus tard, Norman Bates revient à la maison».

Hitchcock était mort depuis trois ans quand Universal, qui avait racheté les droits à la Paramount, lança sur les écrans le second épisode de la franchise Psychose. Avec, pour gage de fidélité à l'œuvre originale, la présence devant la caméra d'Anthony Perkins et Vera Miles, et derrière de Richard Franklin, un disciple du «maître du suspense» qui avait notamment organisé une rétrospective de son oeuvre dans son université. Suivront, avec à chaque fois moins de bonheur, Psychose III, réalisé en 1986 par Perkins lui-même, et Psychose IV, téléfilm produit pour la chaîne du câble Showtime en 1990.

Acteurs réemployés, décors réutilisés

Trois films qui acquittent leurs royalties sous toutes les formes possibles. Acteurs et techniciens de l'original réemployés: en dehors de Perkins et Miles, c'est la voix off de Maman Bates qui revient dans les deux premières suites, l'assistant-réalisateur d'Hitchcock qui passe à la production ou le scénariste Joe Stefano qui écrit Psychose IV. Décors mythiques de l'original réutilisés: la maison, l'escalier et bien sûr la douche. Hommages constants, oscillant entre ironie («Je vais me coucher juste après avoir pris une douche, si cela ne vous pose pas de problème», lance l'héroïne à Bates dans Psychose II) et ridicule (Psychose III s'ouvre sur la tentative de suicide d'une religieuse au sommet d'un clocher. Vous saisissez?).

Dans ses meilleurs moments, Psychose II ouvre au moins quelques questions théoriques, de la compatibilité possible entre Hitchcock et le slasher à la Halloween (ados écervelés, musique synthétique et méchant quasi-immortel, rien n'y manque) à l'influence de la couleur de cheveux sur la psychologie d'un personnage (la blonde victime est remplacée par une brune manipulatrice).

Mais —et ses successeurs feront bien pire—, il laisse peu de souvenirs visuels marquants, car il s'intéresse avant tout à l'histoire de Bates. Au scénario qui l'a poussé à tuer. «Nous faisions une suite parce que nous pensions qu'il y avait davantage d'histoires à raconter sur Norman Bates», justifie d'ailleurs Richard Franklin dans The Psycho Legacy.

Psychose II, III et IV sont des études de cas cliniques, de longues notes de bas de page à la célèbre scène explicative finale de leur modèle, des illustrations des théories psychanalytiques sur Psychose. Avec pour «apogée» le dernier épisode, mélange de suite et de prequel à la narration téléphonée, dans les deux sens du terme: Bates appelle une radio pour raconter à une journaliste son adolescence traumatisante (papa est mort, maman est puritaine et castratrice et un amant sort un jour de la douche), le tout illustré par des flash-backs où il est joué, adolescent, par... le jeune Elliott de E.T.

«Les formes nous disent le fond»

Des films déviants? Des films-divans, surtout, qui font dévider une histoire à leur patient-héros. Un défaut qui affecte également le Hitchcock de Sacha Gervasi, lourd portrait psychanalytique du cinéaste en Norman Bates: lui aussi est méprisé (c'est un marchand de soupe mal vu d'Hollywood), lui aussi est voyeuriste et fétichiste, lui aussi se cherche une mère —et la trouve en son épouse Alma (Helen Mirren), parfait soutien et raccommodeuse de scénario hors pair.

Un biopic sans aucun point de vue sur son génie de la mise en scène: il suffit de voir comment il massacre la scène de la douche ou effleure celle, pourtant essentielle, du meurtre du détective Arbogast, qu'Hitchcock fit réaliser par son assistant avant de la retourner lui-même.

«On a oublié pourquoi Janet Leigh s'arrête au Bates Motel», expliquait au contraire Godard, à la fin des années 90, dans ses Histoire(s) du cinéma, avant de lister une série d'objets pour lesquels on se souvient des films d'Hitchcock («un autocar dans le désert», «un verre de lait», «une rangée de bouteilles», «une partition de musique») puis de conclure de son lyrisme sépulcral:

«Si Alfred Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer le succès, c’est parce qu’il a été le plus grand créateur de formes du vingtième siècle, et que ce sont les formes qui nous disent finalement ce qu’il y a au fond des choses.»

A sa litanie, Godard aurait pu ajouter «un rideau de douche», dont il glisse d'ailleurs un plan dans cette séquence. Un objet auquel ne s'intéressent pas assez les trois suites de Psychose comme Hitchcock alors qu'il est pourtant diablement intéressant: uni et transparent, il laisse voir, malgré les gouttes d'eau qui perlent, la silhouette du tueur qui s'approche lentement de Marion Crane. Mais que verrait-on s'il était orné de petits carreaux le rendant légèrement plus opaque?

Le tueur derrière le rideau: Psychose et son remake par Gus Van Sant

Cette question, Gus Van Sant, tout juste auréolé du triomphe de Will Hunting, y a répondu en tournant en 1998 un remake à l'identique, quasiment plan par plan, filmé en couleurs dans des teintes légèrement rétro par Chris Doyle, le chef opérateur fétiche de Wong Kar-wai.

Un remake, vraiment? «Une proclamation anti-remake», affirmait en 2009 le réalisateur, qui avait été servi au-delà de ses espérances en remportant le Razzie de la pire «oeuvre dérivée». «Même si vous essayez de copier un film plan par plan, vous n'y arrivez pas. C'est toujours le vôtre.»

Générique vert et images subliminales

Mais si ce n'est un remake, peut-être un auto-making of, alors? Où on devine, plan après plan, les questions très concrètes que s'est posé le réalisateur: de quel couleur devra être le générique mythique de Saul Bass? (réponse: vert). Et le rideau de douche, donc? Pourquoi ne pas faire partir la musique de la scène de la douche quelques secondes plus tard, pour jouer sur l'attente du spectateur-cinéphile? Ou ajouter une poignée d'images subliminales absentes de l'original?

Quelques années après son Psychose, Van Sant a affirmé qu'il aimerait en réaliser une version «punk-rock», comme si le film pouvait héberger une infinité de variations. Son «remake» reste d'ailleurs l'exemple le plus connu d'une seconde veine psychotique, tendant vers l'art moderne, moins narrative, davantage expérimentale et au final plus réjouissante.

Un réalisateur américain, James M. Parisen, a ainsi passé six ans à tourner A Conversation with Norman, un film où Bates se confesse à un médecin, qui n'a été diffusé, sur volonté de son réalisateur, qu'une seule fois, lors d'un festival en 2005 —davantage une oeuvre à usage unique ou une performance qu'un film, donc. En 2009, un vidéaste britannique, Michael Marczewski, a de son côté fait de Psychose un train fantôme de cinq minutes, le temps nécessaire à un long travelling latéral sur des maquettes reproduisant les décors du film: 14.7 Metre Psycho.

D'autres artistes sont partis du film original lui-même. En 2000, le californien Jim Campbell a ainsi fondu les quelque 150.000 images de Psychose en une seule, une supernova noire et blanche baptisée Illuminated Average #1.

Un Psychose qui dure une journée

Mais l'idée la plus géniale, due à l'artiste écossais Douglas Gordon, part du principe totalement inverse: en 1993, dans son installation 24 Hour Psycho, il a choisi de projeter le film à environ deux images par seconde, allongeant sa durée de 110 minutes à une journée entière. La scène de la douche s'éternise, permettant à l'hitchcockien obsessionnel de la dépiauter sous toutes ses coutures —un peu à l'image de cette séquence de Hitchcock où l'on voit Alma enjoindre son mari d'enlever quelques images de Marion Crane clignant des yeux après sa mort.

L'idée de Gordon a elle-même été détournée par la suite, l'artiste new-yorkais Chris Bors réalisant en 2005 un montage de l'intégralité de Psychose en... 24 secondes.

Qu'elles distendent le film d'Hitchcock ou le synthétisent à l'extrême, ces deux œuvres, comme le Psychose de Gus Van Sant, résument pareillement ce qui en fait la beauté, et au-delà celle de beaucoup de chefs-d'œuvre du cinéma: une suite d'images brèves qui durent le temps d'un clignement d'oeil, mais imprègnent pour toujours la rétine du spectateur, lui donnent à cauchemarder, et à penser, en permanence. Travaillent (le spectateur) et font travailler (le cinéaste, artiste, écrivain, critique...)

Un écrivain, justement, Don DeLillo, l'a résumée de quelques lignes brillantes dans son dernier roman, Point oméga, où il met en scène un spectateur de 24 Hour Psycho:

«Il se tenait là et regardait. Pendant tout le temps qu'il fallut à Anthony Perkins pour tourner la tête, on eût dit que se déployait tout un éventail d'idées de l'ordre des sciences et de la philosophie et de bien d'autres choses sans définition précise, à moins qu'il n'en vît trop. Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait.»

Jean-Marie Pottier

Hitchcock, de Sacha Gervasi, avec Anthony Hopkins, Helen Mirren, Scarlett Johansson et Jessica Biel, sort le 6 février en France. Le premier épisode de Bates Motel est lui diffusé le 18 mars sur la chaîne A&E.

Le Psychose originel est disponible dans de nombreuses éditions DVD, de même que le remake de Gus Van Sant et Psychose II, III et IV. Quant au Bates Motel de 1987, il est visible, découpé en dix parties et dans une qualité médiocre, sur YouTube.