Super Bowl: les conflits d'intérêts des médecins du foot américain

Les 49ers de San Francisco. REUTERS/Jeff Haynes

Les 49ers de San Francisco. REUTERS/Jeff Haynes

Aimeriez-vous être soigné par un médecin qui mettrait la rentabilité de votre employeur sur sa liste de priorité? Seriez-vous disposé à parler de vos soucis médicaux à quelqu’un qui aurait un accès direct aux managers ayant tout pouvoir pour vous renvoyer en cas de problème de santé?

La saison de la NFL se termine ce dimanche, comme d’habitude, avec deux équipes d’éclopés qui se mettent une pilée pour la dernière fois pour le Super Bowl. Cette année, ce sont les Ravens de Baltimore contre les 49ers de San Francisco –ou si vous préférez mentionner leurs équipes médicales respectives, c’est le MedStar Union Memorial contre la Stanford Hospital & Clinics.

Les Ravens et les 49ers comptent parmi les 23 équipes de la NFL dotées d’équipes médicales «officielles» (calcul à vue de nez que la ligue a refusé de confirmer). Les conditions varient d’une équipe à l’autre, mais le contrat standard comprend des soins médicaux à des tarifs privilégiés et/ou un paiement versé par l’hôpital à l’équipe en échange du droit, pour le centre de soin, de proclamer haut et fort cette affiliation dans sa publicité.

«L’effet de notoriété est monumental», m’explique Lew Lyon, vice-président de MedStar Sports Medicine, organisme affilié aux Ravens.

«Mes amis m’appellent pour me demander “Tu peux m’avoir un rendez-vous avec l’un des toubibs des Ravens?” Et ils sont très accessibles. Ils ont des cabinets privés comme les autres médecins.»

Mais l’opacité de ces arrangements marketing devrait vous faire réfléchir à deux fois avant de traîner ce genou rétif à la clinique sportive de votre équipe locale.

Pour commencer, la politique de la ligue veut que chaque joueur soit libre de se désengager des accords officiels de son équipe et de fréquenter un autre centre de soins, comme l’a fait cette année le défenseur des Ravens Ray Lewis lorsqu’il s’est fait opérer des triceps (et lorsqu’il a supposément ingéré du spray de bois de cerf pour retourner plus vite sur le terrain).

Mais surtout, les fans devraient réfléchir aux conflits d’intérêts en jeu quand un médecin travaille à la fois pour une équipe et pour un patient qui se trouve être l’employé de cette équipe.

Pour beaucoup d’entre nous qui travaillons en free-lance, l’idée d’un employeur payant pour nos frais médicaux s’apparente à un plan santé de luxe digne d’un PDG. Mais considérez un peu l’impasse pour un médecin dans ce cas de figure.

L’intimité, la confidentialité, la vitesse de rétablissement, les schémas posologiques –tout pâtit de la situation quand des joueurs consultent un médecin employé par une organisation qui veut les voir retourner au boulot le plus vite possible.

Imaginez ce conflit supplémentaire: le médecin qui vient de vous déclarer bon pour le service est tellement content d’avoir votre clientèle qu’il en a même payé votre employeur pour ce privilège.

Là vous approchez de la situation à laquelle sont confrontés beaucoup d'athlètes professionnels. Mettez-vous dans leurs baskets cinq minutes. Aimeriez-vous être soigné par un médecin qui mettrait la rentabilité de votre employeur sur sa liste de priorité? En outre, seriez-vous disposé à parler de vos soucis médicaux à quelqu’un qui aurait un accès direct aux managers ayant tout pouvoir pour vous renvoyer en cas de problème de santé?

Les équipes d’expansion Carolina Panthers et Jacksonville Jaguars ont été les premières à signer notoirement des accords de sponsoring médical au milieu des années 1990. Depuis, les professionnels de santé négocient des contrats avec les équipes pour pouvoir se présenter comme le choix «officiel» de la franchise –allant jusqu’à payer des millions pour ces droits publicitaires.

Le code déontologique de la médecine interdit expressément les conflits susceptibles de placer les gains financiers avant la santé du patient; depuis 1.500 ans, le serment d’Hippocrate protège les patients «de tout mal et de toute injustice».

Il est pourtant monnaie courante que les équipes vendent leur affiliation au plus offrant. Quand les Yankees de New York ont remporté le championnat de Série mondiale en 1999, l’équipe a demandé 1,5 million de dollars pour les droits publicitaires de ses soins de santé. Parmi les hôpitaux qui ont décliné cet honneur figurait celui qui soignait les Yankees depuis longtemps, le Columbia Presbyterian Medical Center. Son vice-président exécutif expliqua au Daily News:

«Même si nous avions des fonds, je ne pense pas que je le ferais. Ce genre d’accord me gêne un peu, et je ne crois pas que cela serait nécessairement bon pour l’institution.»

D’autres médecins ont émis le même genre de réserves. Andrew Bishop, alors médecin des Falcons d’Atlanta, confia au New York Times en 2004 qu’il démissionnerait si l’équipe concluait un partenariat avec un hôpital:

«Cela vous compromet en tant que médecin. L’impression que ça donne, c’est que si ce type veut le faire au point d’être prêt à payer pour ça, alors il fera tout ce que le management lui demandera pour garder le boulot qu’il a payé pour obtenir.»

Peut-être aucun conflit n’a-t-il été aussi manifeste que celui qui agita [l’équipe de baseball] Red Sox de Boston à l’époque où Arthur Pappas en était à la fois le chirurgien orthopédiste de longue date et l’un des propriétaires.

L’un de ses joueurs et patients, Marty Barrett, avait été victime d’une déchirure du ligament croisé lors de la course pour le championnat de 1989, et avait gagné un procès contre Pappas après avoir porté plainte contre le médecin/propriétaire pour lui avoir dissimulé l’étendue de ses blessures et le temps nécessaire pour en guérir correctement.

Un reportage de 1995 du magazine Sports Illustrated sur Pappas et d’autres médecins d’équipes sportives évoque un chirurgien des Chicago Bears qui avait bâclé une opération du genou avant de tenter d’effacer une partie de la vidéo de l’intervention pour ne pas perdre son contrat avec l’équipe. Rien moins que Bill Walton, Dick Butkus et Carlton Fisk estiment également que leurs blessures se sont aggravées quand les médecins de leurs équipes les ont renvoyés sur le terrain avant l’heure (Fisk était aussi soigné par Pappas).

En 2002, Jeff Novak, ancien joueur de ligne offensive des Jaguars, a gagné un procès pour faute professionnelle contre Stephen Lucie, médecin des Jaguars depuis sa création (l’employeur de Stephen Lucie, le Jacksonville Orthopaedic Institute, est toujours «le partenaire de médecine sportive exclusif» de l’équipe après avoir remporté l’appel d’offre).

Selon la plainte, Jeff Novak souffrait d’une contusion osseuse que le Dr Lucie aurait pressée et grattée. Novak joua alors qu’il était encore blessé, ce qui provoqua une infection, des saignements abondants et, au final, l’obligea à prendre sa retraite.

John Jurkovic, coéquipier de Jeff Novak à Jacksonville, a décrit la culture sanitaire que le coach Tom Coughlin y entretenait:

«(L’entraîneur de l’équipe) n’intervenait jamais en faveur d’un joueur. Il était intimidé. Coughlin le contrôlait. Ce type est un lâche. Une marionnette.»

Novak raconte que Coughlin avait pour habitude de se plaindre que les joueurs blessés étaient «faiblards, paresseux et éclopés». Loin d’avoir été mis à l’index, Coughlin a depuis remporté deux Super Bowls avec les Giants de New York.

Ce n’est que lorsque les questions de santé s’invitent à la une des médias que l’on découvre à quel point ces accords marketing sont de véritables bourbiers. Quelques semaines avant que Darryl Kile, le lanceur des Cardinals de Saint-Louis, ne meure d’une crise cardiaque pendant la saison 2002, le centre médical officiel de l’équipe avait diffusé une photo publicitaire le montrant avec un médecin de la Washington University pour preuve de la bonne foi de l’hôpital.

Le médecin, George A. Paletta, expliqua peu de temps après la mort de Darryl Kile qu’une batterie de tests normaux pour un athlète de 33 ans n’aurait pas pu déceler l’obstruction à 90% de deux artères de Kile. ESPN.com a trouvé des médecins d'un autre avis, qui expliquent que l’AVC qui avait été fatal au père de Kile à l’âge de 44 ans aurait dû motiver les médecins à soumettre le lanceur à une épreuve d’effort.

Le manager des Cardinals, Tony La Russa, a saisi l’occasion pour conseiller à ses joueurs de garder un médecin qui ne soit pas affilié à l’équipe afin de passer des tests en dehors de la saison de jeu, comme le faisait La Russa lui-même.

Il n’est pas question pour autant d’attaquer tous les médecins d’équipes sportives. Mais il vaut la peine de noter qu’il s’agit ici de bien davantage que de simplement aider les joueurs à tenir sur leurs jambes.

Ces contrats sur plusieurs années incluent des clauses marketing comme une mention sur les billets d’entrée, des panneaux publicitaires à l’intérieur du stade, une présence aux événements de la ligue liés à la santé, de la publicité dans les camps sportifs pour les jeunes, dans les centres de formation, des recommandations par les athlètes et les entraîneurs et des interventions médicales dépassant le simple cadre des joueurs et de leurs familles.

Le contrat de MedStar, par exemple, lui permet également de fournir des soins médicaux lors des matchs à domicile des Ravens, cadre que Lew Lyon, vice-président de MedStar Sports Medicine, décrit comme une zone de non-droit digne de Joseph Heller. Il se rappelle un incident où une femme avait fait un arrêt cardiaque après avoir aspiré un os de poulet. Les médecins avaient retiré l’os et fait repartir le cœur. Lorsqu’ils voulurent la transférer à l’hôpital, elle piqua une crise sous prétexte qu’elle avait payé pour voir le match. «Ils ne vendaient même pas d’ailes de poulet au stade», raconte Lyon. «Elle en avait apporté un seau sous son pull ou quelque chose comme ça.»

Servir d’équipe officielle de retrait d’os de poulet de la gorge de fans de Ravens mourants –ça c’est de la référence. Mais si les joueurs ont leurs raisons pour préférer leurs médecins, pourquoi ne les choisissent-ils pas eux-mêmes? Contacté lors de la rédaction de cet article, un porte-parole de la NFL a seulement dit que la ligue ne permettait pas les contrats publicitaires exigeant qu’une équipe ne puisse avoir recours qu’aux médecins d’un seul hôpital partenaire.

Il est temps pour la NFLPA et les autres syndicats d’aller plus loin, et d’insister pour que ce soit eux qui engagent les médecins sportifs qui voient les joueurs. C’est ce que suggère Steve P. Calandrillo dans un article de 2006 du Saint Louis University Law Journal sur les conflits d’intérêts dans la médecine du sport; il indique que les assurances contre les fautes professionnelles pourraient même coûter moins cher faute de perception d’une division des allégeances, et que les équipes pourraient par conséquent se dispenser de la responsabilité des accidents du travail.

Tant que les joueurs ne choisiront pas leurs médecins, les ligues devraient interdire les contrats de sponsoring laissant les hôpitaux se décrire comme fournisseurs de soins «officiels» de telle ou telle équipe.

Ce n’est pas parce que les marques sont des sponsors de la ligue que vous croyez vraiment que tous les joueurs de la NFL boivent de la Bud Light ou conduisent des camions GM, et si vous êtes crédule à ce point, ça ne fera de mal à personne.

Ce n’est pas la même chose lorsqu’il s’agit des soins de santé. Cette stratégie de marque implique que les joueurs confient à ces médecins la mission la plus vitale qui soit dans leur métier à haut risque. Or ce n’est pas la vérité. Les joueurs peuvent très bien avoir leurs chirurgiens préférés. Ou ne pas faire confiance aux loyautés du médecin, divisées entre la santé du patient et les exigences du management. Comment le leur reprocher?

Sam Eifling
Journaliste free-lance

Traduit par Bérengère Viennot