Culture

Bac philo: Jack Bauer- Kant: 1-0

Pierre Langlais, mis à jour le 18.06.2009 à 17 h 40

Et si on pouvait philosopher en regardant Prison Break, 24h Chrono ou Desperate Housewives? C'est le postulat de départ du livre Philosophie en séries, manuel de réflexion adapté au petit écran, parfait pour réviser son bac sans décrocher de la télé...

Ce matin, dès 8h, 622.322 lycéens vont plancher sur l'épreuve de philosophie du baccalauréat. Quatre heures de réflexion et de quête du bon exemple, de la référence littéraire, musicale ou cinématographique qui fera la différence. Et si cette année, le philosophe le plus tendance, c'était Jack Bauer? Ou Michael Scofield? Ou Gabrielle Solis? Et si les séries télé, nouvelle forme artistique populaire, contenaient de quoi alimenter la réflexion philosophique? C'est la thèse que défend Thibaut de Saint Maurice, 29 ans, professeur de philosophie dans un lycée des Hauts-de-Seine, dans son ouvrage Philosophie en séries, paru au début du mois aux éditions Ellipses. Où l'on apprend, tour à tour dubitatif, amusé et curieux - pour peu que l'on aime les séries - que Jack Bauer (24h Chrono) est un anti-kantien doublé d'un utilitariste, que Michael Scofield (Prison Break) est un spinoziste, que les Desperate Housewives illustrent à merveille la pensée de Schopenhauer et que le docteur House est un post-socratique...

L'idée de ce manuel scolaire improbable est apparue à son auteur lors d'un de ces cours où votre classe se morfond, où la philosophie semble avoir sur les élèves un malheureux effet somnifère. «J'étais à court d'idées pour expliciter la notion de raisonnement expérimental, se souvient-il, quand je me suis rappelé un épisode de House que j'avais regardé la vieille. J'ai tenté le coup, en citant Gregory House. J'ai tout de suite eu l'attention de mes élèves.» De cette heureuse expérience, Thibaut de Saint Maurice, «un fan de séries», tire un autre cours, cette fois-ci sur la liberté autour de Prison Break. «J'ai commencé en prenant la problématique de la série : qu'est-ce qu'une évasion, quelle libération recherche Scofield, à quelles conditions parvient-il à s'évader, qu'est-ce que cela nous dit de la notion de liberté, etc.» Replacé dans le cadre d'une réflexion philosophique de terminale, cela donne : la liberté de Scofield ne réside pas dans sa volonté - ce serait alors une vision de la liberté à la Descartes - mais dans sa raison, comme nous le dit Spinoza. Si Scofield peut s'évader, c'est qu'il est le seul à tout comprendre, à tout connaître de l'univers de la prison. En effet, selon Spinoza, pour être libre, il faut connaître les causes qui déterminent cette liberté...

Les séries, objets philosophiques? Thibaut de Saint Maurice préfère rester prudent. «Il y a de vrais morceaux de philosophie dans les séries, explique-t-il. Les personnages ne parlent pas de philosophie concrètement, mais ils incarnent des positions philosophiques.» Ce n'est sans doute pas un hasard si J.J Abrams, le créateur de Lost, a glissé dans sa série un personnage nommé John Locke, homonyme du philosophe anglais de l'état de nature (1632-1704). «Les séries posent très directement des problèmes philosophiques, car elles sont construites autour de dilemmes, de choix parfois simples mais riches en réflexion, poursuit Thibaut de Saint Maurice. Il faut aller de l'écran au texte et du texte à l'écran, faire dialoguer deux dimensions d'une même réflexion. Pourquoi est-ce qu'on regarde les séries? Par ce que leurs histoires nous interpellent, parce qu'on s'identifie à leurs personnages. Or, la fonction de la philosophie est justement de nous faire réfléchir sur notre existence, pas de nous parler de choses érudites et déconnectées de notre réalité.»

Aller piocher dans Desperate Housewives pour illustrer la notion de bonheur, dans Grey's Anatomy pour aborder l'opposition Nietzsche/Alain sur la notion de travail ou méditer sur l'existence et le temps dans Six Feet Under, c'est amusant, mais aussi un rien démagogique. Un peu comme remplacer Baudelaire par MC Solaar et Maupassant par Grand corps malade. «Le pari du livre, c'est de faire de la philosophie autrement, en s'intéressant à la culture du grand public, se défend Thibaut de Saint Maurice. Il me semble indispensable de m'intéresser à la culture des élèves que j'ai en face de moi, de chercher à les faire philosopher sur cette culture de masse plutôt que de les laisser être passifs devant elle.» Histoire de ne pas perdre de vue son objectif scolaire, celui de donner le goût de la philosophie aux futurs bacheliers, l'auteur a tenu à ce que les séries utilisées servent de point de départ à une vraie étude des textes des grands penseurs - les vrais, pas leurs remplaçants cathodiques. «Les séries font d'excellents exemples, qui permettent de capter l'attention des élèves, explique-t-il. Ils prennent plus facilement la parole, se posent des questions sur le comportement des personnages, et entreprennent d'eux-mêmes une analyse qui peut déboucher sur une vraie réflexion philosophique.»

Reste à savoir quelle tête fera le correcteur du bac de philosophie qui tombera sur une copie expliquant que «la figure d'Antigone, tout comme celle de Dexter, invite en fait à distinguer, à la manière d'Aristote (IVe siècle av. J-C) deux façons d'être juste»... Socrate prétendait qu'il est possible de philosopher sur un poil (Platon, Parménide), alors pourquoi pas sur une série? Reste qu'une génération de profs (les plus de 50 ans), éduquée loin des «feuilletons», pourrait y être allergique. «Dans les années 70, quand les étudiants ont commencé à citer des auteurs du Nouveau Roman ou Warhol, les professeurs ont aussi été déstabilisés. Aujourd'hui, ça ne choque plus personne», contre-attaque Thibaut de Saint Maurice, qui conclut, «La réflexion philosophique ne se construit pas à l'écart de la réalité. Il faut l'inscrire dans un rapport au réel franc, assumé, sincère. Les séries disent quelque chose de notre époque, ce ne sont pas que de simples divertissements.» Reste à pousser plus loin encore l'exercice et à parvenir à établir une véritable philosophie des séries, où Jack Bauer, Gregory House, Bree Van De Kamp, Michael Scofield et les autres ne seraient plus seulement les faire-valoir de Kant, Socrate, Schopenhauer ou Hobbes, mais les grands penseurs de leurs propres théories...

Pierre Langlais

(Photo: Kiefer Sutherland dans 24h Chrono, Day 7: 10:00 a.m.-11:00 a.m,.Fox Broadcasting Company)

Pierre Langlais
Pierre Langlais (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte