Google et la presse française se sont dit oui

La création d'un fonds de 60 millions ressemble à un compromis mais au final, l'accord est favorable au moteur de recherche et rend les éditeurs encore plus dépendants du géant américain.

Nous y sommes! Après trois mois de discussions «très intenses», de l'aveu même de Nathalie Collin, la présidente de l'IPG (association de la presse d'information politique et générale*) qui représentait la presse dans les négociations, Google et certains éditeurs de presse ont trouvé un accord.

Ce dernier a été formalisé en fin de journée en présence du big boss de Google Eric Schmidt, qui avait fait le déplacement. Il était ce vendredi soir aux côtés de François Hollande qui a annoncé les termes de l'accord lors d'une conférence de presse à l'Elysée.

Au final, un fonds de 60 millions d'euros sera intégralement alimenté par la firme américaine pour accompagner les médias français dans la «transition numérique». Il servira à financer des «projets» jugés innovants et conformes aux objectifs d'adaptation de la presse à Internet. Seule la presse «d'information politique et générale» profitera de cette aide, a précisé Marc Schwartz, le médiateur chargé par le gouvernement de régler la bisbille débutée en octobre dernier. Les titres de divertissement seront donc écartés mais les pure players tels que Slate (qui n'existent qu'en ligne) devraient pouvoir en bénéficier, alors même qu'ils n'avaient pas été invités à la table des négociations.

Par ailleurs, des accords commerciaux sont également prévus entre Google et les titres, en particulier dans le domaine de la publicité en ligne: l'idée étant que le géant du web aide les éditeurs de presse à gagner davantage sur Internet à l'aide des outils développés par Google.

La conclusion de cet accord intervient alors qu'il était loin d'être gagné: ces derniers jours, les uns et les autres n'ont pas fermé l'œil pour tenter de parvenir à un compromis dans les délais initialement fixés par le gouvernement. Finalement dépassé d'une journée.

Google et les représentants de certains éditeurs de presse ont finalement réussi à s'entendre sur un seul et même langage et évitent de passer par la case législative, agitée comme un chiffon rouge par le gouvernement en cas d'échec de la médiation. Ce projet de loi, qui prévoyait la création de droits voisins sur les articles de presse en ligne, avait été largement décrié par bon nombre d'observateurs, y compris au sein des cabinets ministériels.

Alors, qui a gagné? À première vue, cet accord in extremis ressemble à un compromis en bonne et due forme. La presse hérite d'un fonds, mais pas d'une enveloppe dont elle peut disposer librement. C'était là sa première revendication, à laquelle Google avait rétorqué un niet sans appel: «Nous ne voulons pas payer pour un contenu que nous n'hébergeons pas», avait déclaré Eric Schmidt au plus fort du mélodrame médiatique. Ce vendredi soir, le médiateur a également été très clair: le fonds ne permettra pas d'assurer le fonctionnement d'une activité de presse continue.

De son côté, le géant américain n'a pas complètement obtenu gain de cause: il aurait préféré une solution incluant uniquement une kyrielle d'accords commerciaux. Une sorte de panoplie d'outils 100% made in Google, qui a été retenue en Belgique il y a quelques semaines: recours renforcé aux Adwords, à Google+ ou création de chaînes YouTube. Manière habile pour la boîte de donner un coup de pouce à la presse tout en se rendant indispensable. En France, elle devra ouvrir sa bourse un peu davantage. Ce qui ne la rend pas moins incontournable.

Car avec ce fonds, la presse gagne une nouvelle perfusion. Au prix d'une campagne de lobbying à ciel ouvert, prenant le risque de dévoiler ses liens rapprochés avec le pouvoir. Confirmant ainsi un peu plus son extrême fébrilité. Et sa nécessaire dépendance à vache à lait. Quelle qu'en soit l'origine. Pour éviter tout malentendu fatal, François Hollande a d'ailleurs immédiatement précisé que l'Etat n'arrêterait pas de verser ses aides à la presse.

Reste à connaître le mode de fonctionnement de ce fonds. A priori, il ne devrait servir qu'au seul financement de projets innovants, portés par des équipes titulaires de la carte de presse, sélectionnés par un comité de gouvernance encore en discussion. Ce vendredi soir, on nous assure néanmoins que des représentants de Google, de l'IPG mais aussi d'autres éditeurs de presse devraient y figurer.

Tout l'enjeu est là: lorsque certains éditeurs de presse plaidaient en octobre pour une gestion collective équivalente à celle de la musique, beaucoup ont redouté une redistribution des fonds opaque. Qui ne favoriserait au final que les gros poissons de la mare médias. Avec le mécanisme de projets innovants, certains misent au contraire sur l'émergence d'outsiders. Et qui sait? De nouveaux modèles économiques.

Mais il y a un problème que ce fond à la presse ne règlera pas, bien au contraire: la fiscalité. Car si Google lâche du lest à la presse, la question de sa contribution à l'effort national persiste. Pour certains, cet accord sectoriel risque même de le compromettre à terme: il ne faudrait pas, comme nous l'écrivions dans un récent article, que la boîte américaine se sente quitte vis-à-vis de la France. Car l'impôt ne concerne pas une seule industrie. Il profite à tous.

Andréa Fradin

* Slate ne fait pas partie de cette association, qui regroupe les principaux titres de la presse papier nationale. Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Journaliste qui furète sur les autoroutes de l'information. Ex-Owni et Libération. Parle aussi sur Le Mouv. La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 01/02/2013
Mis à jour le 01/02/2013 à 21h48
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