Economie

Vous pouvez manger du quinoa sans avoir mauvaise conscience

Ari LeVaux, mis à jour le 04.02.2013 à 16 h 43

Ne croyez pas aux jérémiades des médias sur les Boliviens qui ne peuvent plus s'acheter du quinoa. Les véritables effets de la demande occidentale sont bien plus complexes.

Déjeuner à La Paz, en janvier 2011. REUTERS/David Mercado.

Déjeuner à La Paz, en janvier 2011. REUTERS/David Mercado.

Un article du Guardian sur les effets soi-disant négatifs de l'achat de quinoa importé a plongé bon nombre d'amateurs de la céréale dans de profondes abîmes existentielles. «Les appétits de pays comme les nôtres pour le quinoa a tellement fait grimper les prix que les populations les plus pauvres du Pérou et de Bolivie, pour lesquelles il était depuis longtemps un aliment de base, ne peuvent plus se permettre d'en manger», y écrit la journaliste Joanna Blythman.

De cette problématique, de nombreux médias s'en sont fait l'écho ces dernières années, à l'instar de NPR, de l'Associated Press et du New York Times. Elle souligne les aspects négatifs du boom de la demande mondiale en quinoa et certains, comme le Guardian, vont même jusqu'à culpabiliser leurs lecteurs en les incitant à ne plus en acheter.

Mais l'idée voulant que l'attrait mondial pour cette céréale cause d'importants préjudices dans ses lieux originels de production relève, au mieux, d'une simplification excessive. Au pire, dissuader les  occidentaux d'en consommer pourrait finir par nuire aux producteurs, et non pas les aider.

La grande majorité du quinoa consommé dans le monde est cultivé dans l'altiplano, un vaste, froid et stérile plateau andin, situé à plus de 4.000 mètres d'altitude et s'étirant entre le Pérou et la Bolivie. Le quinoa est l'une des rares plantes qui y pousse et son prix élevé est une aubaine économique  pour les fermiers de la région, qui compte parmi les plus pauvres d'Amérique du Sud. 

Souveraineté alimentaire et sécurité alimentaire

Une analyse d'Emma Banks, de l'ONG Andean Information Network (réseau andin d'information), permet de répondre à bon nombre des interrogations pesant sur le quinoa d'une manière bien plus nuancée que tout ce qu'on peut lire dans la presse généraliste. «L'impact de la hausse des prix alimentaires est complexe et relève à la fois de questions de souveraineté et de sécurité alimentaires», écrit-elle. La sécurité alimentaire, c'est avoir suffisamment à manger, tandis que la souveraineté alimentaire, c'est avoir son mot à dire sur le fonctionnement du commerce alimentaire. Et ces deux questions sont affectées différemment, et selon des logiques différentes, par la hausse des prix. Mais il est quand même possible d'énoncer certaines généralités. Comme l'écrit Banks:

«Le quinoa atteint un prix élevé garanti offrant une stabilité économique aux fermiers. Ce pouvoir économique se traduit en pouvoir politique, grâce à la mise en place de coopératives et d'associations de producteurs. Depuis les années 1970, ces organisations ont œuvré pour un plus grand contrôle des producteurs sur le marché et ont été à l'origine d'autres actions politiques – des blocus ou des manifestations – qui ont permis aux régions productrices de quinoa d'obtenir davantage de droits économiques et environnementaux.»

Et en termes de sécurité alimentaire – un sujet largement absent des récentes échauffourées médiatiques sur la céréale – il convient de noter, comme le fait Banks, que «les programmes nutritionnels du gouvernement bolivien ont commencé à intégrer le quinoa dans les les laits maternisés et les repas des cantines scolaires». Des programmes similaires ont aussi été lancés au Pérou, comme me l'a confirmé par téléphone le reporter du New York Times, Andrea Zarate, en poste à Lima.

Edouard Rollet est le co-fondateur d'Alter Eco, une entreprise spécialisée dans l'importation de produits issus du commerce équitable, dont le quinoa bolivien. Alter Eco travaille avec 1500 familles, soit environ 200 villages boliviens. «Depuis 2004, je vais dans l'altiplano une ou deux fois par an», m'a dit Rollet lors d'un entretien téléphonique. «Les fermiers y mangent toujours du quinoa». Au fil des ans, m'a-t-il aussi expliqué, il a pu voir comment les hausses des prix du quinoa ont permis à ces familles de largement diversifier leurs régimes alimentaires, en y intégrant par exemple des légumes frais.

Le véritable impact est environnemental

Bien sûr, tous les cultivateurs de quinoa n'ont pas la chance de pouvoir faire affaire selon les termes du commerce équitable, et pour bon nombre d'entre eux, la situation est bien moins avantageuse. Mais quel que soit le prix de vente, affirme Rollet, un petit cultivateur moyen, qui dispose de 2 ou de 3 hectares, va réserver environ 1/10 de sa récolte à son usage personnel, et vendre le reste. Difficile de saisir comment la hausse des prix pourrait être autre chose que bénéfique à ces populations.

Mais ce dont Rollet se soucie davantage, ce sont des dégâts environnementaux qui pourraient résulter d'un mode de culture plus agressif. Avec d'autres négociants de quinoa, il insiste sur un système de culture biologique et tournante, avec une mise en pâture des terres en jachère pour l'élevage des lamas, ce qui stabilise les sols – et permet, aussi, de mettre la viande de lama sur la table des paysans. (Qui, dit-on, s'accommode parfaitement avec le quinoa).

Ce qui ne veut pas dire que la croissance de la demande mondiale de quinoa ne génère aucun problème. Il y a eu des conflits autour de l'accès à la terre et à l'eau. Des fermiers ont été floués par des intermédiaires. Et l'impact environnemental d'une culture plus intensive du quinoa a de quoi faire réfléchir. 

Les populations souffrant le plus des hausses des prix sont probablement les consommateurs de quinoa vivant en zones urbaines, vu qu'ils doivent payer davantage pour s'en procurer, sans pouvoir profiter d'aucune retombée économique. Et c'est tout particulièrement le cas des urbains débarqués récemment de la campagne, qui avaient depuis longtemps l'habitude d'en consommer et qui n'en ont désormais plus les moyens. Un article du Times incluait ainsi de nombreuses interviews de citadins qui ne peuvent plus manger autant de quinoa qu'avant, car son prix est devenu trop cher.

Mais par la même occasion, les augmentations des prix du quinoa permettent à de nombreux réfugiés de l’exode rural de retourner à la campagne, où ils peuvent désormais vivre de leur activité agricole. En attendant que l'offre et la demande trouvent leur équilibre, certaines ondes de choc sont à prévoir.

2013, l'année du quinoa

Dans son texte, Banks montre aussi que si, au Pérou, les cultivateurs de quinoa reçoivent depuis longtemps des aides de l’État, en Bolivie, la survie des exploitations dépend bien davantage d'initiatives populaires, avec des producteurs organisant et collectant eux-mêmes les équipements nécessaires pour la production des graines, en particulier celles de quinoa real, la variété la plus commercialement viable. «Le boom du quinoa profite avant tout aux fermiers qui ne reçoivent quasiment aucun soutien de l’État», écrit-elle.

2013 est l'année du quinoa selon l'ONU, qui estime que la céréale a le potentiel d'améliorer la sécurité alimentaire à travers le monde et de prévenir la malnutrition. De fait, les qualités nutritionnelles du quinoa sont si complètes que la NASA pense en faire la base alimentaire de ses voyages spatiaux longue durée. La céréale est aussi l'une des préférées des végétariens, à cause de sa richesse en protéines, et parce c'est l'un des rares aliments d'origine végétale qui contient une gamme complète d'acides aminés. Ce qui est intéressant, c'est que l'article du Guardian semble autant s'en prendre aux végétariens et végétaliens qu'aux mangeurs de quinoa. («Les Britanniques excellent dans la production de viande et de produits laitiers (...) Toutefois, un petit tour dans les paniers des végétariens et des végétaliens affole le compteur kilométrique alimentaire, conséquence de leur très forte dépendance aux produits importés de contrées lointaines»).

Si les tentatives de faire pousser du quinoa en Grande-Bretagne n'ont pas été concluantes, les locavores américains peuvent se rassurer en apprenant que des fermiers de l'Oregon et du Colorado ont réussi à en cultiver. Cela étant dit, les réserves de ce quinoa domestique s'épuisent très vite après les récoltes, et pour le moment, les amoureux du quinoa devront encore importer la majorité de leurs céréales de l'altiplano. Et c'est vraiment loin d'être une mauvaise chose. Qu'importe son lieu de production, les préoccupations que soulève le quinoa importé sont très largement exagérées. 

Pour le Guardian, «il y a une ironie cruelle à voir l'aliment de base des paysans andins devenir trop cher pour eux, parce des étrangers fortunés lui ont assigné un statut de produit héroïque».

Il y a, en effet, une ironie cruelle dans toute cette affaire. C'est quand un affolement médiatique nous dissuade d'acheter du quinoa importé par solidarité avec ses producteurs autochtones. Car au lieu de les aider, de tels initiatives pourraient bien couper les jambes d'un des secteurs les plus prometteurs de l'une des régions les plus pauvres du monde.

Ari LeVaux

Traduit par Peggy Sastre

Ari LeVaux
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