Culture

Léon-Gontran Damas, l'étrange choix poétique de Christiane Taubira

Hélène Ferrarini, mis à jour le 01.02.2013 à 4 h 53

Le poète guyanais cité par la garde des Sceaux dans son discours sur le mariage pour tous mardi était un pourfendeur de l'assimilation.

Christiane Taubira durant son discours à l'Assemblée nationale, le 29 janvier 2013. REUTERS/Charles Platiau

Christiane Taubira durant son discours à l'Assemblée nationale, le 29 janvier 2013. REUTERS/Charles Platiau

C'est un discours qui pourrait bien rentrer dans les annales de l'Assemblée nationale qu'a prononcé Christiane Taubira ce 29 janvier 2013.

Un discours que certains classent déjà aux côtés de celui de Simone Veil ou de Robert Badinter quand, eux-mêmes gardes des Sceaux, avaient eu à défendre de grandes lois sociétales.

Un discours que la ministre de la Justice actuelle a choisi de clore par de la poésie: des vers du poète Léon-Gontran Damas

Des vers extraits du poème Grand comme un besoin de changer d'air

Beau comme

comme une rose

dont la Tour Eiffel assiégée à l'aube

voit s'épanouir enfin les pétales

...

Fort comme l'accent aigu d'un appel

dans la nuit longue

(Extrait de Grand comme un besoin de changer d'air, Névralgies, 1966)

La grandeur, la beauté, la force: Christiane Taubira a choisi le registre poétique, élevant ainsi son discours au-dessus des dissensions partisanes et des argumentaires maints fois ré-entendus qui n'allaient par tarder à reprendre possession des murs du Palais Bourbon.

Si l'appel à un changement d'air semble aller comme un gant au projet de loi sur le mariage pour tous, l'ensemble de l'œuvre de Damas conduit à nous interroger sur la pertinence de ce choix littéraire. 

Pourquoi Damas? Un clin d'œil à sa terre guyanaise, d'où le poète était également originaire? D'autant plus, que l'on vient d'y terminer les célébrations du centenaire de sa naissance.

Damas, un Guyanais, mais pas seulement. Léon-Gontran Damas, c'est le moins connu du trio de la négritude, qu'il fonda aux côtés de Senghor et de Césaire. Le plus intransigeant aussi. Un homme révolté et réaliste, qui mena à la fois une carrière politique et littéraire. L'homme siégea d'ailleurs pendant trois ans, entre 1948 et 1951, sur les bancs de l'Assemblée nationale

Né à Cayenne, Damas quitte la Guyane à l'âge de 13 ans pour étudier en Martinique où il rencontre Césaire, avant de partir en métropole en 1928. Là, il est confronté aux discriminations dont sont victimes les hommes noirs dans un monde blanc aux mécanismes racistes. Ces premiers poèmes sont des cris de révolte. Poète de la négritude, Damas scande la souffrance de la minorité, fustige le racisme et le colonialisme. Il s'attaque aux étiquettes qui estampillent les hommes. Noir. Blanc. Mulâtre. 

Les mulâtres ne font pas ça 

Laissez donc ça aux nègres 

(Extrait de Hoquet, Pigments, 1937)

Lui qui s'est toujours senti «labellisé» noir intitula son recueil favori Black-Label. Homo. Hétéro. La «labellisation» des personnes est toujours d'actualité. Le refus de cet estampillage aussi. 

C'est l'air vicié des stéréotypes que Damas appelle à changer. C'est de «la nuit longue» des minorités cantonnées aux marges de l'ombre que sort «l'accent aigu d'un appel». 

En citant Damas, c'est à un homme qui a combattu l'exclusion, la discrimination et lutté pour l'égalité que Christiane Taubira a fait référence.

Mais ce que le poète dénonça avec encore plus de virulence, c'est l'imitation de la majorité par la minorité. Les textes de Damas pointent les frustrations du noir dans la société blanche et dénoncent ce complexe d'infériorité qui lui a été insufflé par le racisme. Sentiment qui mène au mimétisme des modes dominantes. 

J’ai l'impression d'être ridicule 

dans leurs souliers 

dans leur smoking 

dans leur plastron 

dans leur faux-col 

dans leur monocle 

dans leur melon 

...

J’ai l’impression d'être ridicule 

parmi eux complice 

parmi eux souteneur 

parmi eux égorgeur 

les mains effroyablement rouges 

du sang de leur ci-vi-li-sa-tion 

(extrait du poème Solde, Pigments, 1937)

Dans ses poèmes, Damas exprime son dégoût pour ceux qui se plient aux codes des dominants majoritaires en adoptent leurs pratiques. 

Trêve de lâchage 

de léchage 

de lèche 

et 

d'une attitude 

d'hyperassimilés 

(extrait de Trêve, Pigments, 1937)

Faire comme les dominants, voilà qui écœure Damas. Mais de s'interroger, qu'est-ce que le mariage pour tous si ce n'est l'extension d'une institution de la majorité hétérosexuelle à la minorité homosexuelle?

Refusant l'imitation, Damas était un pourfendeur de l'assimilation. Ce qui l'amena à critiquer des situations donnant l'apparence d'une égalité des droits, mais l'apparence seulement. Il s'opposa ainsi à la loi de départementalisation de 1946 qui fit de la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane des départements français à part entière.

Alors que Césaire soutenait cette mesure, Damas en dénonça le caractère assimilationniste. Il y voyait un mécanisme foncièrement inégalitaire. Car, qui dit assimilation, dit assimilateur et assimilé. Un assimilateur actif et un assimilé passif, comme le souligne Jean-Michel Martial, le comédien réalisateur du documentaire L.G. Damas, Le nègre fondamental sur la vie du poète.

Taisez-vous 

Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français 

le français de France 

le français du Français 

le français français 

(Extrait de Hoquet, Pigments, 1937)

En Guyane, Damas a pu constater qu'entre la proclamation de l'égalité et la réalité des situations sociales, économiques, culturelles, l'écart est parfois grand. Alors que l'on s'interroge sur l'égalité concrète que le mariage pour tous pourrait instaurer entre couple homosexuel et hétérosexuel, notamment face à l'adoption, l'œuvre du poète guyanais est porteuse d'un sens plus complexe qu'il n'y paraît dans les quelques vers retenus par Christiane Taubira.

Hélène Ferrarini

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Hélène Ferrarini (23 articles)
Journaliste
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