Pas de génie sans un grain de folie

Ce n'était qu’une vague intuition jusqu’à présent, c’est désormais prouvé: il existe une association entre la pathologie mentale et la créativité.

Nora Arnezeder dans «Maniac» de Franck Khalfoun © Warner Bros. France

- Nora Arnezeder dans «Maniac» de Franck Khalfoun © Warner Bros. France -

S

orti en début d'année, le film Maniac, embarque le spectateur en caméra subjective dans la tête d’un psychopathe serial killer.

Interprété par le frêle Elijah Wood, ce déséquilibré, lorsqu’il ne tue pas sauvagement de jolies jeunes femmes, passe son temps à confectionner des mannequins avec leur scalp… Un artiste capillaire, dangereux malade mental à ses heures perdues.

Les fous et les artistes ont souvent été mélangés. D’Antonin Artaud à Camille Claudel, les troubles psychiques et le souffle de la création ont longtemps semblé aller de pair. Une étude vient de vérifier ce pressentiment et démontre qu'il existe des liens bien réels entre les deux.

Artiste maudit et savant fou

«Il n'y a pas de génie sans un grain de folie». Cette phrase d'Aristote dans Poétique montre que l'association n'est pas nouvelle. Dans «Problème XXX», le philosophe s'interroge:

«Pourquoi tous les hommes exceptionnels du passé, en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts, étaient-ils manifestement mélancoliques?»

Cette idée est renforcée dans les représentations collectives par l'archétype romantique de l'artiste maudit hérité du 19e siècle. La créativité semble alors associée à la maladie mentale et aux addictions diverses. Van Gogh, Maupassant, Séraphine de Senlis… la liste est longue des artistes dont la vie et l’œuvre sont marquées par les pathologies psychiatriques.

Et la folie créative n'est pas l'apanage des artistes. L'image du savant fou est aussi classique. A l'instar d'Einstein, qui aurait été atteint du syndrome d'Asperger ou du génial mathématicien John Nash, prix Nobel d’Economie et schizophrène, dont la vie à est mise en scène dans Un homme d'exception.

Les diagnostics psychiatriques posthumes se multiplient et la psychobiographie  tente d'expliquer certaines œuvres. Les hallucinations de Van Gogh lui auraient par exemple inspiré ses tableaux. Et la théorie de la gravitation de Newton devrait plus au trouble bipolaire qu'à une pomme.

La folie est tellement associée à l’archétype de l’artiste excentrique qu’elle est même devenue une pose. De Dali à Green Day ou Eminem, passer pour un fou est devenu un classique, presque un «must have» sur un CV d’artiste. Un culte de «l'artiste fou», comme si la formation qualifiante pour avoir ce statut n'était plus les Beaux Arts, mais un séjour en hôpital psychiatrique ou en centre de désintoxication.

Des pathologie mentales plus fréquentes chez les écrivains

Face à cette pose, certains comme Jean Dubuffet, ont voulu dissocier maladie mentale et créativité. Selon la formule qu'on lui attribuait, le créateur de l’art brut issu des hôpitaux psychiatriques estimait ainsi qu'«il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou», rappellant ainsi que tous les créatifs ne sont pas des malades mentaux ni tous les malades mentaux des créatifs.

Pourtant une étude menée par le Dr Simon Kyaga de l’Institut suédois Karolinska, publiée en septembre 2012 dans le Journal of Psychiatric Research, montre qu’il existe bel et bien un lien entre les personnes créatives et les maladies mentales.

En suivant l'évolution de 1.173.763 patients des services de psychiatrie, et de leurs proches, sur une durée de 40 ans, les chercheurs ont étudié les rapports entre professions créatives (artistes, chercheurs, musiciens…) et pathologies mentales (schizophrénie, troubles bipolaires, dépression...) répertoriées grâce à une échelle de référence internationale (CIM).

Au final, cette étude ne montre pas de lien général entre professions créatives et troubles psychiques, à l'exception du trouble bipolaire. Mais, pris à part, les écrivains se révèlent être de manière statistiquement significative plus à risque pour toutes sortes de pathologies psychiatriques. Schizophrénie, troubles bipolaires, dépression, addictions, troubles anxieux ou suicide: être auteur semble dangereux pour la santé mentale. Ou une santé mentale défaillante semble devoir pousser à l'écriture.

Des statistiques qu'on pourrait illustrer par les destins de Verlaine (alcoolique), Virginia Woolf, Hemingway (bipolaires et suicidés) ou encore Michel Houellebecq (dépressif).

Autre découverte, l'étude montre que les parents, frères et sœurs des patients schizophrènes, bipolaires, anorexiques ou autistes exercent plus souvent des professions créatives que la moyenne. Un lien entre créativité et maladie mentale semble donc bien exister a fortiori si l'on prend en compte la famille dans sa globalité.

Remise en cause des normes

Il est clair qu'une œuvre est le résultat d'un travail, d'un contexte favorable. Mais remettre en cause des normes, trouver des solutions inédites est indispensable: c'est la créativité.

Selon les auteurs de l'étude, le lien familial entre les personnes créatives et des pathologies comme la schizophrénie, le trouble bipolaire ou l'autisme pourrait avoir un rapport avec trois composantes de la créativité: la capacité à faire des associations inhabituelles (schizophrénie, personnalité schizotypique), la motivation, le surinvestissement (trouble bipolaire), un intérêt intense et restreint pour certains domaines (traits autistiques).

Ce n'est pas la première fois que le trouble bipolaire de type 2 a été supposé propice à la créativité: à la phase dépressive et son lot de remise en cause succède la période d'hypomanie qui peut permettre son expression. Intense activité, fluidité des idées, confiance en soi, insomnie sans fatigue... autant de symptômes qui peuvent favoriser la créativité.

La création peut aussi être une catharsis des troubles de l'humeur, comme l'écrit Artaud «nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l’enfer.»

Mais les auteurs rappellent aussi que lorsque les symptômes deviennent trop intenses, la créativité s'effondre, traçant grossièrement une relation en «U inversé» entre créativité et psychopathologie.

Explication neurologique

Certains auteurs ont même recherché une explication neurobiologique. En 2010, une étude dirigée par le Dr. Örjan de Manzano au sein du même institut suédois avait étudié la présence de récepteurs à un neurotransmetteur (la dopamine) chez des personnes saines créatives. Ils avait constaté que comme chez les personnes souffrant de psychose, ces récepteurs manquaient dans une zone particulière du cerveau, le thalamus. Un déficit qui pourrait expliquer un moindre filtrage, conduisant à des idées novatrices (chez les personnes créatives) ou des idées délirantes (chez les schizophrènes).

L’étude menée par le Dr. Kyaga, la plus complète à ce jour sur le sujet, vient donc valider une intuition ancienne: il existe effectivement un lien entre folie et créativité. Ce lien n'est ni nécessaire, ni suffisant la réalisation d’une œuvre et les hôpitaux psychiatriques ne sont pas remplis d’artiste en devenir. Mais cette nouvelle approche éclaire d'une autre lumière la création. Et contribue à déstigmatiser la pathologie mentale.

Clément Guillet

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Publié le 11/02/2013
Mis à jour le 11/02/2013 à 4h15
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