Non, la France ne devient pas une sage démocratie sociale

Les grèves dans le public et les conflits dans le privé qui ont marqué le mois de janvier viennent nuancer le tableau idyllique dressé par certains commentateurs du récent accord sur l'emploi.

Des fonctionnaires manifestent à Marseille, le 31 janvier 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

- Des fonctionnaires manifestent à Marseille, le 31 janvier 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier. -

Il ne faut jamais prendre ses désirs pour des réalités. Après la conclusion de l’accord sur l’emploi du 11 janvier entre trois confédérations syndicales et les organisations patronales, nombreux ont été ceux qui ont célébré l’avènement d’une «démocratie sociale» promise par François Hollande.

La France romprait enfin avec une conflictualité récurrente qui étonne et irrite tant au-delà de ses frontières. Elle rejoindrait la grande famille des pays européens où représentants des entreprises et des salariés négocient tranquillement entre gens de bonne foi et de bonne compagnie. Le député socialiste Thierry Mandon est allé jusqu’à saluer cet accord comme «l’acte de naissance de la sociale-démocratie à la française».

Encore des grèves de fonctionnaires

Ce fameux accord ne mérite guère, on y reviendra, de tels honneurs. Observons déjà qu’il n’a en rien modifié un climat social où la démonstration du rapport de forces demeure première. La grève d’abord, la discussion ensuite: le rituel est intact avec, au demeurant, des responsabilités partagées entre les partenaires/adversaires sociaux.

Alternance ou pas, démocratie sociale ou pas, les fonctionnaires étaient appelés jeudi à une «journée de mobilisation» organisée par trois syndicats (CGT, FSU, Solidaires) qui représentent 40% des effectifs, et qui a attiré dans la rue, selon ses organisateurs, 150.000 personnes. Un dialogue de sourds prévisible entre des agents de la fonction publique qui revendiquent une revalorisation de leurs rémunérations et un Etat résolu à maintenir la stabilité de sa masse salariale.

Le dialogue n’est pas au mieux de sa forme dans l’Education nationale, pourtant un bastion historique de la gauche. Une grève massive des instituteurs parisiens, le 22 janvier, a entraîné la fermeture de plus de la moitié des écoles de la capitale.

L’aménagement des rythmes scolaires provoque un bras de fer entre les enseignants d’une part, le ministère et la mairie d’autre part. Jean-Christophe Cambadélis, député socialiste de Paris, n’a pas hésité à «renvoyer dos à dos» les protagonistes en estimant que Vincent Peillon «n'a pas toujours le doigté nécessaire pour faire aboutir ce qui est nécessaire» tandis que les syndicats «s'arc-boutent sur des principes d'un autre temps et d'un autre âge»...

Dans le secteur privé aussi, les conflits se multiplient. Le 29 janvier, plusieurs centaines de salariés appartenant à une quinzaine d’entreprises ayant en commun d’avoir été victimes de «plans de restructuration» ont manifesté à Paris devant le siège social de PSA puis le ministère du Travail. Ils exigeaient une «loi contre les licenciements financiers dans les entreprises qui font des bénéfices», selon les termes du coordinateur du syndicat CFDT chez Sanofi.

Le pouvoir leur a opposé une fin de non-recevoir alors même qu’une telle législation avait été promise par le candidat Hollande dans l'engagement 35 de son projet présidentiel. L’Etat ne peut pas tout réguler...

Un accord minoritaire et diviseur

Le nouveau secrétaire général de la CFDT Laurent Berger a relayé le point de vue gouvernemental en estimant que l’accord du 11 janvier permettrait d’«encadrer» les «licenciements qui ne seraient pas justifiés économiquement». On ne discerne pas très clairement quelles dispositions de ce texte l’autorise à un tel optimisme.

La nouvelle règle en matière de licenciements économiques offre, au contraire, plus de libertés aux entreprises. Il leur suffirait d’obtenir, par un chantage à la fermeture, l’accord d’organisations représentant plus de 50% des salariés pour pouvoir déroger à l’application des procédures légales en la matière.

L’accord national interprofessionnel «au service de la compétitivité des entreprises et de la sécurisation de l’emploi» n’a d’ailleurs été approuvé que par une fausse majorité des organisations de salariés. Les trois confédérations qui l’ont signé (CFDT, CFTC, CFE-CGC) représentent moins de monde que les deux qui l’ont rejeté (CGT, FO): respectivement 38,7% contre 49,8% aux élections prud’homales de 2008.

Etrange «social-démocratie» que celle qui s’appuierait sur une coalition syndicale minoritaire dans le pays! (Et qui pourrait l'être encore moins dans quelques mois, la nouvelle loi sur la représentativité risquant de priver partiellement ou totalement de ce statut la CFTC et la CFE-CGC.)

La «démocratie sociale» annoncée risque de pâtir gravement de la division du monde du travail. Après s’être rapprochées dans le feu de l’hostilité à Nicolas Sarkozy et sous l’effet de leurs propres évolutions internes, la CGT et la CFDT empruntent à nouveau des orientations antagonistes.

La centrale cédétiste profitera sans doute de son statut d’interlocuteur privilégié au prix d’une mise à l’épreuve de son image d’indépendance déjà écornée par le recyclage de François Chérèque. De son côté, la profonde mutation de  la confédération cégétiste est menacée d’être entravée par son retour à une posture contestataire.

Une réforme déséquilibrée

Les commentateurs patentés se sont plus à saluer un accord social prétendument équilibré. «Plus de souplesse aux entreprises, plus de protection aux salariés», ont-ils répété jusqu’à plus soif. Si quelques avancées sociales compensent la flexibilité accordée aux entreprises, la logique profonde de cet accord repose bien sur ce raisonnement économique. Les «accords de maintien de l’emploi» prévus rappellent par exemple furieusement les «accord compétitivité-emploi» de Nicolas Sarkozy, alors vivement critiqués par la gauche.

L'aile gauche du PS déplore un «texte déséquilibré en faveur du patronat» et relève que «côté régressions sociales, la liste est longue et lourde ». Jean-Luc Mélenchon dénonce, pour sa part, le «dépeçage d’acquis sociaux en échange d’espérances fumeuses» et résume, avec l’art de la formule qui le caractérise, la philosophie de cet accord: «Donne-moi ta montre et je te dirai l’heure.»

Ces critiques de gauche, qui contrastent avec la mansuétude d’une large partie de la droite, laissent augurer une traduction parlementaire délicate de l’accord du 11 janvier. Le gouvernement a déjà mis en garde les députés socialistes contre toute tentation d’y mettre leur grain de sel par voie d’amendements. Mais une majorité politique de gauche peut-elle se contenter de jouer les caisses enregistreuses d’une négociation sur laquelle ont lourdement pesé un rapport de force très défavorable au salariat en ces temps de chômage de masse?

La social-démocratie consistait à accompagner le partage des fruits de la croissance et à engranger des avantages sociaux. Nous en sommes très loin aujourd’hui.

Eric Dupin

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L'AUTEUR
Journaliste et essayiste. Dernier ouvrage paru: La Victoire empoisonnée (Seuil). Ses articles
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Publié le 01/02/2013
Mis à jour le 01/02/2013 à 4h52
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