Culture

Les fans de porno ne sont plus ce qu'ils étaient

Amanda Hess, mis à jour le 08.03.2013 à 17 h 52

A l'Adult Entertainment Expo, le grand salon américain de l'industrie du porno, tout fout le camp. Internet et la gratuité ont gommé la démarcation entre les stars et les fans, qui en attendent toujours plus en payant toujours moins.

Des fans prennent des modèles en photo à l'Adult Entertainment Expo 2008. REUTERS/Steve Marcus

Des fans prennent des modèles en photo à l'Adult Entertainment Expo 2008. REUTERS/Steve Marcus

Pour mon premier passage à l'Adult Entertainment Expo (AEE) de Las Vegas –le grand raout du porno américain et de ses fans– je m'étais retrouvée assise par terre, près des ascenseurs du Hard Rock Hotel & Casino, en compagnie d'une jeune femme aux yeux bleus et à la voix rocailleuse: l'actrice Katie St. Ives.

Elle avait allumé une cigarette avant de se vautrer sur la moquette, exténuée. C'est que St. Ives venait de passer huit heures sur un stand, perchée sur des talons compensés, à perdre sa salive en conversations rébarbatives avec des types étranges. Avait-elle passé un bon moment?

«Mais claiiiiiiir, m'avait-elle répondu. Pardon, ce n'est pas très... convaincant.» Ces heures à faire la belle et à signer des autographes l'avaient mise sur les rotules, mais ce n'était rien comparé aux hordes de fans qui avaient cherché, coûte que coûte, à franchir la barrière «Katie» pour accéder à la fille normale qui se cachait derrière elle.

«Les fans sont à l'aise avec moi car que je peux être d'un abord très amical. Mais cela génère certaines attentes. Ils vont se sentir insultés dès je ne me lève pas pour leur faire un câlin.»

«Ça sera bientôt sur Facebook!»

Pendant que St. Ives me parlait, un groupe de vingtenaires en polos s'était attroupé autour d'elle, attendant le décollage de l'ascenseur qui allait les monter jusqu'à leur chambre. L'un d'entre eux l'avait reconnue. Il avait retiré le batteur en forme de pénis qui nageait dans son verre à cocktail pour le secouer devant son visage, piqueté de tâches de rousseur.

«Tu la veux cette bite?»

Non, elle n'en voulait pas, mais la scène illustre combien les relations entre les porn stars et leurs fans ont dramatiquement changé ces dernières années.

En 1998, quand David Foster Wallace chroniquait cette grand messe du porno –en plein boom des ventes de VHS et de DVD– ses allées étaient remplies de grands garçons timides, manifestant une excitation mêlée de honte à l'idée de rencontrer pour la première fois, en vrai, leurs actrices préférées. Mais avec l'arrivée d'Internet, tout s'est effondré. L'an dernier, j'ai observé un homme faire la queue une demie-heure pour peloter les seins d'une actrice, avant se s'écrier «Ça sera bientôt sur Facebook!» Un autre avait longuement attendu pour avoir l'autographe de sa star préférée; au bout du compte, il l'avait jugée un peu trop distante. «Je ne veux plus jamais la voir, m'affirma-t-il, même dans un porno.»

Les rapports de force entre spectateurs et acteurs ont changé

A une époque où toutes les évolutions possibles de la pornographie sont immédiatement accessibles en ligne, et gratuitement, les rapports de force entre spectateur et acteur ne sont plus les mêmes. Globalement, les amateurs accèdent toujours au porno tranquillement, dans l'intimité de leur domicile, mais parce que de tels contenus sont aujourd'hui extrêmement faciles à obtenir, le sentiment de révérence s'est estompé. Et quand un type prend sur ses vacances pour réserver un billet d'avion pour Las Vegas, une chambre d'hôtel sur le Strip et débourse entre 35$ (entrée journalière) et 325$ (pass VIP) pour célébrer le porno en personne, mater une porn star sur son piédestal ne le satisfait plus. Ce qu'il veut, c'est une relation intime.

A 26 ans, Stoya est une sorte de phénomène Internet. Les fans la connaissent grâce à son gentil Tumblr, qui n'hésite pas à parler de harcèlement de rue ou de santé sexuelle; le couple malicieux qu'elle forme avec James Deen, l'autre it-boy du porno; et toute son œuvre au service des rapports sexuels filmés. Le week-end dernier, dans la salle de presse de l'AEE 2013, Stoya nous faisait la typologie des fans rencontrés pendant ce genre de rassemblements. Il y a les «types socialement très bizarres» –ceux que décrivait Foster Wallace, des gars silencieux, au front luisant. Il y a les «petits péteux»– des gros lourds qui lui demandent l'haleine pleine de bière «Tu penses pas que je pourrais percer dans le porno?». Sans oublier les «hipsters» – des gugusses attirés par l'esthétique porno alternative de Stoya, et qui, sans en avoir l'air, sautent sur la moindre occasion pour lui mettre le grappin dessus. «Ces gars là ne payent pas», m'explique Stoya.

Et ces gars sont le plus gros problème de l'industrie pornographique –des gens qui aiment regarder du porno, mais qui se considèrent au-dessus de ça. D'ailleurs, aujourd'hui, la plupart des spectateurs de porno ne se définissent même plus comme «fans». Clarissa Smith, une chercheuse de l'Université de Sunderland, dans le nord-est de l'Angleterre, a passé des années à collecter des données sur des milliers d'usagers de sites pornographiques. Ses premières conclusions, issues de questionnaires remplis volontairement par 5.490 hommes et femmes sur Internet, montre un schisme important entre les jeunes et les vieux consommateurs.

Dans leur dizaine et leur vingtaine, garçons comme filles regardent fréquemment du porno, mais ne se disent pas passionnés par la chose. Ils y accèdent en téléchargeant ou en fréquentant des tubes et autres portails amateur, dès qu'ils s'ennuient ou se sentent excités. Et parmi tous les spectateurs de porno, ce sont les 18-25 ans pour qui la pornographie est la moins importante dans leur vie. Quand le porno est gratuit, nous en voulons davantage, mais nous lui accordons moins de valeur.

Internet, smartphones: la rupture technologique

L'ironie de la chose, c'est que l'omniprésence du porno à domicile commence désormais à se retourner contre les professionnels. Dans le secteur, pendant des années, le but du jeu consistait sans cesse à trouver de nouveaux moyens pour livrer du porno directement chez le consommateur. Chaque innovation technologique, du magnétoscope au caméscope, avait un potentiel érotique dont l'industrie porno réussissait à tirer profit. Pendant les années 1980 et 1990, la grand messe du porno américain a même partagé ses locaux avec l'International Consumer Electronics Show, le grand raout technologique de Las Vegas.

A l'époque, l'AEE était un peu la cave à papa du CES –un endroit sombre et licencieux où, le soir venu, vous pouviez vous faufiler avec vos copains geeks pour mater un film cochon. Pour les fans honteux de porno, la foire technologique fournissait l'alibi parfait. Et pour les professionnels, les opportunités commerciales étaient parfaitement légitimes: c'était un endroit où des distributeurs de DVD pouvaient serrer les mains des producteurs de contenus– en lorgnant sur leurs plantureuses starlettes. Une alliance réussie.

Mais aujourd'hui, le contingent technophile de l'AEE s'est réduit comme peau de chagrin. Les distributeurs de DVD et les pornographes n'ont quasiment plus rien à se dire. Et pour les participants du CES, les allées de l'AEE ne relèvent plus d'un grand intérêt: pour en découvrir les dernières productions, ils n'ont qu'à cliquer sur leur smartphone. On en est arrivé à un point où Dan O’Connell, fondateur et président de Girlfriends Films, un studio spécialisé en contenus lesbiens, sait s'il a un futur client en face de lui rien qu'en regardant son téléphone. S'il sort un antique appareil à clapet de sa poche, O’Connell pourra peut-être lui vendre quelques DVD. Avec l'avènement de l'iPhone, les grandes heures de l'AEE sont loin.

Les possesseurs d'armes «achètent encore des DVD»

L'an dernier, les liens entre le salon et le CES ont tout bonnement été coupés: l'AEE se tient désormais une semaine après le raout technologique, et dans un hôtel au standing moins élevé, l'Hard Rock Hotel. Et cette année, l'AEE s'est rapproché d'une nouvelle catégorie de participants. «La démographie du salon a beaucoup changé», explique Janet Gibson, DG d'AVN Media Network, l'entreprise organisatrice de l'AEE.

«Les geeks sont partis, remplacés par les possesseurs d'armes.»

En 2013, rien n'a été laissé au hasard:  l'AEE s'est déroulé au même moment que le Shooting, Hunting, and Outdoor Trade Show, un salon de quatre jours consacré au tir, à la chasse et aux activités de plein air, se tenant au Sands Expo and Convention Center. Quelques mois à peine après la tuerie de Newton, le rassemblement a pulvérisé tous ses records d'affluence. Une telle transition démographique pourrait permettre de combler la désertification causée par Internet. Les possesseurs d'armes sont «des gens qui achètent encore des DVD», explique Gibson. Sativa Verte, une actrice de 27 ans connue pour satisfaire les amateurs de toison pubienne fournie, le dit autrement: «Ce sont de gros rednecks, des culs-terreux».

Avec les possesseurs d'armes, le nouveau marché que l'AEE veut séduire est celui des jeunes «péteux», en élargissant son offre au-delà des signatures d'autographes et des présentoirs à DVD. Avec des stands plus petits et des activités plus intimes, pour un accès privilégié aux actrices. Cette année, par exemple, le pass VIP permettait de participer à un «Bingo des porn stars», à un concours où le gros lot était un «blind date» avec une actrice, à des parties de beer-pong en charmante compagnie, et d'autres événements (des beuveries sur carton d'invitation) «animés» par des starlettes.

«Les seules personnes qui avouaient regarder du porno ressemblaient à des tueurs en série»

De plus en plus, il s'agit de gommer la démarcation entre les stars et les fans vu que, du point de vue des fans, la frontière est déjà on ne peut plus floue. La distinction entre une «professionnelle» du porno et la chaudasse du lycée qui retourne tout un dortoir avec sa webcam est de plus en plus mince. D'où le beer-pong, et les parties de «bingo» avec les actrices.

«Quand je suis arrivée dans ce métier, les seules personnes qui avouaient ouvertement regarder du porno n'étaient pas loin de ressembler à des tueurs en série», me disait l'an dernier Lisa Ann, 40 ans, autour d'un café. A ces débuts dans le porno, à 22 ans –elle s'était faite remarquer en 1994 pour son rôle d'ange nympho dans Tits a Wonderful Life[1]– les fans se pressaient à ses apparitions publiques armés de roses éternelles en plaqué or, et de classeurs remplis de l'intégralité de ses photographies connues pour qu'elle en touche chacune des pages.

Aujourd'hui, «les types sont jeunes et mignons et n'ont plus peur de dire qu'ils regardent du porno». Pendant des matches de basket, des garçons de quinze ans lui demandant de se prendre en photo avec elle. Elle reçoit des mails d'étudiantes en mal de conseils amoureux. Aujourd'hui, les amateurs de porno sont tellement décomplexés sur leur consommation qu'ils n'achètent plus rien. Ce qui veut dire qu'«en tant que stars, la valeur de nos marques n'a jamais été aussi précieuse».

Moule de vagin et T-shirt à pandas

Lisa Ann s'évertue à s'adapter à la mutation de son public, mais la monétisation de sa personnalité solaire demande beaucoup d'acharnement. Elle passe ses soirées sur son canapé à tweeter avec certains fans, triés sur le volet, dans le but de susciter la jalousie de leurs amis. Tous les mois, lors de chats, elle s’assoit devant sa webcam et parle –habillée. Elle a déjà accompagné des fans au Yankee Stadium ou à des réunions d'anciens élèves. Elle a aussi sa propre wishlist Amazon: récemment, elle s'est ainsi fait offrir un casque des Dallas Cowboys, signé par Emmitt Smith et Troy Aikman, un objet à 399,99 dollars.

Ses fans peuvent se masturber dans un moule de son vagin commercialisé par Fleshlight (la célèbre marque –l'une des rares à payer un pourcentage aux acteurs à chaque sextoy vendu– est une aubaine pour les porn-stars). Cette année, en partenariat avec Fleshlight, Lisa Ann a invité un jeune client à l'accompagner à la remise des AVN Awards –la cérémonie des prix du porno qui clôture tous les ans l'AEE. Tout propriétaire d'un produit Fleshlight-Lisa Ann pouvait être sélectionné: achetez un faux vagin, et vous pourrez gagner une humaine véritable.

Après tout, vue la stigmatisation dont souffrent les membres du secteur porno, la chose est peut-être salutaire si elle permet aux fans de comprendre que les porn stars, aussi, sont des personnes à part entière. Pour la première fois cette année, après huit ans passés à zoner dans les allées de l'AEE, James Deen s'est offert un stand à lui tout seul. Cela lui permet de promouvoir sa nouvelle ligne de T-shirt à pandas et de faire de la retape pour un énorme godemiché, moulé à partir de son pénis. Au moins, depuis qu'il contrôle mieux son image, les gars viennent moins lui demander «ça fait quoi d'être dans la chatte d'une fille?» et sont plus à même de comprendre que «je ne veux pas parler des chattes des filles, je veux parler de bébés pandas et de ce genre de trucs».

Une haie d'honneur de mecs bourrés pour les Adult Video News Awards

Maintenant que le porno est devenu quelque chose de normal, intégré à la vie quotidienne, le pornophile lambda a moins tendance à voir les acteurs comme des objets –à vénérer ou à dégrader. Si cette humanisation peut avoir de bons côtés –Deen adore qu'on lui parle de pandas– le tarissement de la pompe à fric pornographique est parfois beaucoup plus délétère. La question de la compensation du travail des acteurs demeure, toujours.

Au quatrième et dernier jour de l'AEE, les porn stars remontent dans leurs chambres d'hôtel pour se pomponner avant la 30ème cérémonie des Adult Video News Awards et son célèbre gala de clôture. C'est à ce moment-là que l'actrice porno cesse d'être votre copine. Oubliées les risettes à la populace, elle se comprime dans sa robe de soirée et va rejoindre le tapis rouge, réservé à la presse, où l'attend une nuée de présentateurs trash, dans la veine de Robin Leach –des types payés pour mater. S'ils le veulent, les fans peuvent aussi assister à la cérémonie: c'est 300$ le billet.

A l'extérieur de la salle de conférences où se tient la cérémonie, à la frontière entre le hall du casino et la zone où il faut montrer patte blanche, deux rangs de types bourrés forment une sorte de haie d'honneur. Je me retrouve coincée près d'une meute de cinq jeunes fans. Ils décapsulent des canettes de bière, sifflent le passage de Ron Jeremy et se défient, à tour de rôle, d'aller franchir le cordon de sécurité. Je leur demande une interview. «On va passer à la télé!», me répond l'un d'entre eux. Un autre, goguenard: «Je vais dire bite, couilles nichons, tout le temps, voilà». Un troisième s'attrape l’entre-jambes, recouvert d'un short en jean bordé du drapeau américain, et tente d'imiter James Deen. «Tu veux prendre ça en photo?», me demande-t-il.

«Je ne sais pas qui c'est, mais si elle a une webcam, je veux bien payer»

Non, je ne veux pas. Je m'approche du gusse qui a l'air le plus frais. Un type de 25 ans au sourire niais et au poil ras, et qui ne porte ni débardeur ni lunettes de soleil en pleine nuit. Il me dit son nom puis se rétracte –il préfère être identifié par son pseudo de porn star, qu'il s'invente pour l'occasion.

Sleazy-D n'a jamais payé pour du porno. Il n'a pas non plus déboursé un seul centime pour ce salon –avec ses potes, ils ont réussi à resquiller l'entrée. Une fois à l'intérieur, il a glandé comme un narvalo –il a discuté avec son idole, Evan Stone («il baise toutes les plus bonnes meufs»), a tapé quelques high-fives avec des stars, a maté des nibards. J'ai demandé à Sleazy-D ce qu'une actrice devait faire pour qu'il accepte de payer. Il me répond:

«Je paye si elle grimpe dans mon lit.»

De la prostitution?

«Attends, c'est abusé»

De l'escort, alors...

Sleazy-D éclate de rire et me tend sa main pour un high-five. J'ai tout compris. Puis il se met sur la pointe des pieds: une blonde toute en jambes, vêtue d'une robe corail microscopique, vient de faire son apparition sur le tapis rouge. Sleazy-D revient sur sa position. «Elle, elle est bonne, tu vois», me dit-il.

«Je ne sais pas qui c'est, mais si elle a une webcam, je veux bien payer, un peu.»

Mais la jeune femme a bientôt disparu et Sleazy-D l'oublie aussi vite qu'elle lui a tapé dans l’œil. Puis, cédant à l'attrait de l'immédiat et du gratuit, il se tourne vers moi et me demande:

«Et sinon, tu fais quoi plus tard?»

Amanda Hess

Traduit par Peggy Sastre

[1] Parodie porno de La vie est belle de Capra, et dont le titre pourrait donc à peu près se traduire en «la vie est mamelle», NdT. Retourner à l'article.

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