De «The Master» à «Lincoln», la démonstration de force d'Hollywood

Le mois de janvier, qui aura aussi vu se succéder sur les écrans «Django Unchained» et «Zero Dark Thirty», montre comment le cinéma américain, à son meilleur, sait transformer en grand spectacle des enjeux contemporains.

Le nettoyage d'une statue de Lincoln dans «Manderlay» de Lars Von Trier (2005).

- Le nettoyage d'une statue de Lincoln dans «Manderlay» de Lars Von Trier (2005). -

Pour avoir déploré la faiblesse de ce qu’a présenté Hollywood en 2012, on ne peut que saluer le véritable feu d’artifice qui a marqué ce début d’année. Nul ne peut nier la puissance de The Master (sorti le 9 janvier), quitte à éprouver des réserves précisément envers cette démonstration de virtuosité et d’efficacité guettée par la vanité, caractéristique des procédés de Paul Thomas Anderson. Mais Django Unchained de Quentin Tarantino (sorti le 16 janvier) est un sommet dans l’œuvre du réalisateur, un film complexe et problématique en même temps qu’un spectacle d’une grande richesse.

Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow (sorti le 23 janvier) est un film de suspens et d’action réussi, qui renouvelle largement les méthodes du genre tout en soulevant des interrogations et des débats importants. Lincoln de Steven Spielberg (qui sort ce mercredi 30 janvier) est une monumentale leçon d’histoire appuyée sur des partis pris stylistiques assez radicaux, à commencer par le choix de tourner une épopée presque uniquement en intérieur et sans tirer un seul coup de feu.

Ces quatre films ont encore en commun de prendre en compte, quoique de manière très différente, des enjeux politiques et historiques —et on aurait tort de croire que, parce que le film de Tarantino et celui de Spielberg se déroulent au 19e siècle, ils ne sont pas travaillés par des inquiétudes et des exigences très actuelles, dans une Amérique où les dernières élections ont montré la pérennité ou la remontée en puissance des pires archaïsmes.

Tarantino, Bigelow, Spielberg sont des cinéastes de leur époque, qui travaillent avec des matériaux contemporains, à la fois au sens où ils se réfèrent directement ou indirectement à l’actualité et au sens où ce qu’ils font prend acte de l’état actuel des représentations, des récits, des mythologies.

«Le génie dans le système»

Loin de l’idée que Hollywood ne serait qu’une machine à répéter des recettes distrayantes et simplistes, ces films représentent de manière exemplaire ce qu’on a appelé «le génie dans le système»: savoir transformer en grand spectacle des enjeux contemporains et qui concernent tout le monde. Une telle opération est extrêmement complexe: il est rare que tant de réalisateurs offrent en si peu de temps autant de propositions, et de si haut niveau.

Des propositions qui, même distillées et moulinées par la grande industrie du spectacle, demeurent personnelles. Et qui d’ailleurs ne se ressemblent pas du tout entre elles: le vigoureux hiératisme de Spielberg taillant dans le même marbre la statue de Lincoln abolissant l’esclavage et la sienne propre en grand pédagogue rappelant à l’Amérique et au monde les fondamentaux de la démocratie étasunienne n’a pas grand chose à voir avec la verve du cancre surdoué Tarantino, jonglant avec les paroles, les imageries et les explosions de violence, qui n’a à nouveau guère de point commun avec la sécheresse brutale, précise et désenchantée de Bigelow. 

Ces gens-là sont des auteurs, au sens exact qui fut donné à ce mot lorsque fut inventée la si fameuse et si mal comprise «politique des auteurs». Des auteurs de cinéma, c’est à dire des gens qui travaillent au sein de l’industrie, de ses contraintes et de ses règles, et pourtant imposent leur marque —la «politique», en l’occurrence, désignant la possibilité sinon l’exigence de choisir parmi les auteurs, à l’époque de distinguer Ford, Hawks et Hitchcock plutôt que Wyler ou Mankiewicz, aujourd’hui de trouver plus stimulants, plus riches de propositions et d’inventions Bigelow et Tarantino que Spielberg et Anderson.

Ne pas opposer signatures et tout-venant

Ceux-là, et bien sûr Scorsese, Cameron, Eastwood, Fincher, Nolan et quelques autres, sont des auteurs au plein sens du terme. Encore ne faudrait-il pas non plus opposer de manière simpliste une poignée de signatures reconnues au tout-venant de la production.

Le génie dans le système est plus fort que ça. Hollywood fabrique à la tonne des produits médiocres et crétinisants, mais rien ne permet d’en juger à l’avance. Les films de genre, y compris ceux souvent considérés avec condescendance comme l’horreur, les histoires de super-héros ou le fantastique, destinés en priorité au jeune public, peuvent aussi mettre en œuvre cette alchimie qui prend en charge les complexités et les points aveugles de l’époque, les discutent et les mettent en partage, y compris dans des gerbes de feu numérique.

Tous les moyens ne sont pas permis par le système, il y a des contraintes auxquelles il faut se soumettre. Ceux qui agissent en son sein ne peuvent en aucun cas se passer d’une forme ou d’une autre de démonstration de force: la puissance reste une vertu cardinale dans ce cinéma-là, et l’admiration de la puissance pour la puissance témoigne de la médiocrité des jugements de nombreux commentateurs —quand ce n’est pas sa forme la plus basse et la moins probante, l’admiration toute entière commandée par la puissance des chiffres du box-office. Cette obligation d’un rapport de force (notion fondamentalement politique) est au fond le seul format impératif.

Des ruses innombrables

Mais les ruses sont innombrables qui permettent de jouer avec ces obligations —par exemple, en théorie, il faut que ça parle le moins possible et que ça agisse le plus possible, mais on se souvient de très longs débats suspendant l’action de The Dark Knight pour délibérer du sens de la représentation de la collectivité par un homme seul et de ses devoirs, différents, envers la loi et envers la morale. Avant de déclencher une éblouissante pyrotechnie.

Cela non plus n’est pas la seule façon intéressante de faire du cinéma, le camp des plus forts n’est pas nécessairement le plus estimable ni le plus séduisant. Aux Etats-Unis mêmes, d’autres travaillent hors du système ou sur ses marges (Coppola, Lynch, Cronenberg, Van Sant, Jarmusch…), parviennent parfois à alterner les projets in et out.

Il est détestable de vouloir faire de la démonstration de force made in Hollywood un modèle unique. Mais il serait absurde d’en ignorer les ressources, et les promesses.

Jean-Michel Frodon

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L'AUTEUR
Critique de cinéma, notamment pour Le Monde, écrivain, enseignant, Jean-Michel Frodon a dirigé Les Cahiers du Cinéma. Il anime Projection publique, le blog ciné de Slate. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 30/01/2013
Mis à jour le 30/01/2013 à 16h45
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