Mon Vendée Globe sur Virtual Regatta: encore quelques clics avant l'arrivée...

Si François Gabart a remporté dimanche la course en solitaire autour du monde, il me reste une poignée de semaines de navigation avant de toucher les Sables-d'Olonne. Devant mon écran: ma course, ainsi que celle de 450.000 autres passionnés, se joue sur une plateforme en ligne.

Alors que le beau gosse François Gabart est devenu, dimanche 27 janvier, un héros des mers en franchissant la ligne d’arrivée de son premier Vendée Globe aux Sables d'Olonne –vous savez, cette course où des mecs un peu barrés font, en 80 jours ou moins, le tour du monde à la voile en solitaire et ont le mal de terre à la fin–, je galère depuis mi-novembre pour boucler le mien.

Petite précision utile, je navigue depuis mon salon. Ou du boulot. Ou en week-end champêtre. Ou depuis n’importe où, en fait, sur la plateforme (presque gratuite) de jeu en ligne Virtual Regatta.

Je suis un skipper virtuel, et j’aime ça. L’air du grand large, les pieds au chaud. Enfin, au sec. Comme une croisière Costa, la bouffe et les vacances en moins.

Totalement néophyte en voile, ignorant et mécréant en la matière mais avec la fierté secrète (ça ne se crie pas sur tous les toits, un peu d’humilité) d’avoir déjà à mon actif un Vendée Globe virtuel, bouclé en 125 jours en 2008, je navigue au large du Brésil.

Une bonne quinzaine de jours derrière le temps de passage de Gabart au même endroit, et bien loin encore d’être arrivé en Vendée. Sur Virtual Regatta, le vainqueur, Lilian (Llyl pour les intimes), a lui franchi la ligne d’arrivée il y a déjà quatre jours, battant le record du tour du monde à la voile virtuel et arrivant près de quarante-huit heures avant le vainqueur réel.

Il faut l’avouer: c’est physique et plein d’aléas un tour du monde. Et ça demande de la persévérance face aux remontrances régulières de votre charmante moitié qui ne comprend pas toujours pourquoi ce monocoque numérique vous passionne autant.

Première étape: choisir le bateau qui sera votre monture pendant plus de trois mois. Le personnaliser, voire le tuner façon Pimp My Ride version Thalassa, et le défi commence. Un véritable casse-tête météorologico-stratégique face à plusieurs centaines de milliers d’adversaires.

Et très vite, chaque jour, le même rituel, à 8h et à 20h, autant que faire se peut, juste après la mise à jour de la carte météo: le moment-clé des choix stratégiques (quelle voile? quel cap?) pour imaginer les prochaines heures d’évasion à sillonner les mers. Une véritable escapade au cœur d’un hiver parisien humide et gris. Une épopée qui se superpose aux images télévisées du «vrai» Vendée Globe.

Deux jours et demi de dérive

Après deux semaines de course à peine, à l’entrée du pot-au-noir, ce no-wind land au milieu de l’Atlantique matérialisé pour moi par de toutes petites flèches m’indiquant une absence totale de vent, c’est l’angoisse. La panique. Hors de France, sans accès facile aux internets, et l’application mobile de la régate qui ne veut plus se lancer. Le crash-test pour mes nerfs déjà à vif.

Mon esquif va-t-il dériver? Quel cap ai-je lancé en dernier? Trop à gauche? Trop à droite? Pardon, trop à bâbord ou à tribord? Vais-je démâter sur les rocs d’une côte africaine et perdre en une houle des heures et des heures de navigation 2.0 et de prévisions météorologiques?

Une absence de deux jours et demi qui vaut toutes les quilles endommagées à réparer en pleine mer. A mon retour, ma monture est intacte mais perd de la vitesse dans une zone sans zef. Ma stratégie ouest tombe à l’eau.

Je frôle le Cap-Vert. Mes concurrents directs ont pris près de vingt-quatre heures d’avance. Les DM affluent:

«Alors, ton bateau est en rade?»

«Bah on avance plus, Seb?»

«Tu t’es perdu?»

C’est qu’on trouve rapidement des compagnons dans ce grande voyage virtuel en solitaire. La communauté a atteint pour cette édition plus de 450.000 joueurs. Ca en fait du monde sur les océans.

Un lot de voiles pour 20 euros

240.000e après un mois de course, pas très fier, je me décide à acheter des voiles en option. C'est aussi pour ne plus recevoir une demi-douzaine de fois par jour ces mails inquiétants m’expliquant que je ne navigue pas avec le bon équipement, limité que j’étais alors à un «spi» et à un «foc».

Alors, histoire de grappiller quelques places au classement et avec l’espoir de faire passer les 20 euros dépensés dans ces nouvelles voiles, dont les noms sont pour moi des hiéroglyphes, en notes de frais à Slate, j’investis. Et ça marche.

Petite parenthèse: après un bon mois de course, par curiosité et pour démontrer mon investissement, je file direction Wikipédia pour savoir ce que sont ces «spi» et «foc». Par charité tout autant que pour votre culture générale personnelle, voici un petit précis de voile pour marin virtuel débutant, directement tiré de l’encyclopédie en ligne:

«Un spinnaker (ou spi) est un type de voile hissée à l'avant d'un voilier lorsque le vent souffle depuis l'arrière du navire. Inventé dans les années 1880.»

«Le foc est le nom donné à la première voile d'avant triangulaire endraillée d'un voilier. Un grand foc à point d'écoute haut s'appelle un yankee, un foc dont la bordure descend au plus près du pont s'appelle un génois. Le plus petit foc (pour le mauvais temps) est appelé "tourmentin".»

Un peu plus cultivé, et avec une nouvelle panoplie d’options de luxe (programmateur de cap, changement automatique de voile), je remonte au classement des skippers virtuels de manière vertigineuse dès le cap de Bonne-Espérance. Mon ego se sent mieux. Et mes yeux se régalent de Google Images où je visualise mes points de passage pour mieux voyager.

«Il s’appelle comment ton bateau?»

En soirées, par contre, c’est une autre histoire. Toujours un régateur virtuel dans les parages. Toujours une phrase qui vous parvient à l’oreille du type «Merde, mon cap» ou «Faut que je change de voile, c’est urgent». S’ils sont deux, vous pouvez être sur d’entendre un dialogue de ce style:

«Il s’appelle comment ton bateau?

–Vandiou. Et le tien?

–jb4good. Je vais t’ajouter.»

Un vrai réseau social. Mais le drame, pour le e-navigateur périgourdo-parisien que je suis, c’est quand votre e-alter-ego croisé lors de cette fête est breton. Et lui-même navigateur expérimenté. IRL, je veux dire.

Après quelques minutes d’échanges sur la meilleure tactique quand les vents sont trois-quarts face, votre nouvel ami se rend compte que vous n’êtes qu’un profane :

«Comment ça, tu parles en km/h?»

Là, vous êtes penaud. C’était l’erreur à ne pas commettre, celle qui attire les foudres de la communauté. A la limite de l’excommunication.

C’est décidé, je réajuste les paramètres du jeu et réhabilite les nœuds fissa. L’effet ne se fait pas attendre. Il faut passer par ces bouleversements des repères pour endosser le costume de marin et réussir cette régate par procuration.

Mais quand ce même breton, qui commence à être ivre, m’explique qu’il fait des produits en croix pour calculer son cap… C’est l’incompréhension. Quels produits en croix? Avec quels chiffres? En fait, on ne s’improvise pas marin, et ses dizaines de milliers de milles d’avance sur ma monture des mers dénommée «Rastatronche» me le démontrent encore chaque jour.

Un jeu pour tacticiens

Vient alors l’Océan Indien. Fort de ma ruse –certains m’accusent de tricherie pour avoir payé toutes les options supplémentaires–, je rentre dans le premier quart du classement des e-tacticiens des mers.

Oui, oui, oui, tacticiens. Ce jeu, chronophage sur la longueur, est un vrai jeu de tactique en temps réel, l’œil en permanence rivé sur les prévisions météo et sur une connexion internet de proximité. Un jeu d’échec avec le monde, et les mers, comme terrain de jeu pixélisé. Et les fameux 40e rugissants…

Ces régions du Sud profond, le pôle Sud presque à l’horizon, où les navigateurs solitaires ne côtoient que des creux piégeux non loin des icebergs à la dérive. Quel souvenir (imaginaire).

Surtout quand on prend la bonne «option», qu’on arrive à anticiper où se situeront l’anticyclone et l’absence de vents. Alors le marin-geek qui est en moi chope la dép’, comme on dit dans le jargon (comprendre dépression). Le pied (pas très marin). Presque 20 nœuds de moyenne pendant plusieurs dizaines d’heures. L’Australie défile, la Nouvelle-Zélande aussi.

Le cap Horn, dernier challenge

Parfois, on se lasse. On clique moins. Arrive alors le Pacifique. Presque deux semaines à s’imaginer dans les mers chaudes du plus grand océan. Les flèches indiquant le vent défilent. Les options stratégiques se font automatiques. Un clic le matin. Un le soir.

Puis arrive le dernier challenge, la dernière étincelle pour le cerveau vagabond du skipper virtuel. Le cap Horn. Un mythe. L’endroit que Jean-Pierre Dick a attendu pour déboucher son champagne de Noël. Un cap que Renaud rêvait de «doubler dans les deux sens». «Un moment émouvant», racontent les marins.

Le cap Horn / Butterfly Voyages via Wikimedia Commons

«Maintenant, la mer est assez plate. Ça fait du bien d’être dans l’Atlantique, c’est un vrai soulagement.» Comme le confiait Mike Golding (seul navigateur de cette édition du Vendée Globe à l’avoir doublé dans les deux sens), le 9 janvier, la remontée dans l’Atlantique est une délivrance. Entre overdose et peur du manque, notre mal de terre à nous, la course touche presque à sa fin.

Naviguant autour de la 69.000e place à l’heure d’écrire ces lignes, j’espère bien battre largement ma 109.081e place de 2008. Toujours au sud de l’équateur, il me reste quelques centaines de clics à effectuer avant de boucler mon deuxième e-Vendée Globe. Avec une certitude: je compte bien faire mieux dans quatre ans.

Sébastien Tronche