Mariage pour tous: pourquoi les «pro» sont épuisants

Une affiche proposée sur le site www.affichespourtous.fr

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On peut être pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe et contre une certaine radicalité cool, mêlée à un sectarisme doux et branché, présente dans le mouvement qui s’en fait le porte-parole. Ou pourquoi l'anticonformisme en matière de moeurs n'est plus ce qu'il était

Avertissement: cet article n’utilise pas les termes bien-pensance, politiquement correct et boboïtude. Merci d’en créditer son auteur.

Après une manifestation en faveur du «mariage pour tous» qui s’annonce festive et citoyenne, ce dimanche 27 janvier à Paris, une soirée «citoyenne et festive» sera organisée au théâtre du Rond-Point, dans le très gauchiste 8e arrondissement de Paris, sous l’égide de Pierre Bergé et de Jean-Michel Ribes. La soirée sera «animée» par la journaliste Laurence Ferrari. Notez qu'il est précisé qu’elle «animera» et non qu’elle «modérera» les échanges.

Ça tombe bien, il n’y aura pas de débat, et personne pour porter la contradiction à «Guillaume Durand, Thierry Guerrier, Pierre Haski, Eddy Murté, Nagui, Audrey Pulvar, Laurent Ruquier, Yacine Belatar, Difool», pas plus qu’à «Jamel Debbouze et Juliette Gréco, des intellectuels, des scientifiques et personnalités religieuses», sans oublier Lilian Thuram ou encore Lara Fabian et même... Rama Yade. Et aussi... BHL. Ouf.

J’ai dû en oublier deux ou trois, qu’ils m’excusent. Lou Doillon était déjà bookée, Nicolas Demorand avait une émission, Pascale Clark se couche tôt et à part Julien Dray, plus personne n’invite DSK. Et comme plus personne n’invite Julien Dray...

Ce sera sans doute le climax mondain d’une drôle de campagne: celle menée avec maladresse, parfois, avec condescendance, souvent, par un troupeau people et militant exaspérant, largement surqualifié pour débattre à la télé face à un membre de Civitas sorti de sa Fraternité.

Et nul doute qu’un tel événement (je ne suis pas invité) représentera une sorte de condensé de tous les défauts des pro-mariage homo. Quatre points méritent qu’on s’y arrête: le militantisme médiatique tellement inconscient et réflexe qu’il ne s’assume pas en tant que tel; la focalisation sur le discours sociétal comme élément distinctif de la droite dans un contexte où la doctrine économique de la gauche de gouvernement n’a rien à proposer de franchement encourageant à son électorat; l’obsession à considérer la France comme un pays réactionnaire, arriéré et autoritaire sans voir que la société a changé; le décalage, enfin, entre la mobilisation des arguments les plus pointus de la queer theory et une revendication somme toute normative.

1. Un discours militant inconscient dans la sphère médiatique

La défense du bien-fondé du mariage gay s’égare parfois dans un sectarisme qui inhibe jusqu’à ses soutiens raisonnables: elle voudrait en effet que les choses aillent d’elles-mêmes et que l’opposition frontale comme le simple doute soient passibles de procès en illégitimité. Une manière d’aborder ces questions assez révélatrice de sa prétention à être dans le camp du vrai et à ne plus tolérer la moindre remise en cause du processus en apparence normal, logique et historique de la réforme proposée.

«Ce milieu s’est enfermé, a vécu dans l’entre soi et il a considéré assez vite que le peuple était globalement beauf, que la valeur suprême c’était l’adaptation, que l’important c’était d’en être.» C’est par ces mots que le sociologue Jean-Pierre Le Goff, auteur de La gauche à l’épreuve, 1968-2011, décrit cette tendance militante qui fait profession de rébellion contre l’ordre bourgeois et la menace réactionnaire, et dont les plus dignes représentants se dénichent souvent dans la sphère médiatique (commentateurs, éditorialistes, chroniqueurs, essayistes, etc.) plutôt que chez les élus, ce qui leur donne un rayonnement bien supérieur à leur représentativité.

Une mouvance qui dérive vaguement de l‘extrême gauche mais qui n’a conservé de la pensée critique des années 1970 qu’un gloubi-boulga théorique, «mélange instable de Michel Foucault et de Bernard-Henri Lévy» pour citer le philosophe à contre-courant Jean-Claude Michéa. Dans son essai, Jean-Pierre Le Goff écrit par ailleurs qu’«aujourd’hui, cette culture “post-soixante-huitarde” est à bout de souffle, mais [qu’]elle n’en continue pas moins d’être entretenue par quelques médias qui n’en finissent pas de renverser les tabous et entretiennent leur public adolescent».

Pas vraiment un acte d’accusation du journalisme en tant que tel ou de la classe médiatique dans son ensemble, ni celui de Mai-68 comme moment de rupture avec une société autoritaire et figée, tient à préciser le sociologue, que celui de son lointain rejeton abâtardi: le mélange des genres paillettes & engagement moral, typique de l’infotainment audiovisuel cool, dont la guest-list de la soirée du Rond-Point (ne cherchez pas des places sur Internet, y’en a pas pour vous) fournit les échantillons les plus représentatifs.

On apprend ainsi que «le but [de cette soirée] est de susciter le débat, et de faire parler des personnalités autour du mariage homo, avec notamment des stars engagées à droite, mais qui soutiennent le mariage gay». Le débat sans opposant, franchement, on n’a pas encore trouvé mieux pour avoir raison.

Tout autant abrutis par leur sectarisme que les opposants médiatiques au mariage homosexuel sont aveuglés par leurs schémas de pensée hérités d’une éducation religieuse inquestionnable, ces représentants de la sphère intello-médiatique sont des professionnels de la parole et sont d’autant plus redoutables qu’il est difficile de les attaquer frontalement ou de les confronter dans un rapport sain et franc d’opposition.

Pourtant, il suffit d’écouter les interventions en commission des Lois de l'Assemblée d’Elisabeth Badinter ou, mieux, de Françoise Héritier pour comprendre qu’on peut être pour en argumentant et en restant calme.

Selon Jean-Pierre Le Goff, ce porte-parole autodéclaré «ne se rend pas compte qu’il est devenu un militant de l’air du temps, qui n’est pas vraiment un militant politique. Il ne se rend pas compte qu’il parle à l’intérieur de cet air du temps car c’est devenu comme naturel pour lui. Il ne comprend pas que ses idées constituent une option, baignant dans ce qu’on aurait appelé auparavant une idéologie, mais sans monde extérieur à cette idéologie qui viendrait la contredire». D’où la valorisation du «changement» comme processus au-delà du contenu de ce changement, ou la réduction de tout débat de société à la question de savoir si c’est «cool ou pas cool».

Ne pas se fier pour autant à cette coolitude de façade… La philosophie du «tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil», poursuit Jean-Pierre Le Goff, est non seulement une méthode d’intimidation soft assez roublarde, mais elle atteint rapidement ses limites:

«C’est un langage formé au robinet d’eau tiède mais qui contient de l’acide. C’est ce que j’appelle la barbarie douce, car c’est très doux et avancé avec le sourire de la com’. Une barbarie douce qui n’écoute rien, un sectarisme enveloppé dans de la guimauve».

2. Le sociétal, ou ce qui reste à la gauche quand elle a tout oublié

Cet engouement pour la question gay n’arrive pas n’importe quand dans l’histoire récente des idées de gauche –ou de ce qu’il en reste.

«Dans le même temps où [la gauche de gouvernement] opérait un tournant économique libéral non assumé dans les années 1980, le foyer de la critique se déplaçait de la question sociale vers celle des mœurs, de l’éducation, de la culture “bourgeoises” et de leurs oripeaux», écrit Jean-Pierre Le Goff dans son livre.

De ce tournant idéologique mal assumé et peu étudié (histoire non seulement d'un ralliement, mais de la promotion et de la mise en œuvre de la dérégulation des marchés et des mouvements de capitaux par des Français, notamment issus du PS comme Jacques Delors et Pascal Lamy, à la tête des institutions économiques européennes et internationales), découle une incapacité structurelle à entendre les réticences du peuple de gauche quant à ce nouveau paradigme.

On fera donc de l’idéologie avec ce qui reste… Et «c’est évidemment dans ce contexte singulier, écrit pour sa part Jean-Claude Michéa, que la “lutte contre le racisme et contre toutes les discriminations” […] allait logiquement prendre la place de l’“archaïque” lutte des classes et devenir le nouvel évangile de l’intelligentsia “éclairée”».

Dans ce contexte d’affadissement de la pensée sociale et de ralliement à l’idée que la lutte des classes était devenue une vieillerie se sont succédées les grandes célébrations festives des nouvelles causes consensuelles.

Dans les années 2000, ce sera par exemple l’âge d’or de la Gay Pride, réunissant 500.000 personnes chaque année, soit plus que la «manif pour tous». Ou plutôt, selon le militant gay et observateur critique du mouvement Didier Lestrade (par ailleurs contributeur de Slate), son «âge bête», puisque l’événement, qui célèbre la culture gay dans l’air du temps, «tient un discours généraliste idiot et faussement consensuel qui ne soulève aucun débat dans la société».

3. L’illusion d’une société réactionnaire et punitive

Même si une récente étude nous dit que le soutien au mariage gay s’est réduit depuis un an, il reste tout de même majoritaire selon plusieurs sondages récents, même si la question de l'adoption divise plus. La réforme sera votée par le Parlement, qui lui est favorable, et on peut supposer qu’une partie de l’opposition de la droite, dont une poignée de membres (Jean-Louis Borloo, Frank Riester, Benoist Apparu…) sont à contre-courant, relèvera plus de l’opposition frontale que du choix raisonné.

Généralement frileuses et apolitiques, les grandes entreprises s'y mettront à leur tour: il suffit de lire les lénifiants programmes de promotion de la diversité en entreprise pour voir avec quelle facilité le nouveau discours sociétal qui se veut à contre-courant est aisément reformulable dans la «langue caoutchouc» (Jean-Pierre Le Goff, encore) de la communication et du management.

Pourquoi donc un tel décalage entre la réalité objective du pays (si l’adoption divise, 81% des gens assisteraient au mariage de leur enfant s’il était homosexuel) et cette sorte de tension électrique qui accompagne tout discours qui serait un tant soi peu en décalage avec le texte de loi et son bien-fondé?

Et ne venez pas me dire que les Civiteux n’écoutent pas non plus: ce sont des fanatiques, des fondamentalistes religieux, ils sont conformes à leur fiche de personnage et respectent le scénario… Tout le contraire du camp qui représente ici le progrès, mais qui n’arrive pas plus à supporter la moindre contradiction.

Soyons sérieux: même le FN est allé à la manif en rangs dispersés. Au Royaume-Uni, Cameron est en train de mener le projet de mariage gay à son terme. N’importe quel esprit censé de droite ne verrait rien à redire à cette réforme, comme l’expliquait Bernard Maris dans LibérationOn assiste donc à une convergence des deux doctrines. Le RSA, le revenu minimum d’existence, la croissance verte, le mariage homosexuel... Je suis convaincu que n’importe quel homme de droite avec un peu de bon sens pourrait reprendre ces mesures à son compte»). «François Fillon […], à titre personnel, n’est pas fondamentalement opposé au texte», écrit d’ailleurs Jean-Marie Colombani sur Slate.

La société était préparée à accueillir favorablement cette réforme présentée systématiquement comme devant permettre à la France de rattraper un «retard» au regard de ses voisins européens. D’où le dilemme d’une certaine radicalité militante: comment maintenir son capital de rébellion et d’anticonformisme quand la majorité du pays est acquise à votre point de vue?

Simplissime: il suffit de faire entrer les faits dans le schéma préétabli, quitte à forcer un peu le trait. D’où la passion jamais démentie des pro- pour ces pathétiques pancartes de la «manif pour tous», cette jubilation à attraper le twittos facho-homophobe qui traîne en liberté sur le réseau, ce plaisir sans fin éprouvé à se conforter dans l’idée d’être un rempart courageux et isolé contre le beaufisme ambiant déferlant sur le Champ de Mars.

On peut y voir une difficulté à penser l’opposition à une idée autrement que comme l’incarnation du mal. Lors de la manif pour tous, «ils sont allés chercher Civitas, qui était pourtant en bout de cortège, et un mec du FN avec un béret rouge pour illuster la manifestation et les propos des manifestants, s’amuse Jean-Pierre Le Goff à propos d’une partie de la couverture médiatique de la manif. Pourquoi? Parce qu’ils étaient embêtés, parce que la manif ne correspondait pas à ce qu’ils en attendaient. Donc ils sont allés chercher la preuve de leur schéma dogmatique, qui en réalité ne fonctionne plus vraiment».

Depuis cette date s’échangent sur Internet les best-of des propos homophobes des manifestants, sujets à de faciles moqueries de la part des équipes du Petit journal et autres militants de la coolitude.

Cet effet de loupe est évidemment fonctionnel: il participe à la survie du gentil post-militant dans sa condition de rebelle de l’ordre établi. Quand on a plus vraiment d’idées, le sentiment d’être supérieur intellectuellement et moralement ne perdure qu’à la condition de maintenir le double bind qu’évoque Jean-Claude Michéa à propos de ce militantisme, qui «doit forger un mythe délirant: l'idéologie naturelle de la société du spectacle serait le "néoconservatisme", soit un mélange d'austérité religieuse, de contrôle éducatif impitoyable, et de renforcement incessant des institutions patriarcales, racistes et militaires.»

4. L’utilisation à contresens des théories queer

Tout être humain doué de raison et informé par les médias sera frappé du fossé grandissant entre les reportages sur ces gays et lesbiennes qui vivent paisiblement à Besançon ou à Angers, travaillent dans l’Education nationale et n’aspirent finalement qu’à renouveler leur Scénic comme tout le monde, et ces espèces de militants enragés qui en ont fait un combat de principe et essaient de ranimer la flamme révolutionnaire et anticonformiste sur le dos de leurs chouchous du moment, en prenant appui sur un mouvement qui demande seulement sa part du gâteau de la société de consommation. Sauf que c’est incohérent, et que ça commence à se voir.

«Ceux d’entre nous qui ont connu cette époque avaient l’impression d’assister à une insurrection culturelle: le rejet de l’hétérosexualité obligatoire et du style de vie qu’elle impliquait», écrit à propos des balbutiements du mouvement social homosexuel la féministe Julie Bindel, alors que la Grande Bretagne connaît le même débat sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. En France, le mouvement était notamment mené par le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), créé début 1970 et prônant «la subversion de l'État “bourgeois et hétéropatriarcal”».

Une partie minoritaire du mouvement de critique radicale de l’hétérosexualité établit d’ailleurs encore aujourd’hui clairement que l’«hétéronormage» ou «hétérosexisme» est la source de l’oppression répétée et durable des femmes et des minorités sexuelles et que le mariage n’est que la forme juridique que prend cette oppression institutionnelle. Faut-il que les homos soient cons et/ou ingrats pour se jeter ainsi dans la gueule de l’ennemi de toujours…

Dire cela, ce serait oublier qu’être une minorité sexuelle jadis systématiquement opprimée ne destine en rien à épouser le mouvement progressiste par principe. Les homosexuels, en demandant le mariage, sont mus tout autant par un nouvel individualisme selon lequel chacun doit faire entendre ses droits que par un attachement aux valeurs les plus partagées de la société, la cellule familiale monogame avec enfant.

L’ambiguë revendication gay est aujourd’hui intéressante car elle ne colle pas tout à fait à ce que voudrait en dire son aile radicale-chic, perdue dans ses envolées lyriques sur la mise à mort du système et de la tradition. Car on ne peut constamment cracher sur l’institution familiale, les hétéro-ploucs et leur mode de vie étriqué (comme Virginie Despentes dans une tribune: «Vos vies dans l'ensemble sont plutôt merdiques, vos vies amoureuses sont plutôt calamiteuses, arrêtez de croire que ça ne se voit pas. Laissez les gouines et les pédés gérer leurs vies comme ils l'entendent. Personne n'a envie de prendre modèle sur vous»), déverser toute sa condescendance sur cette France qui valorise la vie de famille, tout en défendant une réforme qui vise à étendre à d’autres le privilège d’avoir une vie jugée «normale». N’en déplaisent aux rebelles de la postmodernité, les homos seront bientôt des beaufs comme les autres. Grand bien leur fasse.

Jean-Laurent Cassely