Marseille 2013, l'OM-PSG de la culture?

La réception plus que tiède de la cérémonie d'ouverture par la presse «parisienne» a suscité une réponse ironique de la presse locale. Un nouveau symbole de la rivalité, nourrie de football, d'histoire et de clichés, qu'entretiennent les deux villes?

Une sculpture de Philippe Malta à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

- Une sculpture de Philippe Malta à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pélissier. -

L’évènement Marseille 2013 aurait-il le pouvoir de relancer de très vieux débats? La soirée de lancement de la capitale européenne de la culture, le 19 janvier, a été accueillie de façon très mitigée par certains grands titres nationaux: «cortège famélique», «offre culturelle rachitique», «acte manqué»... Les critiques, tout comme les termes employés par Marianne et Libération, n’ont pas plu à la presse locale qui, par la voix de La Provence, a tout de suite répliqué dans un article enflammé intitulé «Paris, Paris, on t’en... veut pas».

Si le clin d'œil à l’hymne anti-parisien des supporters de l’OM invite d’emblée à une lecture au second degré, ce coup de gueule de La Provence visait tout de même à interpeller sur une approche ressentie comme méprisante des médias dits «parisiens» vis-à-vis de la nouvelle capitale culturelle. «Encensée (à tort) il y a quelques années, la cité phocéenne est aujourd'hui systématiquement crucifiée», écrit l’auteur de l’article.

Est-il encore réellement question de culture ou les rapports conflictuels qu’entretiennent depuis longtemps les deux villes sont-ils en train de faire glisser le débat? Comme le football à sa grande époque, tout d’un coup, il semblerait que Marseille 2013 devienne le prétexte à remettre sur le tapis de vieilles rancœurs.

Football: les meilleurs ennemis

Mais d’où vient réellement cette inimitié profonde entre Marseillais et Parisiens? Une première lecture renvoie à la sphère footballistique et à la rivalité entre l’OM et le PSG. «Dans ce conflit, le football a joué un rôle très ancien qui remonte au début du professionnalisme et aux premières victoires de l’OM en 1920», souligne Christian Bromberger, anthropologue spécialiste des passions partisanes et auteur de Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde.

La rivalité footbalistique serait donc antérieure aux années 90, âge d’or du couple ennemi OM-PSG. «Tout cela s’est accru quand Canal+ et Bernard Tapie ont été respectivement à la tête du PSG et de l’OM. C’était un peu volontaire, pour faire monter la pression du public», précise Christian Bromberger. L’antagonisme opposant Marseille à Paris aurait donc été savamment exacerbé, pour des questions d’audimat, en s’appuyant sur les symboles véhiculés par les deux équipes, explique l’anthropologue:

«Naguère, il y avait une opposition entre l’équipe cosmopolite marseillaise et l’équipe de nantis blancs du PSG. Aujourd’hui, ce qui va ressortir de la qatarisation du PSG, c’est de nouveau cette opposition pauvre/riche même si Madame Dreyfus [la propriétaire de l'OM, 9e fortune de France selon le magazine Challenges, ndlr] n’est pas vraiment le symbole de la pauvreté! Toutefois, l’écart va de nouveau se dresser entre Paris et Marseille.»

Marseille l’insoumise

Cette différence d’identité véhiculée par les deux équipes, de même que ce conflit sportif ouvert depuis des décennies, n’est cependant pas la cause mais plutôt la résultante des rapports chaotiques entretenus par les deux villes. Entre Paris et Marseille, le football a cristallisé plusieurs générations de conflits extrasportifs.

Depuis plusieurs siècles, Marseille incarne l’image d’une ville rebelle et insoumise, en conflit perpétuel avec Paris et le reste de la France. Une réputation de frondeuse qui existait dès le Moyen Age. «A l'époque, des forts avaient été construits, non pas pour défendre Marseille des envahisseurs, mais pour défendre les troupes royales des Marseillais! La ville a toujours été rebelle et insoumise. Au Moyen-Âge, elle ne répond pas aux pouvoirs centraux», explique Christian Bromberger.

Si Marseille peut se permettre de tenir tête à la France, c'est sans doute en raison de son important essor économique, qui lui assurait alors une certaine indépendance vis à vis du reste du pays. «Les gens disaient que quand la France pleurait, Marseille riait, en référence aux cargaisons de riz et de blé d’Asie centrale ou d’Egypte qui rentraient dans le port lorsque le reste de la France n’avait plus de blé», observe l’anthropologue.

Un accroissement des richesses qui atteignit son apogée pendant le Second Empire, attisant du même coup le conflit avec Paris. «Le développement commercial de Marseille est tel que la ville n'apparaît pas comme une rivale de Paris, mais comme un réel contre-pouvoir. Alors que Marseille affiche sa puissance, les “petits” de France se disent qu'elle peut être le reflet de leurs mécontentements», analyse Pierre Echinard, historien spécialiste du XIXe à Marseille.

Le complexe de Calimero

Cette prospérité marque un basculement dans les relations entretenues avec Paris qui, menacé, tente alors de soumettre ce contre-pouvoir en écorchant l’image de Marseille.

Un coup de froid dans les relations qui s’était déjà amorcé lors de la Révolution française. En 1794, Marseille, prise militairement, est déclarée «ville sans nom» par les représentants de la République, qui l’accusent d'avoir soutenu la révolte fédéraliste contre la Convention. Dès lors, elle est la cible de quolibets. «Pendant la Première Guerre mondiale, les forces provençales ont été critiquées parce qu’elles avaient la réputation de ne pas être assez ardentes à défendre leur pays. Ensuite, cela a été l’image de Marseille-Chicago entre les deux guerres. Puis celle des buveurs de pastis et de l’opérette, propagée par les Provençaux eux-même avec des auteurs comme Marcel Pagnol», souligne Christian Bromberger.

Des images réductrices qui auraient maintenu Marseille dans un victimisme prenant racine dans l'histoire même de la ville. Selon l’anthropologue, «Marseille a accueilli de nombreuses victimes: des Arméniens, des Italiens victimes du fascisme, des Espagnols pendant la guerre civile, des Algériens... Il y a eu comme une accumulation du sentiment de victime, et en fond cette idée que les gens du gouvernement et de la capitale les prennent de haut».

Un sentiment qui, d'après lui, engendre une déformation de la réalité:

«En se positionnant comme la tête de Turc de toute la France, Marseille repousse quelque part la responsabilité sur l’autre.»

«La belle différente qu'on a envie de découvrir»

A l'heure de Marseille 2013, ces problèmes relationnels nourris au foot, à l'histoire et aux lieux communs sont-ils toujours une réalité ou de vagues réminiscences d’une histoire compliquée? Selon le sociologue Jean Viard, vice-président de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole, «les Parisiens sont de plus en plus nombreux à vouloir s’installer à Marseille mais ils sont souvent assez déçus de l’accueil qui leur est fait. Marseille est en train de s’ouvrir à un monde de mobilité mais il lui faut du temps. Il y a entre les deux villes une différence culturelle et économique marquée. Marseille est encore mal à l’aise avec la mobilité et Paris avec le côté populaire de la ville.»

Si certaines difficultés relationnelles persistent, l'enjeu est de savoir si elles ne vont pas paralyser le débat autour de l’événement culturel. Les deux villes sauront-elles se regarder sans voir les archétypes qu’elles véhiculent l’une pour l’autre depuis longtemps? Dans ces rapports un peu difficiles, Nathalie Pigamo, conseillère municipale à Marseille, voit au contraire un bon moteur pour 2013:

«Comme Marseille a été critiquée, cela va attiser la curiosité des gens. Marseille a cette réputation d’une ville rebelle ouvrière, c’est un peu la belle différente qu’on a envie de découvrir.»

Pour Jean Viard, cette affaire de stéréotypes est plutôt à déconstruire:

«Peut-on vraiment parler de critiques de Parisiens à l’encontre de Marseillais? Les personnes qui ont organisé le lancement de Marseille 2013 n’étaient pas pour la plupart des locaux typiques...»

Que les critiques soient justifiées ou pas, reste que les déceptions et les rancœurs devront forcément être dépassées pour permettre à Marseille 2013 de trouver ses marques, son identité et son rapport aux autres. «L'événement doit être appréhendé dans une dimension plus sociale que culturelle qui permettra à la ville de s’ouvrir et aux gens de ne plus avoir peur les uns des autres», synthétise Jean Viard.

L’année capitale de la culture réussira-t-elle ainsi à panser les plaies de plusieurs siècles de chamailleries entre Marseillais et Parisiens? C’est en tout cas l’enjeu qui semble l’attendre, car faute de réajuster le regard dans les deux camps, Marseille 2013 risque bien de se transformer en un nouvel archétype du conflit parisiano-marseillais, une sorte d’OM-PSG de la culture.

Laura Guien et Stéphanie Plasse

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Publié le 29/01/2013
Mis à jour le 29/01/2013 à 10h41
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