Paris entre Rome et Berlin pour les marchés financiers

Sans accélération des réformes, la France sera regardée avec une suspicion croissante.

Angela Merkel, Mario Monti et François Hollande, décembre 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett

- Angela Merkel, Mario Monti et François Hollande, décembre 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett -

Les dégradations de la note de la France par Standard&Poors en janvier 2012 puis par Moody’s en novembre n’ont eu aucun effet concret: la France emprunte aux taux les plus bas et elle bénéficie en cela de la confiance des marchés financiers. Si elle n’est plus AAA comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Finlande, la France, au regard du coût de ses emprunts, fait encore partie du club des pays privilégiés (le taux à 10 ans s’établissait le 18 janvier à 1,555% pour l’Allemagne et 2,130% pour la France contre 4,167% pour l’Italie et 5,079% pour l’Espagne).

Est-ce justifié? Ou n’est-ce dû qu’à une indulgence particulière et donc fragile des marchés? Ces taux bas s’expliquent par un facteur extérieur: tous les investisseurs du monde ne peuvent pas, en Europe, n’acheter que du Bund allemand, ils doivent diversifier leurs placements et la France dans ce cadre reste un bon crédit. Pourquoi la France est-elle encore un «bon» crédit et pour combien de temps?

La question hante évidemment le gouvernement français. Si le taux des obligations de l’Etat français devait décrocher de sa place actuelle, proche de l’Allemagne, et se rapprocher de celle des pays latins, toute l’équation budgétaire serait à revoir. L’obligation d’imposer des coupes supplémentaires ferait glisser le pays vers la pente infernale de la récession latine. Il n’est donc pas inutile d’essayer de savoir ce qu’il en est vraiment des forces et faiblesses françaises: notre position au côté de l’Allemagne est-elle justifiée ou pas?

Laurence Boone, économiste responsable de l’Europe chez Bank of America Merrill Lynch, s’est livrée à un impressionnant examen de détail de la situation à la fois conjoncturelle et structurelle de la France et de la politique économique actuellement mise en place.

Sa conclusion, pour y aller directement, est que la France a de solides raisons pour rester mieux notée que l’Italie ou l’Espagne, mais que le pays est en retard sur les réformes et que leur rythme est désormais le critère de jugement des marchés. Sans accélération, la France se verra regardée avec une suspicion croissante.

Meilleure résistance

Premier élément: les «fondamentaux» français demeurent meilleurs que ceux de ses voisins latins. La chute du PIB dans la crise en 2009 a été moindre et la reprise a été réelle tandis qu’elle ne s’est jamais matérialisée à Madrid et Rome. La raison en est la taille du secteur public et des prestations sociales qui a freiné la descente dans la récession.

En outre, la faiblesse française dans son commerce extérieur, la fameuse perte de compétitivité, a joué aussi positivement: la France était moins soumise aux reculs des grands marchés internationaux. La chute de PIB en 2009 dû à ce facteur n’a été que de 0,5 point en France contre 2,9 points en Allemagne et 1,2 point en Italie.

En somme, ces caractéristiques publiques de l’économie françaises l’ont épargnée dans le noir de la crise. Mais évidemment, lors de la reprise, ces facteurs jouent à l’inverse, très négativement. D’où le besoin de réformes pour les amoindrir et redynamiser le pays.

«A petits pas»

Tandis que les gouvernements ont agi avec détermination en Espagne, puis en Italie depuis Mario Monti, la France ne fait que commencer à engager des réformes structurelles. Celle issue du rapport sur la compétitivité de l’ancien PDG d’EADS Louis Gallois et celle qui vient de faire l’objet d’un accord des partenaires sociaux pour introduire plus de flexisécurité sur le marché du travail, constituent deux déblocages fondamentaux: les mots de coût du travail et de rigidité sont mis sur la place publique.

Mais il reste à en connaître les textes précis et leur rapidité de mise en place dans les entreprises, note Laurence Boone qui souligne que ces choix vont dans la bonne direction mais qu’ils procèdent de la volonté d’aller «à petits pas» vers le changement.

La question devient celle de la vitesse du changement en France: est-elle suffisante quand celle de nos voisins du sud a accéléré? Un scénario dans lequel une France trop lente découragerait les observateurs tandis qu’au même moment se modifieraient les appréciations en faveur de l’Italie est loin d’être impossible. Le gouvernement français peut bénéficier actuellement des incertitudes de la situation politique italienne. Mais, si l’issue des élections à Rome est pro-réforme, c’est envers la France que vont grandir les impatiences. 

Eric Le Boucher

Article également paru sur Emploiparlonsnet

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L'AUTEUR
Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect». Ses articles
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Publié le 04/02/2013
Mis à jour le 04/02/2013 à 7h02
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