World Wide Gay

A Paris, en 2011. REUTERS/Julien Muguet

A Paris, en 2011. REUTERS/Julien Muguet

Sur Internet, peut-être pour la première fois de leur histoire, les gays ont l’avantage du terrain. A Hong Kong comme en Chine, en Iran comme en Algérie. Un changement dont on peine encore à mesurer toutes les conséquences. Un extrait de «Global Gay», le nouveau livre de Frédéric Martel.

Dans son nouveau livre, Global Gay, Comment la révolution gay change le monde, Frédéric Martel (auteur notamment de Mainstream) s’interroge sur les modes de vie, la redéfinition du mariage, l’émancipation parallèle des femmes et des gays, les effets décisifs de la culture et d’Internet. Livre-enquête, ce livre de rencontres qui se lit comme un reportage raconte la nouvelle bataille des droits de l’homme. Avant sa sortie le 6 février, nous en publions ici en avant-première un extrait.

Dans un café de la rue Maurice-Audin à Alger, pas très loin du quartier étudiant, je fais la connaissance de quelques militants gays très actifs sur Internet. «C’est le Marais ici», lance Walid, faisant ironiquement allusion au quartier gay de Paris, lorsqu’il nous rejoint. Il y a là Kahina, qui s’intéresse plus particulièrement à la cause lesbienne et vient de lancer une revue en ligne; Walid, qui milite sur Facebook, où il gère plusieurs pages gay friendly; Yacine, qui a préféré se mettre à Twitter et commence à avoir un bon petit capital de followers; Naceur, enfin, d’origine tunisienne, qui s’intéresse surtout au site manjam.com. En parlant avec les uns et les autres, je me rends compte de la puissance d’Internet et des réseaux sociaux. La vie gay ne sera jamais plus comme avant.

«En autorisant les statuts amoureux homosexuels, Facebook a enclenché une révolution dont ses fondateurs n’imaginaient pas l’importance», explique Walid, qui est fasciné par la puissance de ce réseau social pour les gays. «Facebook facilite la constitution de réseaux d’amis extrêmement élastiques et adaptables, même dans les situations à risque. On peut subtilement distinguer les amis proches et sûrs – les “friends” –, des amis plus lointains qui ne sont que des “connaissances”. On prend toujours des risques mais, si l’on sait bien gérer les paramètres de confidentialité, c’est assez fiable», poursuit-il. Comme ses amis, Walid affirme que le contrôle policier algérien existe sur Facebook, mais que le risque est plus faible que sur un blog: «Les réseaux sociaux sont utilisés par des milliers d’individus qui discutent avec des milliers d’individus, c’est difficile de tout contrôler.»

Walid salue le fait que les groupes ouvertement homophobes de Facebook font l’objet d’une surveillance accrue et qu’ils peuvent être désactivés (selon les nouvelles guidelines développées par la firme de Mark Zuckerberg). Walid et ses amis n’hésitent pas à demander aux Américains l’interdiction des groupes arabes qu’ils jugent antigays, soulignant que plusieurs homocides homophobes ont eu lieu récemment à Alger et que les suicides de gays y sont fréquents: ils auraient plu- sieurs fois obtenu gain de cause. «Ils sont tellement gay friendly chez Facebook que ça nous rassure», ajoute Walid. Je lui dis que Chris Hughes, le cofondateur de Facebook, et Tim Cook, le patron d’Apple, sont ouvertement gays, et que même Jack Dorsey, le patron de Twitter, et Jeff Bezos, celui d’Amazon, sont connus pour être particulièrement gay friendly. Ces informations semblent être un cadeau tombé du ciel. Walid est aux anges. «Maintenant, je ne vais plus acheter que des Mac», sourit-il.

Kahina, elle, est fière de sa revue en ligne qui commence à toucher de nombreuses lesbiennes, y compris en Tunisie et au Maroc. «Internet a tout changé pour les homosexuels au Maghreb, dit-elle. Le web remplace les cafés, les clubs, les lieux de rencontre. C’est désormais beaucoup plus facile de rencontrer des gens, et beaucoup plus sûr. Maintenant, on a des amis. On n’est plus seuls.» Avant même Internet, le téléphone portable a été pour Kahina une première révolution majeure. «Jusque-là, le contrôle parental était presque total. Mon père surveillait toutes nos conversations, surtout celles de mes grands frères. À partir du moment où l’on a tous eu nos portables, notre père ne pouvait plus contrôler nos appels. Les SMS ne nécessitent même pas de parler. Mes frères ont pu commencer à échanger avec leurs petites copines et pour la lesbienne que j’étais en train de devenir, ce fut une vraie libération. J’ai beaucoup gagné en autonomie.»

Kahina accepte de décrire minutieusement le réseau LGBT algérien sur Internet. Les activistes sont mobiles, décentralisés, sans tête de pont, dispersés dans toutes les grandes villes d’Algérie. «Il y a une grande force dans les liens faibles, c’est cela le secret de l’Internet gay», me dit-elle. Kahina s’inquiète néanmoins des projets occidentaux et européens de lutte contre la cybercriminalité. «Comme ici l’homosexualité est un crime, selon les articles 333 et 338 du Code pénal algérien, toutes ces lois anti-cybercriminalité seront facilement utilisées pour fermer les sites gay friendly du monde arabe.» Et Kahina d’ajouter: «Si je vais en prison, j’ai un projet: je ferai du sport. Je suis très motivée.»

Son ami Naceur s’intéresse peu à la politique. Il préfère concentrer son énergie à la rencontre de garçons sur le site manjam.com, un phénomène majeur dans le monde homosexuel arabe. Ce «Gay Social Network & Gay Dating – Hookup Now !» comme l’affirme son slogan, est une plate-forme de rencontres live, doublée d’un chat et d’une messagerie instantanée. Hébergée au Royaume-Uni, elle offre des services gratuits et d’autres, premiums, payants. «On se sent plus à l’aise, et plus en sécurité sur la version payante du site», me dit Naceur. Lequel utilise aussi le site gay.com (basé à Los Angeles) et gaydar.com (basé à Londres) qui ont également une forte popularité dans le monde arabe. «Le fait que ce soient des sites anglo-saxons est un indice de sécurité, conclut Naceur. Nous ne ferions jamais confiance à un site de rencontres gays basé dans un pays arabe.» En Algérie, comme dans des dizaines d’autres pays, j’ai été frappé par la maturité et l’inventivité technologique des homosexuels. Partout, ils connaissent les sites et les risques, savent se protéger et contourner la censure. Pour la première fois, les individus semblent plus forts que les États.

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«IL Y A DIX ANS, LA COMMUNAUTÉ GAY n’existait pas en Chine. Aujourd’hui, elle compte des millions de membres.» Ling Jueding, dit Jeff, dirige le site gay feizan.com, un des nombreux sites gays chinois. Je le rencontre à Beijing, avec son fiancé, Joey, un garçon bodybuildé, avocat financier international, avec qui il vit depuis six ans. «Le gouvernement ne nous bloque jamais. Si l’on respecte les règles – ni pornographie ni politique –, on n’a pas de problèmes.»

Le site de Ling Jueding appartient à un incroyable network Internet gay qui redessine depuis quelques années toutes les relations homosexuelles en Chine. Ce sont souvent des sites de rencontres, comme boysky.com ou bf99.com, mais aussi des sites culturels, comme douban.com, et lesbien, comme lescn.blog.163.com. Les réseaux sociaux américains, tels Facebook et Twitter, sont cependant interdits en Chine, YouTube l’est également, et de nombreuses recherches sur Google et Wikipedia sont censurées, comme je le constate à Beijing en essayant plusieurs types de requêtes. Le même système de censure existe en Iran où Gmail est régulièrement interdit d’accès et Facebook redirigé vers des liens morts.

Dans un club gay de Shanghai en 2012. REUTERS/Aly Song

Mais les Chinois sont «en avance» sur les autres régimes autoritaires. Ils sont en train de bâtir un Internet qui voudrait être, à l’échelle d’un pays tout entier, un Intranet géant. Par nationalisme et par obsession du contrôle, de nombreux sites chinois sont de simples clones des géants du web américains: Baidu (l’équivalent de Google), QQ (MSN), Renren (Facebook), YouKu (YouTube) ou encore Hudong (Wikipedia). Ces moteurs de recherche et réseaux sociaux, sous contrôle chinois strict, allaient-ils exclure les gays? «On l’a craint. Mais les gays chinois ont massivement adopté ces sites, ces réseaux et ces applications, et ils se les sont appropriés. On ne peut plus les arrêter. La vie gay n’est pas publique en Chine. Mais elle est omniprésente sur le web», commente Ling Jueding.

Plus récent, le phénomène des «Weibo», les équivalents chinois de Twitter, rassemblent désormais plus de cent cinquante millions d’utilisateurs réguliers. «En Chine, les gays sont passés des sites et des blogs aux réseaux sociaux, c’est plus sûr», me confie le dissident chinois Wan Yanhai, interrogé à Taïwan. Même avec sa cyberarmée d’agents de surveillance, estimée à plusieurs dizaines de milliers de membres, la Chine n’est plus capable d’interdire les messages homosexuels postés parmi les centaines de millions de textos et de tweets échangés chaque jour. Elle peut encore moins empêcher la drague et les rencontres. «Ils surveillent les réseaux sociaux à travers des mots clés dont la liste est tenue secrète. Mais si vous n’abordez pas les trois “T”, les plus sensibles, le Tibet, Taïwan et Tiananmen, et s’il n’est pas question des deux “P”, la prostitution et la pédophilie, le gouvernement vous laisse dire ce que vous voulez», commente Jiang Hui, le patron du site aibai.org, interrogé à Beijing.

De tels propos sont considérés par d’autres activistes comme plutôt optimistes. Le gouvernement chinois tente actuellement d’imposer aux fabricants d’ordinateurs l’insertion de softwares pour bloquer toute pornographie – ce qui concernerait naturellement les sites gays. L’Iran aimerait faire aussi bien.

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JE FAIS UN TEST À TÉHÉRAN: je tape le mot «sexe» sur Google... et je suis immédiatement redirigé vers une page qui me propose d’acheter le Coran. Parfois, le ridicule l’emporte sur l’efficacité. Je constate ainsi que le nom d’un ancien vice-président américain est fréquemment banni en Chine ou en Iran: Dick Cheney. Par antiaméricanisme? Non! Simplement parce que son prénom est «Dick» (littéralement «bite» en anglais). Le mot est donc automatiquement censuré.

Pourtant, en Chine, comme en Iran, à Cuba, en Russie, ou en Arabie Saoudite, la censure est à la peine. La plupart des activistes gays que j’ai rencontrés dans ces différents pays m’ont expliqué leurs méthodes de contournement. Généralement, ils ont recours à des «proxys», à des antifiltres (des Filter Breakers comme U999 d’Ultrasurf, freegate ou 4shared.com) ou mieux encore à un VPN (Virtual Private Network). Ces derniers permettent à un utilisateur d’obtenir une adresse IP artificiellement recréée hors de Chine ou d’Iran: l’utilisateur est ainsi relocalisé, par exemple au Canada, et ne dépend plus de la censure locale. Il peut donc surfer librement sur le web.

En Iran, les cybercafés que j’ai fréquentés proposent presque systématiquement des ordinateurs avec antifiltres, alors même qu’ils ont pignon sur rue. «Même dans les ministères, tous les ordinateurs sont équipés d’antifiltres», s’exclame le patron d’un de ces cybercafés près de la place Imam-Khomeini à Téhéran.

Et puis il y a les messageries instantanées, où la censure a, comme avec les réseaux sociaux, plusieurs batailles de retard. Les Iraniens utilisent en particulier les messageries instantanées sur Internet ou sur téléphone portable (MSN, GTalk, BBM, WhatsApp ou Yahoo Messenger) qui leur paraissent plus difficiles à contrôler et sur lesquelles des rubriques sont réputées gay friendly (sous Yahoo Messenger, la rubrique «culture and communication», puis sous-rubrique «adults», puis «Asie», puis «Iran», puis «Gay & Lesbian» est très active).

La paranoïa existe aussi – souvent à juste titre. Beaucoup des gays que j’ai rencontrés en Chine ou en Iran s’interrogent pour savoir quelle est la messagerie la plus sûre, du point de vue de la confidentialité, entre Gmail, Yahoo et Hotmail. Yahoo est mal vu depuis sa coopération avec la censure chinoise (et ses liens avec le portail arabe Maktoob), Hotmail ne suscite guère d’avis et Gmail serait actuellement considérée comme la messagerie la plus fiable.

Les censures chinoise, cubaine ou iranienne doivent enfin affronter la contre-censure américaine. Des milliers de «nerds» chinois veillent au grain dans le quartier de chinatown à San Francisco, des «geeks» cubains à Miami ou des anti-mollahs à «Tehrangeles», le quartier iranien de Los Angeles. Fondus de numérique ou salariés de start-up, ces immigrés inventent en temps réel des softwares pour déjouer les ruses de la censure de leur pays d’origine. Jamais à court d’idées, ne comptant pas leurs heures, ils profitent du décalage horaire pour débloquer le web.

Heureux d’en découdre avec la révolution islamique ou avec la dictature communiste chinoise, ils font même du zèle; et à la différence de leurs amis chinois ou coreligionnaires restés en Iran, ils prennent peu de risques. «Les meilleurs antifiltres viennent des dissidents iraniens. Dès qu’un site est bloqué à Téhéran, des solutions de contournement ou des proxys sont mis en place par les Iraniens-Américains de Los Angeles qui, en utilisant le décalage horaire, le restaurent pour qu’il soit à nouveau actif le lendemain matin. C’est notre service après- vente de l’Internet iranien», m’explique, fasciné et reconnais- sant, Mohsen, un blogueur et rocker gay interrogé à Téhéran.

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DE STONEWALL À TWITTER, les Etats-Unis continuent donc à fasciner les communautés LGBT du monde entier. Comme pour les séries télévisées, les festivals de films gays et maintenant grâce à Internet, l’Amérique persiste à donner le la du mouvement gay global. En tout cas, Jeremy Heimans en est persuadé – et il a trouvé sa mission. À 35 ans, cet Australien né de parents libanais et néerlandais est à la tête d’une ONG américaine basée à New York. Via Internet, il veut mobiliser les gays et les lesbiennes du monde entier. Rien de moins. Son but: qu’ils soient tous «out».

«All Out est une organisation progressiste qui se bat pour défendre les gays non plus seulement aux États-Unis, mais de manière globale», me dit Jeremy Heimans, lors d’une série de rendez-vous à Paris. Son site (allout.org) a été créé en 2011 et il rassemble déjà plus d’un million de membres soucieux d’aider la cause gay par des actions microsegmentées et transversales, à la fois très locales et très globales. Si un État américain veut interdire aux gays de se marier, si une proposition de loi homophobe risque d’être votée en Russie ou si un gay est menacé d’être emprisonné dans un pays arabe, All Out (1) se mobilise. L’association agit avec différents outils: des centaines de milliers d’e-mails ou de lettres de protestation sont envoyés des quatre coins du globe. S’il le faut, des publicités sont achetées dans les journaux, des actions de boycott d’une marque peuvent être aussi imaginées.

Un militant en faveur des droits de homosexuels attaqués à Moscou par des militants nationalistes et des religieux orthodoxes. REUTERS/Nikolay Korchekov

«Nous menons des campagnes en ligne en temps réel, massives, rapides, efficaces, c’est cela notre rôle», ajoute Heimans qui est bien rompu au langage du «marketing humanitaire». Pour lui, l’activisme global n’est plus réservé aux rock stars ou aux millionnaires: chacun, avec de petits moyens, peut faire la différence. Il entend donc réveiller les gays du monde entier et, joignant le geste à la parole, multiplie, au cours de notre discussion, des expressions dynamiques comme «Get Up!», «Don’t Give Up!» ou «Move on!» en les accompagnant de grands gestes volontaristes de ses bras.

Et le financement suit. «Les gens aiment se battre pour des causes qui les concernent. Ils se mobilisent et sont très actifs. Ils financent aussi l’organisation par des milliers de microdonations de quelques dollars», commente Jeremy Heimans (All Out est également financée par d’importantes fondations philanthropiques américaines, notamment par la Fondation Arcus et la Ford à New York, la Fondation Gill à Denver, mais refuse, par principe, afin de garder son indépendance, tout financement gouvernemental ou émanant d’une entreprise privée).

On a parfois émis des réserves sur ces mobilisations Internet, d’inspiration nord-américaine, centrées sur les Droits de l’homme mais déconnectées des situations locales. Trop simplistes? trop naïves? «Nous n’agissons jamais sans nous mettre au service des associations qui sont sur le terrain, plaide Heimans. En Russie, au Cameroun, nous sommes intervenus en fonction de ce que recommandaient nos contacts locaux. Tout est très décentralisé chez nous. Maintenant, c’est vrai, je pense que le cadre des Droits de l’homme n’est pas toujours le meilleur moyen pour agir. Il faut savoir utiliser d’autres outils: le droit et les avocats, la culture et les artistes, Internet bien sûr. Nous devons encore inventer nos moyens d’action. Nous sommes encore une jeune organisation.»

Richard Socarides, l’ancien conseiller de Bill Clinton pour les questions gays, qui a rejoint le conseil d’administration d’All Out, m’explique pour sa part: «Je pense que les répercussions d’Internet dans ce combat des Droits de l’homme sont déterminantes. Partager et communiquer des informations rapidement est une chose; mais il faut aussi multiplier les voix, se défendre et être très réactif. Je crois qu’avec Internet et les réseaux sociaux, nous sommes seulement au début d’une véritable révolution pour les gays. Ce sont des outils transformatifs qui accélèrent les changements.» Au-delà d’All Out, il existe plusieurs organisations d’activisme en ligne qui interviennent aujourd’hui sur la question gay – avaaz.org, change.org ou dosomething.org – un mouvement que l’on qualifie de philanthropie du «DIY» (do-it-yourself). Pour la première fois, les gays ne sont plus seulement mus par leurs causes, ils sont aussi définis par leurs outils.

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C'EST AUSSI CE QUE PENSE, au Brésil, André Fischer –l’homme derrière le plus important site gay d’Amérique latine. Je le retrouve pour déjeuner dans un «quilo»– comme on appelle à São Paulo les restaurants en self-service où l’on paye sa nourriture au poids. Né à Rio, le jeune homme a fait tous les métiers, du graphisme à la publicité, il a organisé des festivals de films gays, a lancé des magazines homos comme Junior puis H Magazine, et a même été DJ au bar A Loca, au début des années 2000. Depuis, il a bifurqué vers Internet et a créé successivement plusieurs sites gays, dont le très populaire MixBrazil. «C’est à la fois un site de rencontres et d’information, la drague et les droits, même si je sais pertinemment que pour les gays, les trucs fun marchent mieux que les trucs sérieux», reconnaît Fischer, qui finit son assiette de haricots rouges et noirs. Les audiences phénoménales de MixBrazil s’expliquent aussi par la montée en puissance numérique du Brésil et de ses presque deux cents millions d’habitants. Fischer est convaincu qu’Internet peut vraiment changer la vie des gays dans les pays émergents.

Gaypride à Brasilia, au Brésil, en 2004. REUTERS

Comme en Inde (gaybombay.org), en Russie (gayrussia.eu ou facelink.ru), en Algérie (abunawasdz.org), en Tunisie (gaydaymagazine.wordpress.com), en Chine (fridae.com), et sur des centaines d’autres sites, l’actualité LGBT reste une source importante de trafic Internet tant les infos sur le sujet sont rares dans les médias officiels. Et Fischer de conclure: «Le moteur de la révolution gay, c’est la presse, les bars, les mobilisations populaires comme la Gay Pride, le marché, Internet, les réseaux sociaux et GrindR.»

Au-delà des sites gays – innombrables aujourd’hui au Brésil et à travers le monde –, la dernière révolution gay porte un nom imprononçable: GrindR. Les gays brésiliens l’utilisent massive- ment, mais j’ai pu également constater son influence en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie. Imaginée par une start-up de Los Angeles, GrindR est une simple application pour smart- phones qui permet de rencontrer d’autres gays situés tout près de soi (son slogan est «Meet guys near you»). Ouverte aux gays, aux bisexuels et aux «curious guys» (mais étrangement pas aux lesbiennes ni aux transsexuels ni à tous ceux qui ne peuvent s’offrir un smartphone), elle fonctionne sous iPhone, Blackberry et téléphones Android, selon le principe de la géolocalisation. Chaque utilisateur peut entrer en contact avec d’autres gays qui se trouvent dans un périmètre de quelques centaines de mètres, ce qui en fait un véritable «réseau géosocial». (En Chine, j’ai constaté que les gays utilisaient massivement GrindR, mais aussi Jack’d, une application iPhone similaire.)

Ce genre d’outils transforme fortement la vie gay, comme le constate le blogueur gay Scott Dagostino, interrogé au Canada: «Ici, à Toronto, c’est une cold city. L’hiver est long et très froid. Avec GrindR, une app faite pour le “gay cruising”, plus besoin de sortir de chez soi pour draguer. Cela enlève une des fonctions vitales des bars gays, la rencontre, et en cela c’est une nouveauté qui affecte profondément la vie gay.» En l’écoutant parler, je me dis qu’Internet et les réseaux sociaux, qui repré- sentent une révolution considérable pour les gays, ont de beaux jours devant eux. Pour les communautés LGBT du monde entier, ils sont en train de changer le rapport de force, de redonner du pouvoir aux individus, que ce soit pour contourner la censure en Chine, pour éviter les fatwas dans les pays musulmans ou pour pallier le froid de l’hiver en Amérique du Nord.

Frédéric Martel

(1) Note de Slate: il en existe une version française.