Rien ne va plus, la France broie du noir

Le drapeau français à l'Elysée. REUTERS/Jacky Naegelen.

Le drapeau français à l'Elysée. REUTERS/Jacky Naegelen.

Le piteux moral des Français, que deux récentes enquêtes d'opinion viennent de souligner, risque de pénaliser le pays dans les épreuves qu'il doit traverser.

En ce début 2013, les Français semblent plongés dans une invraisemblable dépression collective. Le pays broie du noir comme jamais six mois seulement après l’alternance du printemps dernier.

C’est ce qu’indiquent deux études récentes: la quatrième vague du «Baromètre de la confiance politique» Cevipof-OpinionWay et «France 2013: les nouvelles fractures», un partenariat Le Monde-Fondation Jean-Jaurès-Cevipof-Ipsos. La première révèle un inquiétant tiercé: invités à sélectionner les qualificatifs qui expriment le mieux leur «état d’esprit», nos compatriotes choisissent d’abord la «méfiance» (32%), la «morosité» (31%) et la «lassitude» (29%)!

Une défiance sociale

Les difficultés et les angoisses générées par la crise avivent une défiance sociale mortifère. «On n'est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres», clament 73% des Français. L’immigration est de moins en moins bien supportée: «Il y a trop d’étrangers en France» pour 70% des sondés par Ipsos.

L’islam fait désormais l’objet d’un rejet massif: 74% des personnes interrogées considèrent que cette religion, qui concerne tout de même de 5 à 6 millions de personnes dans notre pays, n’est «pas compatible avec les valeurs de la société française».

La méfiance se manifeste encore dans le regard posé sur le vaste monde. Pour 61% des personnes interrogées, «la mondialisation est une menace pour la France». Si Arnaud Montebourg a abandonné le thème de la «démondialisation», nombre de Français y restent sensibles.

Comme de bien entendu, l’Europe n’a guère la cote: 65% préfèreraient aujourd’hui «renforcer les pouvoirs de décision de notre pays même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe». Au total, le besoin de protection, dont Nicolas Sarkozy avait tenté de se faire le porte-parole pendant la campagne présidentielle, est dominant: 58% des enquêtés pensent que «la France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui».

De mal en pis

Une sourde peur du déclassement hante la France. Ce ne sont pas moins de 90% des sondés qui considèrent que «la puissance économique française a décliné au cours des dix dernières années». Et cela ne va apparemment pas s’arranger: 69% sont convaincus que «la situation économique de la France va se dégrader dans les prochains mois».

Ce profond pessimisme a de lourde conséquences sur la manière d’envisager l’avenir. Une écrasante majorité (68%) se dit persuadée que «les jeunes d’aujourd’hui auront moins de chances de réussir que leurs parents dans la société française de demain».

Une humeur aussi sombre n’a pas d’équivalent dans les autres grands pays européens. Si elle est pour partie nourrie par la méchante conjoncture qui multiplie les suppressions d’emplois, elle s’enracine aussi dans un tempérament national marqué par une vision négative des choses.

Cela fait maintenant plus d’une décennie que, mois après mois, une très large majorité de Français —de l’ordre de 60 à 80%— interrogés par TNS-Sofres déclarent régulièrement que «les choses ont tendance à aller plus mal en France». Si cette perception était fondée, nous devrions en être au trente-sixième dessous...

Un chef ou des technocrates

Dans un contexte aussi délétère, on ne s’étonnera pas de la faible estime dans laquelle les Français tiennent leur classe politique. Ils ne sont pas moins de 85% à juger que «les responsables politiques, en général, se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme» eux. Plus grave, 62% lâchent que «la plupart des hommes et des femmes politiques sont corrompus». Et une majorité d’électeurs (52%) n’ont désormais plus « confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays».

Que faire alors? La tentation autoritaire guette. «On a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre»: cette forte maxime est «tout à fait» partagée par 53% des sondés, 34% se disant «plutôt d’accord» avec elle. Au total, le recours à une solution aussi personnelle qu’autoritaire est perçu favorablement par une écrasante majorité (87%) de l’opinion! Un résultat qui devrait sonner comme un véritable signal d’alarme.

Le rejet des élites politiques peut toutefois se traduire d’une autre manière. L’enquête d’OpinionWay révèle que les Français se satisferaient d’une solution technocratique. «Il faudrait que ce soit les experts et non le gouvernement qui décident de ce qui est meilleur pour le pays», estiment les deux-tiers (66%) des personnes interrogées. Le syndrome Monti s’apprêterait-il à franchir les Alpes?

Saison des orages

Ce piteux moral n’aidera pas la France à surmonter ses épreuves. La défiance du peuple à l’égard des élites (médias compris) n’a d’égale que le mépris de celles-ci à l’endroit de celui-là.

Or il est bien aventureux de réformer un pays où tout le monde se méfie de tout le monde. Il est également malaisé de se saisir des opportunités lorsque l’on est convaincu que les lendemains déchanteront.

Tout ceci devrait inciter François Hollande à se départir de l’optimisme congénital qui fait à la fois son charme et ses limites. Rien ne se fera sans la confiance, répétait-il, non sans raison, au cours de sa campagne présidentielle. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas au rendez-vous. Les oscillations et les hésitations de sa ligne politique n’ont pas contribué à l’entretenir.

Un tel climat est gros de bourrasques même s’il est impossible d’en prévoir les formes. Il apparaît d’autant plus porteur pour le Front national que l’UMP peine à se remettre en route après ses déchirements internes.

Il laisse entrevoir la possibilité de révoltes analogues à celles des «indignés» dés lors que l’alternance n’est plus dépositaire d’espoir. Mais il risque aussi, et peut-être surtout, d’alimenter, en un cercle vicieux, une morosité chronique génératrice d’apathie sociale.

Eric Dupin