La réforme des rythmes scolaires: le cas d’école de l’impuissance politique

Ecole à Vincennes en 2012. REUTERS/Charles Platiau

Ecole à Vincennes en 2012. REUTERS/Charles Platiau

Sur les points brûlants –décrochage, notes et évaluation des élèves, orientation scolaire–, les mesures proposées par Vincent Peillon sont bien minces.

Etaler sur quatre jours et demi les horaires de l’école primaire (au lieu de quatre), retrancher quotidiennement une demi-heure de présence scolaire (sortie à 16h) et rajouter trois-quarts d’heures d’activités périscolaires...

Cette réformette proposée par Vincent Peillon a mis des milliers d’enseignants sur le pavé pour protester. Ce projet de modification des rythmes scolaires flaire le compromis de haute volée, et propose une inflexion plutôt qu’une profonde réforme au bénéfice des enfants –la semaine de quatre jours et demi, version simplifiée, existait en 2008. Il y a tellement longtemps que s’annoncent à grands clairons de vraies améliorations de notre système scolaire et que ces intentions s’écrasent en plein vol, que plus personne ne s’en offusque.

Que devrait être une véritable Refondation de l’école?

1. Une école rompant avec le flou du système scolaire actuel qui entremêle deux objectifs contradictoires en termes d’allocations de moyens et de programmes: une visée sociétale, hisser au niveau éducatif le plus élevé une part importante de la jeunesse, et une visée élitaire, garantir le recrutement d’une super-élite en canalisant les meilleurs élèves vers les classes préparatoires aux grandes écoles (le CPGE), ou vers les filières d’excellence post-bac.  

Cette rupture supposerait de revoir la sélection par la filière S, le système des classes préparatoires et celui des grandes écoles.  

2. Une école qui accorderait une vraie chance à l’enseignement professionnel et technique. Le total des élèves en formation apprentis est stable depuis quatre ans (environ 433.000 élèves), et si leur niveau s’est amélioré grâce à des BTS et d’autres diplômes de l’enseignement supérieur, cette filière est souvent présentée comme une voie de garage, celle que l’on emprunte quand on n’a pas d’autres choix.

Les effectifs du second cycle professionnel évoluent un peu à la baisse, même si l’on assiste à une revalorisation du bac pro depuis 2010. Ces deux voies dévient de l’enseignement qui, lui, est encensé et à laquelle s’agrippent enfants et familles: la filière générale. Les meilleures places de l’enseignement supérieur sont accaparées par les détenteurs du bac général.

Deux chiffres: 14% seulement des étudiants des écoles d’ingénieur ont suivi une filière technique dans le secondaire, et 70% des étudiants des IUT (Instituts universitaires de technologie), excellente formation professionnelle, ont passé un bac général. 

3. Une école qui aurait comme priorité financière absolue la mise à niveau des enfants sortant chaque année du système scolaire sans diplôme ou avec juste le brevet. 

Ils représentent 122.000 élèves en moyenne chaque année.  

4. Une école dans laquelle les enseignants seraient plus présents dans le quotidien et dont le service s’étalerait sur davantage de mois durant l’année; qui développerait l’enseignement personnalisé pour les élèves en difficulté; qui mettrait en priorité l’amélioration des compétences de chacun et non le classement permanent; qui aurait pour objectif de favoriser la coopération et le travail collectif autant que la performance individuelle. Ces orientations supposeraient une transformation substantielle du métier d’enseignant, et à l’évidence une revalorisation de leurs rémunérations.

Cette politique viserait à remédier aux défaillances bien identifiées de l’école française: sa dimension de gare de triage qui s’opère au bénéfice des enfants des classes moyennes et aisées; sa difficulté à garantir un niveau d’employabilité. Comment ébranler cette spirale de la sélection sociale? Comment favoriser l’adaptation à l’emploi? Sur ce point, les comparaisons internationales sont riches d’enseignement.

Le système scolaire d’autres pays, en particulier dans l’Europe du nord, fonctionne selon des logiques moins brutales pour les couches populaires, et plus efficaces pour l’insertion: plus d’efforts financiers et pédagogiques pour atteindre un niveau éducatif de bonne qualité pour presque tous les élèves, sélection de l’élite reportée à plus tard à l’université ou dans la vie professionnelle, valorisation des filières techniques et d’apprentissage.

Pourquoi ne pas s’en inspirer? Pourquoi choisir le modèle japonais plutôt que le modèle finlandais ou suédois?

Sur le diagnostic des faiblesses de l’école française, le rapport sur la Refondation de l’école remis à l’automne 2012 est impeccable: on lui met sans hésitation une excellente note. Il relaie et conforte d’ailleurs d’innombrables analyses établies par les spécialistes de l’éducation depuis des décennies. Mais, pallier ces défaillances supposerait un renversement copernicien des esprits. Or,  à le projet de loi présenté par le ministre de l’Education nationale n’en prend pas du tout le chemin.

La Gauche, fidèle à son idéal d’égalité des chances, ambitionne d’armer au mieux les enfants des couches populaires face à la compétition scolaire, en intervenant au plus tôt dans leur cursus. Parfait. Le point fort de son projet, c’est de renforcer les moyens alloués à l’école primaire. 1.000 instituteurs ont déjà été recrutés à la rentrée 2012, et la réforme des rythmes scolaires a été lancée.

Par ailleurs, le ministre s’engage à recruter 60.000 postes d’enseignants et de personnels éducatifs sur cinq ans (au total 150.000 recrutements si l’on inclut le remplacement des départs à la retraite), les deux-tiers de ces postes allant au premier degré. Les maternelles pourront accueillir des enfants dès l’âge de deux ans, en particulier dans les zones situées dans un environnement social défavorisé.

Les chantiers audacieux sont en friche

Par delà ces mesures, il y a les dispositions de la loi. Elles s’organisent autour de deux registres: celui de la promotion des valeurs de la République, avec l’accent mis sur la morale laïque et la citoyenneté; celui de la réussite scolaire, avec l’accent porté sur les améliorations du système d’enseignement, et notamment la lutte contre les inégalités.

Sur ce dernier aspect, une multitude de pistes avaient été définies dans le rapport sur la Refondation qui ne trouvent que quelques réponses précises dans le texte de loi: socle commun (création d’un Conseil national des programmes), formation des enseignants (création des écoles supérieures du professorat et de l’éducation), éducation artistique et culturelle, enseignement numérique. 

Sur des points brûlants —décrochage, notes et évaluation des élèves, orientation scolaire, les mesures sont minces: tout au plus relève-t-on l’obligation de ne laisser aucun jeune sans solution s’il n’a pas atteint un niveau de formation reconnu à l’issue de la scolarité obligatoire.  

Par contre, les chantiers plus audacieux qui toucheraient l’organisation de la compétition scolaire via les filières et les établissements sont en friche: sur la sélection au profit du bac S et des classes préparatoires, sur une réelle fluidité entre filières, sur l’enseignement professionnel et l’éducation en alternance (possible à partir de 15 ans, précise le projet de loi),   sur les écoles de remise à niveau et de seconde chance, sur les bourses, rien de vraiment concret.

Les forces qui orientent la machine scolaire ont de vraies chances de se perpétuer, en particulier leur noyau dur: la surenchère des moyens pour gagner la bataille des places, une    guerre de mouvement dans laquelle les familles privilégiées gagnent toujours. Cette surenchère est sans fin, elle met en œuvre une immense panoplie de moyens privés (les cours de rattrapage à la maison, les cursus à l’étranger, etc) et s’intensifie face au spectre du chômage.

La sélection précoce et le tourniquet des filières discriminantes induisent presque naturellement cet écrémage social. Cette logique d’airain sera peut-être un peu entamée par  les aménagements envisagés par Vincent Peillon, mais a toutes les chances de perdurer.

Continuera sûrement de s’imposer une dynamique de compétition féroce au détriment d’un projet global d’insertion, qui supposerait, probablement, de fixer comme moins prioritaire dans le secondaire la finalité d’excellence d’une petite fraction d’élèves.

La consultation lancée  sur la Refondation de l’école remue, de fait, les thèmes classiques qui concernent en tout premier lieu la relation enseignants/enfants, et peu l’organisation du système. Elle inspire un pressentiment: on va  repeindre les murs, faute de pouvoir (ou vouloir)  restaurer l’ossature d’un édifice profondément fissuré et en doute sur lui-même.

A l’évidence, l’aggiornamento de l’élitisme républicain n’est pas programmé. Le constat est implacable: peu de gens en France souhaitent remettre en cause  ce système créé avant même la Révolution française pour sélectionner l’élite en charge des hautes fonctions régaliennes de l’Etat.

Les familles moyennes et aisées bloquent aussi

Ce modèle fait partie du patrimoine national, il constitue une originalité que nos responsables politiques s’attachent à conserver coûte que coûte. D’autant plus que, pour la plupart heureux lauréats de cette compétition scolaire, ils n’ont aucune raison de se mobiliser pour un changement de perspective.

Plus surprenante est l’ambiguïté des familles à l’égard de cette gare de triage. De fait, les milieux de classes moyennes et supérieures –les plus présentes dans les associations de parents d’élèves ou parmi les profs— ont intérêt pérenniser un système qui assure une bonne reproduction sociale.

Et les milieux populaires ont du mal à se révolter contre un édifice auréolé des seules valeurs de la méritocratie –si, donc, leurs enfants ne réussissent pas, elles n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes. Or, les retombées, tant pour l’emploi que pour le moral des jeunes, de l’échec scolaire et des désillusions sur l’orientation sont telles que la vraie Refondation supposerait des révisions autrement plus brutales. Elles impliqueraient de mettre fin au jeu d’illusionniste du «plus ça change, plus c’est la même chose».

Monique Dagnaud