Vendée Globe 2013: mal de terre à l'arrivée

François Gabart et Armel Le Cleac’h sont attendus aux Sables d'Olonne ce week-end. Ce qui les attend au port, après avoir passé près de 80 jours en mer, n'est pas toujours facile à encaisser.

Arrivée de Vincent Riou, vainqueur de l'édition 2004-2005, aux Sables d'Olonne, le 2 février 2005. REUTERS/Charles Platiau

- Arrivée de Vincent Riou, vainqueur de l'édition 2004-2005, aux Sables d'Olonne, le 2 février 2005. REUTERS/Charles Platiau -

A l'occasion de la victoire du Français François Gabart dans le 7ème Vendée Globe, nous republions cet article sur l'arrivée au port des skippers.

Après les vagues pleines de férocité, des vagues pleines de d’amour et de tendresse. Les rescapés du Vendée Globe, qui vont revenir au port des Sables d’Olonne à partir de ce week-end avec l’arrivée des plus rapides attendus par des milliers de spectateurs guettant l’horizon, vont soudain se retrouver face à un autre océan. Qui risque même de les engloutir du premier jusqu’au dernier.

Comment réussit-t-on à faire la transition entre cette solitude extrême et cette immersion soudaine au cœur d’une foule qui vous submerge? Comment reprendre pied dans l’existence «normale» après un éloignement aussi long —au minimum deux mois et demi pour le vainqueur— et des semaines passées à vivre en éveil quasi permanent et au plus près des risques les plus grands?

A ces questions, Jean-Yves Chauve, médecin de ce Vendée Globe, qui a suivi les skippers en s’étant lui-même presque isolé du monde depuis la terre, répond d’abord avec une pointe d’humour. «Attention aux microbes!», s’amuse-t-il avant d’étayer son propos plus sérieux qu’en apparence.

«Pendant près de trois mois et plus pour ceux qui arriveront plus tard, les marins ont vécu en bonne intelligence avec leurs microbes. D’une certaine manière, il y a eu une sorte de statu quo au niveau de l’organisme dans un milieu protégé des agressions de la pollution notamment. Et soudain au contact d’un public important, leur corps est brusquement mis au contact d’un nombre considérable de microbes et de virus et il y a des vrais risques d’infections. C’est une première mise en garde même s’il est évidemment impossible de contrôler cet aspect des choses.»

«Il y a vraiment un bonheur à retrouver des odeurs, complète Christian Le Pape, le directeur du pôle course au large de Port-la-Forêt, dans le Finistère, où neuf participants ont préparé leur Vendée Globe. L’odeur d’une peau d’un être cher, ça peut être étourdissant.»

Mais au-delà de cet aspect microbien et olfactif du retour et de la fatigue naturelle qui accompagne la fin d’une telle odyssée, il est clair aussi que le Vendée Globe a changé de nature depuis son lancement en 1989. Et le retour (comme le départ), même s’il peut être déchirant sur le plan émotionnel, n’est plus forcément vécu comme une rupture brutale avec «un autre quotidien» qui serait décalé ou inquiétant une fois en haute mer. Car la course n’est plus tout à fait une «solitaire» comme elle était courue hier avec des moyens de contact restreints entre la terre et la mer.

En réalité, les marins sont même devenus des solitaires très entourés. Et très informés. L’expérience des précédents Vendée Globe leur a facilité la tâche, en quelque sorte. Ils savaient où ils «mettaient les pieds» et où ils allaient. «Nous sommes passés d’aventuriers sportifs à des sportifs purs de haut niveau et cela change aussi la nature du retour, souligne Jean-Yves Chauve. Ils y sont certainement plus préparés que les anciens

Jeunes et roués à tous les modes de communication, François Gabart, 30 ans dans quelques semaines, et Armel le Cleac’h, 35 ans, constituent cette avant-garde de la voile moderne et ne se sont pas privés de dialoguer avec l’«extérieur» plusieurs fois par jour par le biais notamment de Twitter qui leur a permis de donner très vite les bonnes ou les mauvaises nouvelles —jeudi 24 janvier, François Gabart était, par exemple, en «direct» dans le 13h de France 2.

Vainqueur de la deuxième édition du Vendée Globe en 1993, Alain Gautier, sans vouloir jouer les anciens combattants, note cette distorsion avec les premières années de la course:

«Il y a 20 ans, nous n’avions pas de téléphone par satellite. Et nous étions donc plus en solitude qu’aujourd’hui. Nous appelions par radio et c’était seulement de temps en temps. Lors des éditions actuelles, les skippers peuvent appeler vingt fois par jouer sans que cela pose de problème. Et il faut aussi préciser, car ce n’est pas négligeable, que l’édition 2013 aura duré un mois de moins que l’édition 1993 au moins pour le premier. Donc la coupure avec la terre est vraiment raccourcie si bien que les skippers ne devraient pas avoir de mal à reprendre le cours de leur vie.»

Il n’empêche, ajoute Alain Gautier, que ce retour doit être néanmoins anticipé :

«Vous pouvez être le solitaire le plus communicant du monde, vous devez prendre une chose en considération. Une fois à terre, contrairement en mer où les solitaires dictent leurs seuls choix, ils n’ont plus le contrôle de leurs décisions. Un agent ou un attaché de presse vous prend en main et vous brinquebale d’un plateau à un autre -c’est normal, cela fait partie du jeu. Ce n’est pas forcément évident à accepter quand on a été le seul maître à bord de son existence.»

«Il y a une réadaptation sociale complexe, renchérit Christian Le Pape. Quand Vincent Riou et Michel Desjoyeaux ont gagné, ils m’ont confié avoir été parfois odieux avec les leurs dans les semaines qui ont suivi parce qu’ils n’acceptaient pas certaines décisions de leurs proches y compris lors d’événements banals de l’existence. Ils n’étaient plus complètement les maîtres de leur destin

Parmi ses souvenirs de 1993, Alain Gautier évoque davantage les difficultés de ses proches qui ont mal compris le fait de le voir accaparé par d’autres pendant quatre ou cinq jours où ils n’avaient accès «qu’à un bout» de lui. «Cela m’avait marqué, mais le soulagement d’être arrivé sain et sauf l’emporte avant tout, résume-t-il. Quand vous êtes arrivé, il y a une fatigue qui vous tombe dessus à cause de ce stress qui s’en va. Retrouver le sommeil n’est pas facile. Le silence de la nuit terrestre crée un décalage avec le bruit permanent des bateaux qui claquent sur les vagues.»

«Il faut retrouver un rythme de sommeil social, un sommet de nuit, confirme Jean-Yves Chauve. Plusieurs semaines sont nécessaire pour récupérer un sommeil monophasique sans réveil au milieu.»

Peut-on connaître une dépression post-Vendée Globe? Une fois monté au sommet de l’Everest des mers, y a-t-il encore d’autre sommets au-dessus? Tout est possible, admettent Jean-Yves Chauve et Alain Gautier, qui retiennent l’hypothèse qu’il peut être délicat pour certains de tourner la page et de se remobiliser.

Vainqueur en 1997, Christophe Auguin est devenu, par exemple, un homme très discret pour qui «un ressort se cassa» avec ce succès. Mais Alain Gautier, plus jeune vainqueur du Vendée Globe (30 ans) jusqu’à cette cuvée 2013, ne se fait aucun souci pour François Gabart et Armel Le Cleac’h. «Ils sont si jeunes qu’ils ne s’arrêteront pas à ça, sourit-il. A leur âge, un Vendée Globe se digère plus ou moins vite. Je suis sûr qu’ils ont déjà beaucoup de projets en tête

«Ils n’ont pas besoin de faire le deuil de cette course, conclut Christian Le Pape. Avec tous les participants, nous ferons une grosse fête à Port-La-Forêt quand tous les skippers seront rentrés. Ce sera une façon pour tout le monde de tourner joyeusement la page.» 

Yannick Cochennec

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L'AUTEUR
Yannick Cochennec, rédacteur en chef adjoint de Tennis Magazine de 1997 à 2007, collabore aujourd'hui à L'Equipe Magazine, Golf Magazine et Golf Européen. Ses articles
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Publié le 25/01/2013
Mis à jour le 27/01/2013 à 16h09
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