Comment rompre avec la délinquance?

A l'intérieur de la prison de Bourg-en-Bresse, le 4 février 2010. REUTERS/Robert Pratta

A l'intérieur de la prison de Bourg-en-Bresse, le 4 février 2010. REUTERS/Robert Pratta

La désistance est la démarche qui consiste à abandonner un parcours délinquant ou criminel. En étudiant les itinéraires de délinquants «repentis», des chercheurs ont décelé plusieurs éléments déclencheurs favorisant la désistance. De quoi alimenter le débat actuel sur la lutte contre la récidive.

«La France manque d’approches scientifiques dans le domaine de la délinquance.» Pour Martine Herzog-Evans, professeur de droit à l’université de Reims, «cela autorise nos politiques de tous bords à croire en la toute-puissance du droit pour lutter contre le crime et à définir celui-ci sur la seule base des idéologies ou idées du moment»[1].

Cette approche scientifique, qui manque à la France, consiste à analyser et comprendre non seulement l’entrée, mais également les sorties de la délinquance.

Ces sorties, appelées désistance sont une autre forme de lutte contre la délinquance, fondamentale.

Sortir de la bande

Yazid Kherfi est un ancien délinquant récidiviste qui a fait plusieurs années de prison (cinq en tout), à la suite de nombreux cambriolages. Ce père de famille d'une cinquantaine d'années milite aujourd'hui à Mantes-la-Jolie auprès de jeunes en difficulté pour la prévention de la délinquance. Dans son livre «Repris de justesse» Yazid Kherfi raconte sa «reconversion».

Après 15 années de délinquance et cinq incarcérations, Yazid, de nationalité algérienne, est sous la menace d’une expulsion à sa dernière sortie de prison. Il est surpris de voir se constituer un comité de soutien autour de lui, comptant un certain nombre de personnalités, dont le maire de Mantes la Jolie. Il explique dans une interview téléphonique:

«Les gens disaient que je n’étais pas un irrécupérable, que j’avais du potentiel. Cela m’a beaucoup touché. C’était la première fois qu’on disait de moi que j’étais quelqu’un de bienPour faire plaisir à ces gens-là, j’ai décidé de devenir honnête.»

Aujourd’hui, Yazid Kherfi anime des débats entre jeunes et policiers (dont il déplore l’absence trop fréquente) et donne également des cours à l’université Paris X sur les politiques de prévention et de sécurité. Dans ses bagages, il a notamment un DESS en Ingénierie de la sécurité obtenu à l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure!

Comment devient-on délinquant?

Quelles sont les raisons qui peuvent amener un jeune à rentrer dans un groupe délinquant? Pour Yazid Kherfi, «la bande joue d’abord un rôle de substitution à la famille». L’entrée dans la bande fait souvent suite à un sentiment de malaise et d’insécurité dans son propre milieu familial.

«Quand tu te sens rejeté, pas reconnu dans ta famille, quand il n’y a pas de dialogue, tu as tendance à préférer la bande à ta famille. La bande, c’est comme un médicament, c’est l’endroit où tu es reconnu, aimé. Elle te protège, elle t’empêche aussi de te mettre à picoler ou de te suicider.»

L’entrée dans la délinquance est souvent le résultat d’échecs multiples (scolaires, affectifs, familiaux,..). Des problèmes de santé mentale, la précarité financière, l’absence de logement peuvent s’y ajouter.

Nouvelles cellules

Comment sortir de la bande dans ce contexte? John Laub et Robert Sampson, deux sociologues américains, ont pu déterminer des éléments déclencheurs (des moments charnières) susceptibles d’amener un ancien délinquant à changer de vie. Dans une étude publiée en 2001, ils évoquent principalement trois facteurs: tout d’abord, l’entrée en vie de couple, la fondation de sa propre famille.

Pour Jacques Lecomte, psychologue et président de l’association française de psychologie positive, l’incitation «tu choisis: c’est ou moi ou tes copains», qu’une femme peut lancer à son compagnon est souvent décisive dans ce processus.

Le deuxième élément est le travail, et plus particulièrement les relations positives établies dans ce cadre-là. «C’est notamment une relation constructive avec un supérieur sur un modèle paternaliste qui peut amener une personne à changer», affirme Jacques Lecomte. Avoir un travail régulier ne serait donc pas en soi un facteur suffisant. Ce qui peut amener quelqu'un à changer de trajectoire, c'est l'épanouissement personnel et la construction identitaire à travers ce support.

Volontarisme

Puis finalement, il y a ceux qui vont prendre une décision radicale: «changer de vie», revenir vers ses propres valeurs positives, ce que le sociologue Walter Gove nomme «glissement d’un égocentrisme vers un intérêt pour les autres».

Parfois, il y a même un virage à 180°: passer de la délinquance à un engagement social fort auprès d'autres personnes en difficulté. La littérature regorge d’exemples de ce style. Comme celui de Tim Guenard. Son autobiographie, «Plus fort que la haine», raconte sa vie marquée par une enfance difficile: une mère qui l'abandonne, un père qui le maltraite. Vient ensuite un temps d'errance et de délinquance à l'adolescence (il commet des vols, dort dans un garage à vélos). Puis une juge le prend en charge et l'encourage à choisir une autre voie. Il entame un CAP de sculpteur qu'il réussit. Puis, il s'engage comme bénévole auprès de personnes handicapées mentales. Il se convertit au catholicisme. Il est aujourd'hui apiculteur et accueille des jeunes en difficultés dans sa maison dans le Sud-Ouest de la France.

D'autres exemples encore (Patrick Henderickx ou Abdel Sellou, véritable nom du personnage de Driss, incarné par Omar Sy dans Intouchables) montrent des vies marquées par une enfance difficile, un temps d'errance et de délinquance à l'adolescence avant de rebondir pour s'engager dans une toute autre voie: le militantisme social, les études, la musique, l'écriture....

Des profils criminels différents

Pour Fergus McNeill, professeur de criminologie à l’université de Glasgow, les trois critères à prendre en compte pour enrayer la délinquance sont: la motivation, la capacité et l’opportunité. «Augmenter la motivation implique un rôle de conseil, augmenter la capacité ou capital humain implique un rôle éducatif, augmenter les opportunités ou capital social implique un rôle de défenseur et de mise en réseau d’alliés autour de la personne.»

Si cela donne des pistes de travail aux agents de probation pour accompagner les «petits délinquants», ces orientations suffisent-elles pour lutter contre la grande criminalité? En effet, les crimes pulsionnels par exemple (comme les actes de violence, les violences conjugales ou sexuelles) semblent davantage liés à des facteurs internes (personnalité) qu’aux problèmes d’exclusion sociale. Les grands criminels sont-ils pour autant «irrécupérables»?

Crimes sexuels

Latifa Bennari, présidente de l’association Ange Bleu qui regroupe des victimes d’abus sexuels, se bat contre cette conception. Bien qu’étant elle-même une ancienne victime, elle parcourt aujourd’hui la France entière pour soutenir des pédophiles condamnés ou «abstinents» qui veulent s’en sortir. Son objectif, explique-t-elle à Slate.fr: éviter le passage à l’acte des pédophiles «abstinents», conscients de leur attirance pour les enfants sans pour autant passer à l’acte.

Latifa Bennari dénonce l’absence de mesures de prévention pour cette catégorie de personnes (qui pourtant, selon elle, représente la grande majorité des personnes pédophiles). Au sein de son association, elle organise des groupes de parole où pédophiles et victimes se rencontrent. Un reportage réalisé par LCP sur son action montre toute la difficulté d'imposer le débat avec ces personnes encore souvent jugées «irrécupérables». Ces rencontres servent pourtant parfois d’électrochoc aux personnes pédophiles. Entendre le témoignage des victimes leur permet de prendre conscience de la gravité des actes commis. Provoquer le débat entre victimes et agresseurs, dédiaboliser les pédophiles, c'est par ces moyens que Latifa Bennari entend lutter contre la récidive. 

Repenser la politique pénale en France 

Après dix années de politiques pénales centrées sur la répression en France (augmentation des incarcérations, de la durée moyenne de détention), des voix s’élèvent pour réclamer le recours à des peines alternatives: «Il faut repenser la politique pénale en France en s’appuyant sur ce qui marche ailleurs» selon Alain Blanc, magistrat et président de l’association française de criminologie.

Blanc, qui dénonce le recours systématique à la prison, est cosignataire d’un manifeste intitulé «Pour une peine juste et efficace», qui s’appuie notamment sur des expériences menées dans des pays anglo-saxons. Il précise :

«Il ne  s’agit pas d’importer les solutions proposées par d’autres pays issues d’un contexte culturel tout à fait différent, mais de s’en inspirer.»

Les signataires du manifeste (chercheurs, magistrats, avocats et conseillers d’insertion) proposent de limiter le recours à la prison aux cas les plus graves et de développer des peines de probation en dehors des murs de la prison pour certains délits. Objectifs: réintégrer socialement le délinquant et prévenir la récidive à l’aide d’un suivi renforcé. «Il faut identifier les causes de la délinquance au moment du jugement, ne pas se contenter de les mettre en prison», selon Alain Blanc.

Réinsertion

Mais ces nouvelles peines de probation ne risquent-elles pas d'être moins dissuasives que la prison? On ne parle plus de sanction, mais uniquement d'aide à la réinsertion. Est-ce que cela suffit?

Les expériences menées en Grande Bretagne, au Canada, aux Pays Bas et en Suède auprès de personnes condamnées semblent le démontrer en tout cas. Les mesures de suivi expérimentées dans ces pays ont permis de diminuer la récidive de façon significative. Ainsi, des programmes cognitivo-comportementaux au Canada ont par exemple permis de réduire les taux de récidive de 30% à 60%.

Ces programmes qui s’intéressent aux processus de pensée et comportements délinquants se présentent sous forme de groupes de paroles et entretiens individuels. Leur but: apprendre à gérer ses émotions, à résoudre ses problèmes, à communiquer. Ils peuvent se faire en milieu fermé ou en milieu ouvert, mais semblent plus efficaces en dehors des murs de la prison.

Lutter plus efficacement contre la récidive passe donc également par un renforcement du suivi du condamné en fonction de sa situation et de sa motivation à rompre avec la délinquance. Comprendre la délinquance ne veut pas dire la minimiser, ni l’excuser. Cette approche semble au contraire nécessaire pour mieux la combattre. Pour Fergus McNeill, la démarche de rupture avec la délinquance peut être considérée en soi comme une forme de réparation de la faute commise.

Marc Oeynhausen

[1] Martine Herzog-Evans, Fergus McNeill et al.: «Dossier: Désistance, la face criminologique de la réinsertion»,  Actualité juridique pénale, n°9 (2010). Retourner à l'article.

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