Le déficit commercial calculé en valeur ajoutée, une nouvelle façon de voir la mondialisation

L'OCDE et l'OMC ont mis au point une nouvelle méthode pour mieux suivre les flux –de plus en plus complexes– du commerce international. Un calcul instructif... mais qui ne change rien au déficit commercial français.

Des écoliers de Tokyo regardent une éclipse en mai 2012. REUTERS/Issei Kato

- Des écoliers de Tokyo regardent une éclipse en mai 2012. REUTERS/Issei Kato -

Ils font régulièrement les choux gras des commentateurs, occasionnent des tensions voire des guerres commerciales, et pourtant: les chiffres du commerce international ne veulent pas dire grand-chose.

Ce n'est pas moi qui le dis, mais des experts du sujet, autrement dit l'OCDE (l'organisation pour la coopération et le développement économique), et l'OMC (l'organisation mondiale du commerce) qui viennent de rendre publiques les premières estimations de leur base de données commune sur le commerce extérieur en valeur ajoutée. Deux instances certes très engagées en faveur de l'ouverture de toutes les frontières, mais dont les travaux peuvent très bien, en l'occurrence, donner matière à argumentation tant aux partisans qu'aux détracteurs de la mondialisation. 

Mais commençons par le début. Car de quoi s'agit-il ?

Les soldes commerciaux sont justes... mais faux

Mieux vaut le préciser d'emblée: tous les calculs auxquels se livrent l'OCDE et l'OMC ne modifient en rien le solde commercial d'un pays. Aucun miracle donc à attendre pour la France: elle affichait bien en 2009 (dernière année étudiée par l'OMC et l'OCDE) un déficit de son commerce extérieur d'environ 45 milliards de dollars. Environ car, précisent nos auteurs, en matière de commerce extérieur, mieux vaut s'en tenir à des ordres de grandeur qu'à des chiffres précis.

Si l'on compare les statistiques du commerce international fournies par tous les pays étudiés (40), on aboutit en effet à des chiffres d'exportations et d'importations mondiales totales qui ne concordent pas. Les chiffres retenus par l'étude sont donc des estimations qui peuvent différer des statistiques officielles. Dont acte.

Les chiffres actuels sont aveugles

Passons maintenant au véritable objet de l'étude de ces deux organisations: adapter les méthodes statistiques à un commerce international devenu de plus en plus complexe.

Jadis, en effet, les choses étaient claires: le Portugal exportait du vin vers l'Angleterre tandis que celle-ci vendait des draps aux Portugais en fonction de leurs avantages comparatifs respectifs, comme l'avait expliqué en son temps l'économiste David Ricardo. Chacun de ces deux pays fabriquant bien entendu le produit du début à la fin, ou presque. 

A cette époque, les statisticiens avaient la vie douce: il leur suffisait de comptabiliser les chiffres bruts des ventes et des achats vers et de chaque pays pour avoir une bonne idée de la géographie des échanges d'une nation. Il est vrai qu'ils n'avaient pas non plus d'ordinateurs.

Aujourd'hui en revanche, les flux sont bien plus complexes: le smartphone acheté aux Etats-Unis et importé de Chine contiendra par exemple un design venu des Etats-Unis, des métaux rares de Bolivie, des galettes de silicium produites à Taiwan, etc. 

Mais les statistiques occultent totalement ces multiples flux. Elles ne voient qu'une seule chose: côté exportations, le prix du design exporté des Etats-Unis vers la Chine (10 dollars par exemple). Côté importations, le prix du smartphone importé de Chine vers les Etats-Unis (disons 100 dollars). Laissant de côté tous les partenaires commerciaux indirects des Etats-Unis que sont, en réalité, la Bolivie ou Taiwan.  

La VA plutôt que la VO

L'OCDE et l'OMC ont donc décidé, pour l'occasion, de jeter ces chiffres bruts à la poubelle. Et d'en calculer de nouveaux qui ne comptabiliseraient dans le montant des exportations qu'une seule chose: la valeur qu'a ajoutée à un produit le pays exportateur, autrement dit la valeur ajoutée domestique.

La valeur ajoutée domestique (VA)? Concrètement, c'est le prix de vente du produit à l'export MOINS celui des importations qui ont été nécessaires à sa fabrication[1].

Un exemple: dans le commerce extérieur des Etats-Unis, le smartphone venu de Chine ne serait donc plus compté, comme aujourd'hui, pour 100 dollars (chiffre théorique) mais pour 60: car pour le fabriquer, la Chine a dû acheter pour 40 dollars des composants issus d'autres pays (dont 10 venus des Etats-Unis).

En revanche, apparaîtraient dans les importations en «VA» des Etats-Unis 30 dollars issus de Bolivie et de Taiwan.

Le déficit américain venant des importations de smartphones n'aurait donc pas changé: 90 dollars au total (100 d'importations moins 10 d'exportations de design). Mais le déficit commercial avec la Chine aurait sensiblement diminué (60 dollars en net au lieu de 90), tandis que le pays se découvrirait deux nouveaux pays partenaires: Taiwan et la Bolivie.

Tout ça pour quoi?

Cette nouvelle méthode de calcul ne change rien ni au solde commercial d'un pays, ni à sa réalité industrielle. Est-il alors bien utile de se livrer à de si complexes calculs statistiques? A consulter les dizaines de sigles incompréhensibles de la base de données[2] mise à disposition par les deux organismes, on pourrait en douter.

Mais non: que l'on soit pour ou contre l'intensification des échanges mondiaux, on ne peut que se réjouir d'une telle initiative.

Car ces calculs permettent de prendre la mesure chiffrée de phénomènes qui n'étaient jusqu'alors que pressentis. Et que chacun à son échelle –décideur politique, chef d'entreprise, consommateur ou simple citoyen– pourra alors choisir de cautionner, de critiquer, d'intensifier ou non.

L'Allemagne, la Chine de l'Europe

Quelques exemples: dans certains secteurs, comme les pièces et matériel de transport, les échanges internationaux sont si intenses qu'au final, entre un tiers et la moitié des exportations de produit fini résultent d'importations réalisées en amont.

A cet égard, «l'Allemagne est un peu la Chine de l'Europe», commente Sébastien Miroudot, analyste des politiques commerciales à l'OCDE. «Elle importe énormément de pays tiers, notamment d'Europe de l'Est, des sous-ensembles nécessaires pour assembler des voitures qu'elle exporte ensuite.»  Du coup, note l'OCDE, «alors qu'en 2009, les exportations de l'Allemagne dans ce secteur dépassaient celles des Etats-Unis de 25% en termes bruts, elles ne leur étaient plus supérieures que de 5% en valeur ajoutée». Car les usines automobiles américaines, elles, s'approvisionnent plus souvent sur place. 

On apprend aussi de la même façon, sans surprise, que 40% de la valeur ajoutée des exportations chinoises d'électronique vient de pays étrangers. Ou que le fer australien peut éventuellement faire l'aller-retour trois fois avec la Chine avant d'être enfin consommé dans son pays d'extraction: «Il sera d'abord exporté pour être transformé en acier. Puis réimporté pour être transformé en pièce. Réexporté pour être assemblé dans une automobile qui sera enfin vendue en Australie», analyse Sébastien Miroudot.

Plus globalement, environ un tiers des importations des pays étudiés sont destinées à la fabrication de produits ensuite exportés. Le message politique de l'OCDE et de l'OMC est donc clair: inutile de bloquer les importations puisqu'elles sont nécessaires aux exportations, et donc à la compétitivité du pays.

Les opposants à la mondialisation en tireront eux des enseignements sur les chaînons manquants, nationalement, pour pouvoir contrôler toute la valeur ajoutée d'un produit.

Les services, décisifs pour l'exportation

Autre enseignement important: les services sont décisifs pour le commerce extérieur. Apparemment pourtant, autrement dit en chiffres bruts, ils ne représentent que le quart des échanges du commerce extérieur. En valeur ajoutée en revanche, ils contribuent pour plus de 50% aux exportations des Etats-Unis, de la France, de l'Allemagne, du Royaume-Uni et de l'Italie.

Ils jouent notamment un rôle primordial dans les exportations de matériel de transport ou l'alimentation. Ce qui confirme si besoin était à quel point l'industrie a besoin des services pour être compétitive, mais aussi que les services n'existeraient pas sans industrie.

Une nouvelle géographie des échanges

L'OCDE et l'OMC ont concocté de beaux planisphères mais malheureusement, aucun d'entre eux ne montre à quel point ces nouveaux calculs modifient la géographie des échanges.

Par exemple, calculé en valeur ajoutée, l'excédent commercial de la Chine avec les Etats-Unis baisse de 25% en 2009, traduisant deux phénomènes: d'une part les exportations américaines vers la Chine comportent plus de valeur ajoutée que l'inverse; de l'autre, les importations américaines venant de Chine comportent une part importante de valeur ajoutée en réalité produite au Japon et en Corée.

Conclusion: se concentrer sur la seule Chine comme source de déséquilibre commercial est donc un raccourci. La Chine joue aussi un rôle de plate-forme pour des exportations indirectes venant d'autres pays asiatiques.

La France elle-aussi est concernée [PDF]: en valeur ajoutée, l'Allemagne n'est plus notre premier partenaire tant à l'export qu'à l'import. Notre voisin est détrôné par les Etats-Unis! La Belgique, qui arrive en deuxième poistion en termes bruts, descend elle aussi dans le classement, surclassée notamment par l'Italie, ainsi sacré 3e partenaire commercial de l'Hexagone. Visiblement, une bonne part des biens vendus et achetés en Belgique ont pour destination ou origine finale, en termes de valeur ajoutée, d'autres pays.

Bon à savoir également: les exportations venant des secteurs de l'agriculture, des industries extractives, des produits alimentaires, du bois-papier et des services (commerce, télécoms, finance, services aux entreprises) sont les moins dépendantes d'importations d'autres pays.

De quoi nourrir la réflexion de notre ministre en charge du redressement productif.

Catherine Bernard

[1] Ou, pour être tout à fait exact, la part des importations ne provenant pas, à l'origine, de ce même pays, ce qui est, somme toute, monnaie courante. Retourner à l'article

[2] thème: international Trade and Balance of Pauments, OECD-WTO Trade in Value Added. Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, ex-chef d'enquêtes à Enjeux les Echos, passée par cinq ans de correspondance pour les médias francophones en Suède et dans les pays nordiques. Ses articles
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Publié le 25/01/2013
Mis à jour le 25/01/2013 à 7h41
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