Life

L'amitié, une autre victime de la crise

Emily Bazelon, mis à jour le 22.06.2009 à 9 h 36

L'amitié aussi est touchée par la crise

Dans son ouvrage «The Big Sort» [«Le grand tri»], Bill Bishop démontre comment l'économie a érigé de nouvelles frontières aux États-Unis; les mouvements migratoires au sein du pays, qui diffèrent selon les revenus des ménages, renforcent la séparation entre régions riches et pauvres. Le phénomène s'est amplifié depuis 1976, avec une poussée plus importante encore depuis 2003, comme l'explique le récent article de l'enseignant en fonction publique James Galbraith. L'une des raisons pour lesquelles les écoles sont si fréquemment ghettoïsées, en termes de classe comme d'origine, est que riches et pauvres, voire classes moyennes et classes laborieuses, ne se côtoient qu'à de très rares occasions.

Même les différences de classe les plus ténues peuvent être difficiles à gérer: n'avez-vous jamais eu la gorge serrée alors que vous proposiez à un ami un restaurant que vous craigniez trop onéreux ou, à l'inverse, trop bas de gamme ? N'avez-vous jamais invité plusieurs fois un ami chez vous sans être invité en retour pour découvrir, vexé au plus haut point, que ledit ami avait honte de son appartement ? Nous avons tendance à privilégier les relations dont le niveau de vie est strictement identique au nôtre, afin de nous épargner ces moments de décalage et d'indélicatesse qui empêchent l'intimité de s'épanouir spontanément. Souvenez-vous de ce film, «Friends With Money», dans lequel Jennifer Aniston consterne ses amies scénaristes et stylistes en devenant femme de ménage.

La crise économique décuple ces tiraillements de conscience. L'amitié entre deux personnes qui, hier, partageaient le même train de vie et la même classe sociale, peut se transformer en une relation complexe entre celui qui a encore de l'argent et celui qui n'en a plus. Ce décrochage des rythmes de vie n'est pas facile à négocier, comme me l'ont appris les réponses à ma question sur les effets de la récession sur l'amitié. Ces changements brutaux de situation affectent même, si ce n'est plus, les amitiés les plus solides et les plus anciennes. En ces temps de marasme, on voudrait plus que jamais compter sur ses meilleurs amis. Mais à en juger par ma boîte de messagerie, la tempête a parfois aussi emporté ces précieux soutiens. Les fissures amicales générées par la crise sont une sorte de dommage collatéral. Et nous n'en sommes qu'au début.

Une lectrice — appelons-la Katie, car les témoignages n'ont naturellement pas été apportés sous leurs véritables noms — me dit ainsi de sa meilleure amie : «Nous avons toujours pu compter l'une sur l'autre, jusqu'à récemment.» Les choses ont changé quand la récession a touché le Michigan, où vit Katie, et que son amie a perdu son emploi. De son côté, après des années passée à se débattre dans les problèmes suite à son divorce, Katie a vu sa situation s'améliorer légèrement grâce à une maison achetée au bon moment. «Comment pourrais-je lui confier mes petits problèmes alors que les siens sont tellement plus graves?» s'interroge-t-elle. «On ne s'est pas vues depuis des mois, et nos coups de téléphones ou nos e-mails se sont réduits à deux par semaine. Elle me manque, mais je ne veux pas en rajouter ni risquer de la déprimer encore plus. (...) Quand on discute, je ne parle pas de moi, je la fais toujours parler d'elle.»

La tactique est bien connue : quand on a l'impression que parler de soi revient à verser du sel sur les plaies d'un ami, on préfère lui prêter une oreille attentive qu'on espère réconfortante. Mais cela est difficilement tenable sur le long terme, surtout avec ceux en qui l'on a confiance depuis longtemps. Une autre lectrice me parlait ainsi d'une de ses amies de travail qui est aujourd'hui la seule à faire vivre sa famille : «Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas trop lui parler de ma vie, au risque de la mettre en colère. Elle s'est vraiment fâchée le jour où je lui ai dit que nous partions en vacances pour la troisième fois de l'année. J'ai compris que ce n'était pas délicat de ma part, vu ce qu'elle vivait.(...) On continue à beaucoup rire ensemble, et j'aime bien sa compagnie, mais je regrette de devoir faire attention à ce que je lui raconte.»

Ce type de malaise pourrait avoir son intérêt pour les personnes qui ont préservé leur confort: voir quelqu'un qu'on aime se décomposer au fil des impayés, cela a de quoi inspirer la compassion, ce sentiment qui éclot lorsqu'on chausse en pensée les souliers moins vernis de ses semblables. Et pourtant, les messages que j'ai reçus dénotent davantage d'amertume que de tendresse. «Je commence à croire qu'il me faut de nouvelles amies», affirme une lectrice qu'on appellera Anna. Âgée d'environ 25 ans, elle a le même petit groupe d'amies depuis le collège. Comme elles ont des enfants et pas elle, elle les a aidées par le passé : «J'ai toujours été là pour rendre service: vêtements pour la rentrée des classes de leurs enfants, vacances, clubs de foot, etc. Je les ai souvent dépannées financièrement, j'ai fait la navette en voiture pour elles.»

Mais l'an dernier, afin d'aider ses parents à garder leur maison après que son père eut subi une réduction de salaire, Anna et son fiancé ont emménagé avec eux, à une heure et demie de voiture de la ville où elle a grandi et où vivent encore ses amies. De plus, Anna a également vu ses heures de travail et, à partir de là, sa couverture santé et son salaire, diminuer. Ses moments de temps libre dans sa ville d'origine, où elle travaille encore, ne correspondent plus à l'emploi du temps de ses amies, et elle n'a pas assez d'argent pour faire le trajet simplement pour leur rendre visite. Or, me dit-elle, ses amies sont en colère contre elle, pas contre la crise : «Derrière mon dos, elles me reprochent de ne plus les voir et de ne pas les aider en ces temps difficiles. L'une d'elle est en train de perdre sa maison, et elle estime que je devrais venir vivre avec elle, pas avec mes parents.»

«Les véritables amis sont censés comprendre les moments difficiles, non ?» demande Anna. Avant de laisser le jugement s'insinuer au regard des économies qu'elle-même a dû faire — suppression de la connexion Internet et des chaînes câblées à la maison: «La plupart de mes amies n'ont rien fait pour réduire certaines dépenses secondaires (et elles pourraient très bien le faire, comme je le leur ai fait remarquer).» Peut-être lui répondraient-elles que ce ne sont pas ses affaires... Toujours est-il que malgré toutes ces années d'amitié, les liens semblent se disloquer en autant de lambeaux de ressentiments réciproques.

Les licenciements en cascade n'affectent pas que les plus vieilles amitiés, mais aussi «les sympathies accidentelles de proximité», comme les définit Kelly, qui a perdu son emploi en mars: «Je n'ai pas connu mes [collègues] assez bien pour être invitée à dîner chez eux, mais ils me manquent quand même. Ces liens m'étaient précieux pour le temps passé à les nouer et pour les perspectives différentes qu'ils offraient.» Cette remarque nous ramène à un thème abordé dans «The Big Sort» : le lieu de travail est l'un des seuls endroits du pays où l'on peut encore transcender les barrières sociales. Jefferson Pestronk, ancien consultant aujourd'hui en stage chez Slate, voit cela comme le «réseau de soutien inconscient» que l'on retire du travail. Pour lui, la perte de ce réseau dans son ancien secteur d'activité est le «tribut social» qu'il a payé à la récession.

Le travail réunit dans une même sphère des gens venus de niveaux différents de l'échelle sociale. La perte d'emploi replonge les individus dans leur milieu fermé. Et la récession, avec son cortège de faillites personnelles et d'extrême pauvreté, touche à son tour les liens sur lesquels comptent les licenciés rejetés dans leur monde. Il semble ainsi qu'en matière d'amitié, l'argent soit un catalyseur important, comme la goutte qui fait déborder le vase. Pas étonnant qu'il soit si difficile de s'en sortir quand il vient à manquer.

Emily Bazelon est rédactrice en chef de Slate.com

Article traduit par Chloé Leleu

Crédit photo: Friends, photo officielle


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