Les personnages de Zero Dark Thirty, en vrai

L'actrice Jessica Chastaing joue le personnage de Maya, inspiré d’une véritable agente de la CIA, évoquée sous le nom de «Jen» dans le livre «Ce jour-là: Au cœur du commando qui a tué Ben Laden». Image Columbia Pictures

L'actrice Jessica Chastaing joue le personnage de Maya, inspiré d’une véritable agente de la CIA, évoquée sous le nom de «Jen» dans le livre «Ce jour-là: Au cœur du commando qui a tué Ben Laden». Image Columbia Pictures

Qui est qui dans le film de Kathryn Bigelow.

Zero Dark Thirty, après avoir remporté cinq nominations aux Oscar, dont celle du meilleur film, est sorti en France mercredi 23 janvier. Aux Etats-Unis, il a occupé la première place du box office. Si depuis des semaines critiques et experts politiques sont intarissables sur la manière dont le film aborde la torture, le public aura peut-être quelques questions à poser sur les sources d’inspiration du film. Y a-t-il eu tant de femmes que cela parmi les héros de cette chasse à l’homme? Est-ce vrai qu’un musulman travaille pour la CIA? Et le chien? Il est vrai, le chien?

Le scénariste Mark Boal lui-même reconnaît que «tous les personnages du film sont basés sur des personnes réelles.» Certaines, comme l’agente qui a inspiré le personnage de Maya, travaillent encore sous des identités gardées secrètes, et Boal raconte que la réalisatrice, Kathryn Bigelow, et lui, «se sont donné beaucoup de mal» pour ne pas dévoiler leur identité, en choisissant par exemple des acteurs qui ne leur ressemblaient pas. Si d’autres sont des personnages publics ou des agents dont la vraie identité a déjà été révélée, le film a choisi de ne pas y faire référence sous leur vrai nom entier. Nous avons tenté d’identifier les sources d’inspiration derrière les personnages du film.

Maya (Jessica Chastain) – «Jen»

A gauche image du film (Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures). A droite, silhouette (Photo REUTERS).

Il est largement convenu que le personnage de Maya est inspiré d’une véritable agente de la CIA, évoquée sous le nom de «Jen» dans Ce jour-là: Au cœur du commando qui a tué Ben Laden. L’ancien marine des Seal Matt Bissonnette, auteur du livre sous le pseudonyme «Mark Owen», y raconte que Jen a été «recrutée par l’Agence à la fac» qu’elle «travaillait dans l’équipe Ben Laden» depuis cinq ans et «qu’elle avait contribué à reconstituer le puzzle» dans la traque jusqu’à Abbottabad, au Pakistan. Elle était, écrit-il, «notre analyste de référence sur toutes les questions de renseignements concernant la cible

Si dans le film certains détails sont un peu différents—Maya est recrutée au lycée, pas à la fac, avant de travailler sur l’opération pendant une décennie entière—d’autres passages du livre concernant Jen ressemblent point par point au scénario de tournage de Zero Dark Thirty. A un moment, Bissonnette raconte avoir demandé à Jen: «“Honnêtement, il y a combien de chances que ce soit lui?” “Cent pour centdécocha-t-elle, presque provoquante.» Bissonnette décrit aussi la réaction de Jen lorsqu'ils rapportèrent le corps de Ben Laden:

Dans le hangar, Jen resta dans le périmètre du groupe. Elle se taisait, mais sa réaction me disait qu’elle voyait le corps de Ben Laden par terre. Les larmes coulaient sur ses joues, et je voyais clairement qu’il lui fallait un moment pour intégrer la chose. Elle avait passé cinq ans à traquer cet homme. Et il était là, à ses pieds.»

Pour Peter Bergen, journaliste qui a écrit sur le contre-terrorisme et le Moyen-Orient pendant des années, «celui qui a été sur l’affaire de 2003 au 1er mai 2011, date à laquelle Ben Laden a été tué, et celui qui disait tout le temps... que Ben Laden vivait dans le mystérieux complexe d’Abbottabad—c'était un homme, pas une femme

Cette déclaration contredit celles de Bigelow, qui a confirmé que le personnage de Maya était inspiré par une femme. Un reportage du Washington Post souligne l’impopularité de la vraie Maya au sein de l’agence et la décrit comme une personne combative, un peu comme le personnage interprété par Chastain.

Jessica (Jennifer Ehle) – Jennifer Lynne Matthews

A gauche image du film (Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures). A droite, silhouette (Photo REUTERS).

Jessica est l’une des collègues de Maya, sans doute la seule qu’on pourrait décrire de façon crédible comme son amie. Attention spoiler: dans une scène spectaculaire à la moitié du film, Jessica est tuée dans l’attentat suicide de Camp Chapman à Khost, en Afghanistan. Après sa mort, on entend la voix d’un journaliste d’actualités qui mentionne que parmi les employés de la CIA tués dans l’attentat figurait une mère de trois enfants. Ce qui semble impliquer que Jessica était cette mère, dont le vrai nom était Jennifer Lynne Matthews.

Décrite comme «l'un des plus grands experts d'al-Qaïda de la CIA», son nom fut rendu public par l’Agence en 2010, à l’occasion d’un hommage rendu aux 12 agents tués lors de l'attentat de Camp Chapman. (Des photos appartenant à la famille de Matthews ont depuis été diffusées, mais Slate n’avait pu s’assurer de leur disponibilité lors de la publication de cet article).

Selon certains rapports, le kamikaze était une source de confiance qui s’est avéré être un agent double à la solde d'al-Qaïda. Ce qui correspond à ce que nous voyons dans le film—à l’exception que selon ces rapports, il avait pu entrer dans la base sans être fouillé grâce justement à la confiance qu’il inspirait, alors que dans Zero Dark Thirty, «Jessica» ordonne aux garde de ne pas le fouiller pour ne pas l’effrayer. Boal et Bigelow ont pu ajouter ce petit truc pour ajouter de l’intensité dramatique à la scène.

Joseph Bradley (Kyle Chandler) – Jonathan Banks

A gauche image du film (Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures). A droite, silhouette (Photo REUTERS).

Le personnage de Joseph Bradley, interprété par Kyle Chandler, qui supervise l’enquête de Maya à Islamabad, s’inspire beaucoup d’un homme appelé Jonathan Banks, chef de station de la CIA au Pakistan. En 2010, ce dernier a été cité lors d'un procès intenté par un journaliste pakistanais dont la famille avait été tuée par des frappes de drones américains.

Le procès fit sauter sa fausse identité, ce qui provoqua des manifestations à Islamabad. La CIA finit par le rapatrier (ces événements sont décrits dans Zero Dark Thirty). Bien que sa véritable identité soit désormais connue, il semble être resté relativement dans l’ombre depuis son départ du Pakistan; nous n’avons pu trouver de photographie disponible.

Le conseiller à la sécurité nationale (Stephen Dillane) - John Brennan

(Actor Stephen Dillane par Katrin Neuhaus / Wikimedia Commons. John Brennan DR.)

Le sujet brûlant de l’éthique de la torture déborde jusqu’à toucher les prochaines audiences de confirmation de l'actuel chef du contre-terrorisme de la Maison Blanche John Brennan, nommé à la tête de la CIA par le président Obama. Choix controversé, Brennan a été en butte aux critiques pour avoir défendu des «techniques d’interrogatoire poussées» sous l’administration Bush, dont certaines apparaissent dans le film.

Pour Z. Bryon Wolf, d’ABC News, Brennan est le «conseiller à la sécurité nationale anonyme» (Stephen Dillane) qui explique à un agent de la CIA l’hésitation du président à agir à partir de «renseignements partiels.» Si Brennan a exprimé sa désapprobation vis-à-vis des techniques de Bush, voici ce qu’il a confié à CBS lors d’une interview en 2007: «De nombreuses informations ont été obtenues grâce à ces procédures d’interrogatoire que l’agence a en fait utilisées contre les vrais terroristes irrécupérables.» Avant d’ajouter: «Elles ont sauvé des vies.» Bill Harlow, autre membre de la CIA, nie que Brennan ait eu le moindre lien avec les techniques utilisées en 2002-2003. Le magazine Washingtonian suggère que Tom Donilon ait également pu inspirer en partie ce personnage.

Le directeur de la CIA (James Gandolfini) – Leon Panetta

A gauche image du film (Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures). A droite, Leon Panetta, le vrai directeur de la CIA (Photo REUTERS).

L’une des dernières informations sur le casting révélées avant la sortie de Zero Dark Thirty a été que James Gandolfini jouerait le rôle de Leon Panetta, le directeur de la CIA qui a supervisé le raid contre Ben Laden. Si au générique Gandolfini n’est cité qu’en tant que «directeur de la CIA» et qu’il n’est jamais nommé dans le film, Gandolfini lui-même a reconnu interpréter une version à peine voilée du secrétaire à la Défense actuel. Imaginant que Panetta ne serait pas très impressionné par son allure à l’écran, Gandolfini raconte: «J’ai envoyé une note à Leon qui disait: Je suis vraiment désolé pour tout. Pour la perruque, et tout le reste.”»

Abu Ahmed (Tushaar Mehra) - Abu Ahmed al-Kuwaiti

L’une des corrélations les plus évidentes entre personnage fictif et réel est le principal suspect dans la traque menée par Maya: Abu Ahmed al-Kuwaiti, le messager de Ben Laden. Tout comme dans le film, «Kuwaiti conduisait un SUV blanc dont l'étui de roue de secours arborait l'image d'un rhinocéros blanc» et finit par être repéré dans le complexe où se cachait Ben Laden.

Ammar (Reda Kateb) – Inconnu

Plusieurs personnes ayant servi de source d’inspiration possible ont été évoquées pour le prisonnier d’al-Qaïda qui subit le supplice de la baignoire dans les premières scènes du film. Emily Bazelon, de Slate, souligne qu’il ressemble particulièrement à Hassan Ghul, qui a donné aux interrogateurs de précieux renseignements sur Kuwaiti et a pu être maltraité—bien que la CIA affirme qu’il n’a pas subi le supplice de la baignoire.

Attention, spoiler

En réfutant les scènes de torture du film, le sénateur John McCain aurait fait le lien entre Ammar et Khalid Sheikh Mohammed, notant que «les techniques d’interrogatoire poussées» ne leur «ont pas fourni de piste-clé vers le messager de ben Laden, “Abu Ahmed.”» (Dans le film, Ammar finit par la leur fournir). Cependant, que le rapport ait été faux ou que McCain ait mal interprété le film, c’est une étrange idée: rien dans Zero Dark Thirty ne permet de faire de rapprochement entre Ammar et Mohammed, et d’ailleurs, dans le film ce dernier est abordé comme un personnage à part (un certain «KSM»).

Toby Young, de The Telegraph, estime quant à lui qu’Ammar est un composite de trois suspects d'al-Qaïda, sans qu’on comprenne clairement comment il arrive à cette conclusion. Mark Bowden, auteur de La chute du faucon noir, le qualifie aussi de composite, et le lie à une source nommée Mohammed al-Qhatani.

DEVGRU - SEAL Team 6

(A gauche, image du film Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures. A droite, 1re classe Nicolas D. Checque, 28 ans. Image familiale via la Navy.)

Evoquée dans le film sous son abréviation officielle, l’équipe DEVGRU (abréviation du long United States Naval Special Warfare Development Group) qui a attaqué le complexe de Ben Laden est incarnée par plusieurs acteurs, notamment Chris Pratt (qui joue «Justin») et Joel Edgerton (qui interprète «Patrick,» un chef d’escadron).

A l’exception de Bissonnette et de Nicholas Cheque, tué en décembre 2012 pendant une mission de sauvetage en Afghanistan, les membres de l’escadron restent anonymes.

The Wolf (Fredric Lehne) – «Roger»

Ce chef des services antiterroristes de la CIA—surnommé The Wolf dans le film—qui nous est montré en train de faire sa prière musulmane dans son bureau, est probablement inspiré d’un homme dont le nom de couverture est «Roger.» Roger, peut-on lire dans le profil du Washington Post, est une «mine de contradictions»—notamment parce qu’il se convertit à l’islam tout en supervisant l’élimination de militants islamistes (son mariage avec une femme musulmane a été le déclencheur de sa conversion).

Roger n’était pas apprécié par la plupart de ses collègues, et certains le tiennent pour responsable de l’incident de Khost de décembre 2009, montré dans le film, lorsqu’un kamikaze qui n’avait pas été suffisamment contrôlé tua sept employés de la CIA. Jennifer Matthews, l’une des agentes tuées, était sa protégée, et une source anonyme cite le fait que Roger l’ait engagée comme un exemple des problèmes de fonctionnement du système antiterroriste.

Le chien - Cairo

(A gauche, image du film Jonathan Olley / ©2012 Columbia Pictures. A droite REUTERS)

Cette nuit-là, tous les héros n’étaient pas des humains. Un malinois, Cairo, accompagnait les Seals lors du raid sur le complexe d’Abbottabad, revêtu d’une protection canine spéciale capable de «résister à des nuages d'éclats d'obus brûlants», prêt à détecter des explosifs ou une cachette secrète de Ben Laden. En récompense de son courage, Cairo gagna le droit de rencontrer le président en personne (événement décrit dans les grandes largeurs par le New Yorker) et fut nommé animal de l’année 2011 par le Time.

David HaglundAisha Harris et Forrest Wickman

Traduit par Bérengère Viennot