France

2013, une année choc pour la compétitivité

Gilles Bridier, mis à jour le 24.01.2013 à 6 h 36

Pour certains économistes, l’économie française n’a plus le temps d’attendre. Des décisions ont été prises, d’autres doivent suivre. 2013 sera une année de rupture. Surtout si rien n’est fait.

Londres, en 2012. Toby Melville / REUTERS

Londres, en 2012. Toby Melville / REUTERS

Quelle salade! Lorsque le cresson cultivé et récolté dans le Choletais, en Pays de Loire, traverse la France d’ouest en est par camion pour être conditionné en Allemagne avant de finir dans les assiettes de l’Hexagone, on peut parler d’aberration économique.

C’est pourtant bien le voyage paradoxal de la petite salade, que deux facteurs expliquent: une sous-tarification des transports routiers, et l’effondrement des salaires dans les services en Allemagne. Car si l’opération est malgré tout rentable, c’est que la main d’œuvre en Allemagne pour ce genre de travail n’est payée que 4 à 5 euros de l’heure, et que même le prix du transport ne compense pas le différentiel avec le Smic horaire français (9,4 euros). Voilà de la compétitivité!

Drôle de manège, qui ne concerne pas que le cresson. A ce tarif de main d’œuvre outre-Rhin auquel sont aujourd’hui payés quelque deux millions de salariés allemands, le bois des forêts françaises et les bœufs du Charolais sont aussi envoyés dans les scieries et les abattoirs allemands.

Bien sûr, ce ne sont que des situations bien spécifiques. Mais ce sont aussi autant de  symboles de la perte de compétitivité des entreprises françaises, soulignés par Louis Gallois, commissaire général à l’investissement,  lorsqu’il commente le rapport remis en novembre à Matignon.

Compétitivité et pauvreté

Christian Saint-Etienne, titulaire de la chaire d'économie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers, reprend également l’exemple du cresson à l’appui de la thèse développée dans son dernier livre «France, état d’urgence». Toutefois, cette illustration ne vaut que pour les services, le coût du travail étant sensiblement égal dans l’industrie (avec toutefois un léger avantage pour l’Allemagne). Et le système allemand, qui fabrique des travailleurs pauvres à des salaires de 800 euros par mois pour des semaines de 40 heures, n’a rien du modèle idéal: outre-Rhin, le taux de pauvreté est supérieur à celui que connait la France (16%, contre 14%).

Les pérégrinations du cresson choletais ne constituent pas une «première», et ne sont pas non plus une spécificité française. Le processus, qui vise à profiter des différentiels de salaires, est bien connu. Par exemple, les crevettes de mer du Nord qui arrivent aux Pays-Bas sont décortiquées au Maroc avant d’atterrir dans nos assiettes. Les pommes de terre cultivées en Allemagne sont épluchées dans le sud de l’Italie avant d’être vendues en sachets dans les grandes surfaces du nord  de l’Europe. Pas terrible pour la planète!

Mais jusqu’à présent, les produits à transformer suivaient des axes nord-sud. Marchés de production et de consommation au nord, mains d’œuvre bon marché au sud. Ce qui est nouveau avec le cresson, c’est qu’il voyage selon une transversale entre la France et l’Allemagne. C'est-à-dire que le différentiel de coût de main d’œuvre dont pâtit la France n’est pas en faveur d’un pays émergent, mais de la première économie européenne. 

Le contre-sens français

Voilà qui, selon Christian Saint-Etienne, est assez révélateur du «contre-sens stratégique» de la politique économique française. Il s’est notamment traduit en quinze ans par une chute de 30% de la valeur ajoutée industrielle, tombée selon le rapport Gallois à 12,6% de la valeur ajoutée nationale en 2011 (deux fois moins qu’en Allemagne, et derrière l’Italie, l’Espagne ou la Royaume Uni). «Si on ne fait rien, on va vers un désastre industriel», a déjà mis en garde l’économiste Patrick Artus.

Car la France est prise en tenaille au sein même de l’Europe. Les pays du nord ont une image de meilleure qualité, ceux du sud pratiquent des tarifs plus bas. «La France est un pays d’Europe du sud qui n’en a pas la compétitivité prix», résume Nicolas Baverez. Et selon cet économiste libéral chef de file des «déclinistes», 2013 sera, pour la France qui tombe, «une année critique».

Pour Christian Saint-Etienne aussi, 2013 sera l’année d’une «rupture inouïe», aussi «fascinante» que celles qui marquèrent les révolutions industrielles, mais aussi «violente» que 1789 et 1929 qui virent d’anciens régimes s’effondrer. Que de noires prédictions! Pour ces observateurs de la vie économique, tout doit se jouer impérativement cette année.

Dramatisent-ils? Au vu des contre-performances de Renault sur le marché européen l’an dernier comparées aux résultats de Volkswagen, les décisions ne peuvent effectivement plus être reportées. Car si ce mauvais bilan est imputable en partie à la stratégie du groupe automobile français, il provient aussi du manque de compétitivité de son environnement économique.

On aurait pu évoquer PSA, ou d’autres secteurs d’activité. Le mal est profond. Et les réductions d’effectifs ne règleront pas l’affaire. Car depuis 2000, les compressions de personnels n’ont pas manqué; elles n’ont pas pour autant permis d’enrayer la perte de compétitivité de l’industrie française sur la période. Les ressorts sont donc ailleurs.

Une année de rupture, de toute façon

François Hollande a déjà décillé les Français en annonçant que le chômage continuerait à progresser jusqu’à la fin de l’année. Or, la situation économique devrait être plus mauvaise que ne l’anticipe le gouvernement, avec une croissance qui pourrait ne pas dépasser 0,4% au lieu des 0,8% qui ont servi pour construire le budget. Ce qui obligera Jean-Marc Ayrault à tailler encore plus dans les dépenses, puisqu’il est hors de question de gonfler la dette sous laquelle la France croule déjà. Et la zone euro, qui devrait être en récession, ne pourra fournir de corde de rappel: son PIB en 2013 devrait être inférieur à son niveau de 2007. 

Le crédit d’impôts de  20 milliards d’euros pour les entreprises doit contribuer à restaurer la compétitivité des entreprises. L’accord sur l’emploi conclu le 11 janvier par les partenaires sociaux doit aussi y participer en introduisant une plus grande flexibilité dans la gestion des effectifs. Il a ouvert l’année en fanfare. Mais pour que l’emploi  reparte à la hausse à la fin de l’année, le gouvernement et les partenaires sociaux vont devoir aller bien plus loin pour relancer la machine à créer de la valeur ajoutée. Sinon, les défaillances d’entreprises vont demeurer à un niveau record, et la courbe du chômage ne s’inversera pas. Que des décisions appropriées soient prises pour restaurer la compétitivité, ou qu’elles ne le soient pas, 2013 sera de toute façon une année de rupture.

Gilles Bridier

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Journaliste
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