Violence à l'écran et consommation de séries télé: l'industrie américaine s'interroge

Reportage aux récentes rencontres de l'Association américaine des critiques de télévision, où deux sujets étaient sur toutes les lèvres: la violence à l'écran et la façon dont le public «consomme» les séries.

«The Following» (Fox).

- «The Following» (Fox). -

Les rencontres de presse de l'Association américaine des critiques de télévision (TCA), qui ont lieu deux fois par an, sont nées à la fin des années 70 quand le paysage de la télévision américaine et les médias qui le couvraient étaient tous les deux fort différents d'aujourd'hui. Quarante ans plus tard, leur objectif demeure néanmoins le même: dans un pays immense où l'on trouve littéralement des milliers de journaux locaux et de magazines, elles permettent aux chaînes d'informer les journalistes sur leurs nouveautés aussi efficacement que possible et de leur donner une chance de parler avec leurs stars.

Contrairement à la plupart de leurs consoeurs européennes, les chaînes américaines lancent leurs séries, nouvelles ou renouvelées pour une saison supplémentaire, dans un laps de quelques semaines en septembre-octobre, les nouveaux épisodes s'égrenant tout au long de l'année jusqu'en mai-juin.

Résultat: alors que les chaînes utilisent les rencontres d'été de la TCA, qui se tiennent en juillet, pour présenter les séries de la rentrée, le rassemblement de janvier sert à promouvoir les lancements de mi-saison —des programmes préparés dans le but de remplacer ceux qui se sont révélés des échecs ou qui se sont terminés— et à permettre aux dirigeants de commenter les succès et ratés de l'année en cours. (Inutile de dire qu'ils préfèrent parler des premiers, alors que les journalistes les interrogent surtout sur les seconds.)

Aux dernières rencontres hivernales, qui se sont tenues dans la première quinzaine de janvier à Los Angeles, la violence à l'écran était le sujet récurrent chez les journalistes. C'était probablement inévitable, vu l'attention médiatique portée à la violence par armes à feu après le massacre de l'école de Newtown (Connecticut).

Mais aussi particulièrement approprié, vu que la nouveauté la plus attendue de l'hiver, diffusée depuis le 21 janvier aux Etats-Unis, est The Following, produit par la Fox (1), qui met en scène un serial killer charismatique qui persuade des gens tout autour du pays de commettre des meurtres pour lui. Dans les premiers épisodes, on voit une femme s'enfoncer un pic à glace dans l'œil, un jeune homme mettre le feu à un inconnu et une poignée d'autres meurtres atroces, apparemment —j'étais trop terrifiée pour regarder après les deux premiers.

Les chaînes grand public doivent rivaliser en intensité

The Following a beaucoup pour lui. Un casting de têtes connues —c'est la première série télé de Kevin Bacon– et son producteur exécutif, Kevin Williamson, s'est fait connaître comme scénariste de la saga Scream et créateur de plusieurs séries à succès, dont Dawson et Vampire Diaries. La façon dont elle connecte réseaux sociaux et violence est très au goût du jour et elle a même un arrière-plan littéraire, un peu prétentieux, puisque le serial killer de génie est un professeur de littérature obsédé par Edgar Allan Poe. Mais c'est aussi une série extrêmement violente qui sera diffusée en début de soirée dans certaines régions des Etats-Unis, ce qui a conduit le critique du San Francisco Chronicle à déclarer qu'elle «n'a pas sa place sur une grande chaîne».

Interrogé sur le sujet lors des rencontres de la TCA, Williamson a admis que la série «n'était pas pour les cœurs sensibles», mais le responsable de la division divertissement de la Fox, Kevin Reilly, ne s'est pas rendu aux arguments des critiques qui suggéraient que The Following fixe un niveau de violence inédit pour la télévision. Il a pointé que The Walking Dead, qui est extrêmement sanglante et est diffusée sur une chaîne câblée aux Etats-Unis, est le programme le plus apprécié dans la tranche démographique clé des 18-49 ans —la première fois qu'un tel honneur échoit à une série du câble.

Si la Fox est forcée de suivre des règles plus strictes concernant ce qu'elle peut montrer à un public plus large, a-t-il reconnu, elle doit aussi «rivaliser en intensité [avec les séries du câble], sous peine de pâlir de la comparaison et de ne pas divertir son public». «Dans ce pays, nous avons des racines puritaines qui font qu'en tant que nation, nous sommes étrangement plus tolérants en ce qui concerne la violence que la sexualité», a-t-il conclu.

Tous les dirigeants de chaînes présents aux rencontres ont été interrogés sur le lien entre la violence à la télévision et l'épidémie tragique de morts par armes à feu en Amérique, mais c'est John Landgraf, président de la chaîne câblée FX, connue pour des séries aussi courageuses que Sons of Anarchy et American Horror Story, qui a probablement fourni la meilleure réponse.

Il a pointé que, malgré toutes les similitudes entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni —les deux pays parlent la même langue, partagent le même système politique, regardent les mêmes films et séries et jouent aux mêmes jeux vidéo—, l'Amérique avait 90 fois plus d'homicides par armes à feu. «Si vous cherchez la différence majeure entre l'Angleterre et les Etats-Unis, c'est l'accès aux armes à feu, leur disponibilité», a-t-il conclu.

Les téléspectateurs ne s'attachent pas trop

«Accès» et «disponibilité», deux mots qui étaient d'ailleurs au coeur d'un débat très différent lors des rencontres. Pour la première fois, celles-ci ont en effet été marquées par la présence de deux entités qui ne sont pas, selon la définition usuelle, des chaînes de télé: blip.tv, qui agrège des contenus vidéos disponibles sur le web, et Netflix. Ce dernier, qui a commencé par être un service de fourniture de DVD par mail et diffuse maintenant en streaming des films et des séries télé, produit de plus en plus de contenus originaux, dont de nouveaux épisodes de la série comique culte Arrested Development.

Hormis l'excitation suscitée par le retour de cette dernière, qui a toujours été plus populaire auprès des critiques que du grand public, ces rencontres-là ont peu attiré l'attention, mais le fait que ces entreprises étaient présentes s'avère néanmoins significatif. Il fait peu de doute que la prolifération de chaînes câblées et d'options de visionnage (légales ou non) tranforme l'industrie télévisuelle.

Maintenant qu'il est possible d'accéder de tellement de manières différentes aux programmes télévisés, il est beaucoup plus difficile pour les chaînes de construire une audience substantielle qu'elles pourront monétiser. Il ne leur est d'aucune utilité qu'un téléspectateur s'installe pour regarder en entier une saison d'une série, car la seule chose qui affecte leur niveau de revenus est la mesure par l'institut Nielsen du nombre de personnes qui regardent un épisode la semaine de sa première diffusion.

Selon Kevin Reilly de la Fox, les chaînes américaines ont leur part de responsabilité dans l'émergence de ce problème. Elles ont tellement baladé les séries dans les grilles de programmes que le téléspectateur lambda ne sait plus quand elles sont diffusées, et elles se sont montrées trop pressées pour annuler celles dont les performances les ont déçues.

Les téléspectateurs ont appris à ne pas trop s'attacher aux nouvelles séries et à attendre de voir lesquelles seront maintenues avant de s'y consacrer. Ils regardent les programmes qu'ils ont stockés sur leur enregistreur numérique avant d'en tester de nouveaux.

Proximité entre les journalistes et leurs sujets

Bien sûr, la façon dont les gens se renseignent sur l'actualité des séries a changé encore davantage que celle dont ils les visionnent. Alors que les rencontres de la TCA étaient à une époque le monopole des journalistes, elles attirent désormais des publications bien plus variées —dont des blogs de fans qui se concentrent sur une ou deux séries ou acteurs séduisants— et, comme pour les autres sujets d'actualité, sont couvertes de manière bien plus réactives. Les journalistes publient des articles sur une rencontre dès qu'elle est finie —et encore, s'ils ne l'ont pas live-bloguée ou live-twittée.

Les journalistes qui participent aux rencontres de la TCA doivent respecter deux règles: pas de photos des stars et pas d'applaudissements quand les acteurs débarquent sur scène. Les reporters et les critiques ont généralement pour habitude de ne pas photographier ou applaudir les gens qu'ils couvrent, bien sûr, mais ces rencontres peuvent constituer une expérience si étrange et inhabituelle que les participants ont parfois besoin de se voir rappeler ces règles journalistiques de base.

Cela s'explique en partie par la longueur de l'évènement: les journalistes passent deux semaines en janvier et trois en juillet terrés dans des hôtels de Los Angeles, assis douze heures par jour devant des conférences de presse et des présentations. Le boniment des chaînes se poursuit même pendant le déjeuner, quand les vedettes des nouvelles séries font le spectacle ou répondent à des questions pendant que les journalistes mangent. (Certaines chaînes organisent aussi des visites de plateau durant lesquelles les journalistes peuvent assister au tournage de scènes et discuter avec les acteurs et les producteurs entre les prises).

Cela s'explique également par la proximité inhabituelle entre les journalistes et leurs sujets —la plupart des acteurs et créateurs de séries rassemblés sont disponibles pour des entretiens durant la journée et pour des discussions informelles aux cocktails qu'organisent les chaînes tous les soirs.

Cela s'explique enfin par la façon dont les journalistes —actuellement une profession en état de siège, dont l'existence est menacée par les suppressions de postes et l'exigence de produire davantage de contenus pour un salaire inférieur— sont nourris, désaltérés et plus généralement chouchoutés par les chaînes. Assistant pour la première fois aux rencontres de presse TCA, je ne peux évidemment qu'espérer que cette dernière particularité perdure.

June Thomas

Traduit par Jean-Marie Pottier

(1) La série est disponible en VOD sur Tf1. Retour à l'article.

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.com Ses articles
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Publié le 26/01/2013
Mis à jour le 26/01/2013 à 13h53
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