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Retraites: Sarkozy menacé par le syndrome Chirac par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.06.2009 à 17 h 22

Le président va s'expliquer devant le parlement réuni en Congrès lundi 22 juin. Il doit annoncer une ligne pour les trois ans qui viennent.

Voilà un vainqueur qui ne sait quoi faire de sa victoire. Nicolas Sarkozy a écrasé son opposition aux élections européennes, considérées comme à mi-mandat de son quinquennat. Mme Aubry et M. Bayrou se sont, certes, battus eux-mêmes mais qu'importe, le vainqueur c'est lui. Et curieusement le président semble ne plus savoir dans quelle direction aller.

La crise l'a complètement déstabilisé car elle lui a ôté l'habit de réformateur libéral qu'il avait endossé pour gagner, dans son camp face à Chirac d'abord, puis devant les Français à la présidentielle. Alors même qu'il est au fond de lui-même étatiste, volontariste, monopoliste, comme un bon gaulliste des années 60, et prompt à signer un pacte d'homme à homme avec les communistes comme au bon vieux temps (aujourd'hui avec Bernard Thibault de la CGT), il est celui qui a compris qu'il fallait promouvoir le changement pour être élu. Le changement de «l'adaptation» de la France à la mondialisation et celui d'une américanisation des comportements en faveur de la réussite individuelle. Il est donc parti au combat et, comme il est actif, il a ouvert mille chantiers de réformes libérales pour assouplir, déréguler, ouvrir.

Le bilan est plus que mitigé, on l'a dit ici parce que les réformes ne sont pas conduites à bon port et que beaucoup sont ensablées (contrat de travail, Etat, universités...). Mais la crise est venue tout mettre à bas. Le libéralisme n'a jamais eu bonne presse en France, mais le voilà mondialement déconsidéré. Le marché a besoin de l'Etat. Et voilà le président qui tourne casaque. L'homme parti pour changer le modèle français est aujourd'hui celui qui le vante. N'est-ce pas grâce à notre système social que nous traversons la crise en souffrant moins que les Anglais, les Espagnols et les Allemands? Nos «stabilisateurs automatiques», hier trop lourds,  sont aujourd'hui parés de vertus !

Vive la «protection sociale» ! Vive le modèle français ! N'est-ce pas The Economist, magazine libéral s'il en est, qui le dit ? Et devant l'OIT à Genève (Organisation Internationale du Travail) Nicolas Sarkozy a plaidé pour l'imposition de normes sociales mondiales, conditionnelles notamment aux prêts du FMI. Un discours quasiment inspiré des thèses du mouvement alternatif ATTAC.

Une lecture politique est possible: le vainqueur des européennes entend ne pas en rester là et il gagne du terrain à gauche voire occupe maintenant celui de l'extrême gauche. Mais la recherche de sa direction économique laisse pour le moins interrogatif. Nicolas Sarkozy est devenu social, il est devenu écologiste (pour prendre des électeurs de Daniel Cohn-Bendit) mais il est aussi, on aura tout vu, devenu rigoriste. Il a renoué dans cette crise avec l'Allemagne sur un front anti-keynésien, Mme Merkel dénonçant les politiques de relance anglo-saxonnes qui reviennent à  ajouter de la liquidité dans une crise d'excès de liquidités.

A l'automne dernier, Nicolas Sarkozy a décidé d'un plan de relance parmi les plus minces: seulement 26 milliards d'euros, pour l'essentiel en anticipation de dépenses déjà prévues. La raison? Peut-être a-t-il été convaincu par ceux, notamment François Fillon,  qui disent que la France est déjà si lourdement endettée que sa signature pourrait finir par être remise en cause comme celles de la Grèce ou de l'Irlande. Au G20 en avril, face à Barak Obama et Dominique Strauss-Kahn, patron du FMI (Fonds monétaire international), qui demandaient à l'Europe de relancer plus fort, le couple Merkel-Sarkozy, réunis dans la rigueur, a répondu «Nein».

Alors aujourd'hui quelle est la ligne? Libérale? Etatiste? Sociale? Ecolo? Germanique? La politique économique française privilégie-t-elle la défense des systèmes sociaux et les aides aux démunis ou les réformes et le resserrement des comptes?

La réponse est sans doute: tout à la fois. Nicolas Sarkozy aurait bien envie d'endosser ses vrais habits d'étatiste-industrialiste-social mais il ne peut se renier complètement alors il continue de dire aussi «je fais des réformes».

L'apparition soudaine d'un débat sur l'âge de la retraite s'interpréterait de cette façon: la France est sociale-écolo mais elle est aussi rigoriste et réformatrice. La semaine où justement est annoncé un doublement du déficit de la sécurité sociale à 20 milliards d'euros pour 2009, dont 7,7 milliards pour le système de retraite, le gouvernement a voulu mettre un stop. C'est soudain puisque l'an dernier, le patronat avait proposé de retarder au delà de 60 ans l'âge légal de la retraite pour le porter à 63 1/2 ans mais le premier ministre avait écarté l'idée. Ce n'est «pas une piste», avait-il dit. Si aujourd'hui il estime que «la question n'est pas taboue», c'est pour tenter de marquer une ligne et de contrebalancer le penchant naturellement dépensier du président.

Le débat interne au pouvoir n'est d'ailleurs manifestement pas clos, puisque Henri Guaino, conseiller du président, a immédiatement minoré en déclarant que la crise n'était pas finie et qu'il n'était pas temps de lancer des réformes pour l'après-crise.

Le débat sur l'âge de la retraite est tranché depuis belle lurette sur le fond. On connaît plus ludique que la lecture des rapports du Conseil d'orientation des retraites (COR) mais elle est instructive. Tous les pays développés ont engagé des réformes de leurs systèmes de retraites à cause du vieillissement démographique et tous ont joué sur tous les tableaux pour arriver à l'équilibre financier: baisse des pensions, allongement des durées de cotisations et retardement du départ en retraite. La France a elle-même allongé la durée de cotisation nécessaire pour une retraite à taux plein, de 37,5 ans avant 1994 à 41 ans en 2012, mais elle est la seule à n'avoir pas touché à l'âge légal de départ fixé depuis 1982 à 60 ans. Il faudra évidemment aller bien au-delà: 67 ans a dit Brice Hortefeux.

L'annonce a ouvert le champ aux critiques. Une «remise en cause des droits des salariés», a dit le si excellent Benoit Hamon, battu mais maintenu porte-parole du PS. Pourquoi reculer l'âge de la retraite  alors que, par ailleurs, la crise multiplie les départs  en pré-retraite? C'est incohérent. Et pourquoi ne pas différencier les âges et les catégories? Que faire pour les femmes (qui souffrent le plus avec le travail partiel et les divorces). Autant de bonnes questions.

Mais François Fillon a expliqué qu'il ne s'agit que de lancer le débat et ce sera aux Français de trancher eux-mêmes... lors d'un vote aux législatives ou à la présidentielle. Bref, on annonce la réforme, mais on ne l'a fait pas.

Cet épisode des retraites est-il illustratif  Le risque de cette deuxième partie de quinquennat apparaît nettement: l'immobilisme. La perte de boussole du président, la multiplication des directions contradictoires, la crainte de révoltes populaires conduisent tout droit à un travers bien français : le chiraquisme.

Nicolas Sarkozy va s'expliquer devant le parlement réuni en Congrès à Versailles, lundi 22 juin. Il doit annoncer la ligne pour les trois ans qui viennent. Espérons qu'il dénoue les fils emberlificotés de sa politique actuelle.

Eric Le Boucher

Crédit Photo: Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy  Reuters

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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