Culture

Les mille et une vies de Pontalis

Hervé Bentégeat, mis à jour le 24.01.2013 à 14 h 57

Jean-Bertrand Pontalis est mort le 15 janvier. Psychanalyste réputé, c’était, d’abord et avant tout, un grand écrivain.

Jean-Bertrand Pontalis lors de l'inauguration de la rue Gaston-Gallimard à Paris, en 2011. LPLT via Wikimedia Commons.

Jean-Bertrand Pontalis lors de l'inauguration de la rue Gaston-Gallimard à Paris, en 2011. LPLT via Wikimedia Commons.

Les psychanalystes sont souvent des êtres froids, volontairement dépourvus d’affect, prenant soin de tenir leur patient à distance et de ne jamais entrer en empathie avec eux. C’est, croient-ils, la meilleure façon de les comprendre, et, peut-être, de les aider.

Jean-Bertrand Pontalis était tout le contraire. Attentif, compréhensif, compatissant. Cherchant la porte secrète et murée qui se cache dans les replis de notre enfance ou de notre cœur. Comme un serrurier muni d’un passe-partout qui essaye toutes les clés avant de trouver la bonne. «Je ne me suis jamais pris pour un psychanalyste, écrit-il dans En marge des nuits, ce qui m’a peut-être permis de le devenir.»

Il l’était devenu par hasard, après avoir suivi les cours de Lacan à l’hôpital Sainte-Anne. Peut-être était-ce le côté surréaliste, magicien et jongleur de mots de cet enseignant hors-normes qui avait déterminé chez lui cette envie. Car Pontalis aimait les mots - les mots précis, chatoyants, sensuels, inattendus, légers, les mots mélancoliques et souriants, les mots de passage comme les mots de toujours. Les mots qui ne cherchent pas la vérité – quelle vérité? aurait dit l’agrégé de philosophie qu’il était - mais l’indicible, ce qui n’a même pas encore de forme.

Professeur, psychanalyste, éditeur, il avait trois métiers. Il en aurait voulu cent. Il y avait en lui mille possibles et il ne pouvait se résoudre à n’en être qu’un seul. «J’ai rêvé d’être comédien, champion de tennis, pianiste émérite, trapéziste…»

Les concepts abstraits de la philosophie l’ennuyaient: il n’y avait sacrifié que par admiration intellectuelle pour Sartre, qui fut son professeur au lycée Pasteur de Neuilly, en 1941. Autant Lacan était cabotin, théâtral, paradoxal, autant Sartre était sec, tranchant, précis. L’un, tel un gourou, s’entourait d’une cour de disciples et de groupies fanatisés, l’autre, ne mettant rien plus haut que la liberté, dédaignait toute forme d’adulation. Sartre pouvait philosopher sur tout: une baguette de pain, un autobus, une serveuse de restaurant… «Il ne tolérait pas le vague des états d’âme: il n’y avait place chez lui ni pour le vague, ni pour l’état, ni pour l’âme… J’ai aimé chez lui, note-t-il plus loin, le mélange de férocité et de générosité qui était le sien: la dent dure et la bourse ouverte, qui dit mieux?»

«Qu’est-ce que je fais là?»

Il y a une vieille photo, prise juste après la guerre dans une boîte de Saint-Germain-des-Prés, où l’on voit Sartre discutant avec Raymond Queneau et Michelle Vian. En arrière-plan, un grand jeune homme à lunettes se tient debout en fumant une cigarette (était-ce déjà une Benson?). Il a l’air un peu ailleurs. «Qu’est-ce que je fais là?» semble-t-il se demander. C’est la grande question de sa vie. Il se la posera tout le temps: dans les congrès, les colloques, les dîners…Il y avait chez ce rêveur éveillé l’envie constante de se séparer de lui-même, et la tentation de l’«à-quoi-bon». Ce n’était pas chez lui un état dépressif chronique, mais plutôt le regret lancinant de n’avoir qu’une vie et de n’y jouer qu’un seul rôle.

Il y avait l’art, bien sûr, qui était pour lui l’occasion, à travers l’imagination, de s’inventer d’autres vies. La musique, mais surtout la peinture: Bonnard, Turner, Whistler, Piero della Francesca, et tant d’autres qu’il allait admirer partout où il passait, à Londres, Madrid, Venise ou Bordeaux…

Il y avait les femmes. Dieu sait s’il les a aimées: celles que l’on croise dans la rue, sur le quai d’une gare, dans la queue d’un cinéma, femmes de hasard, de passage, qu’on regrette de ne pas avoir abordées, dont on imagine, à peine entrevues, la vie qu’on aurait pu avoir avec elles. Celles qui ont dit oui, celles qui ont dit non. Amours furtives ou intenses, déconvenues amères ou impromptus inespérés. Chaque femme était une nouvelle vie. Dans l’un de ses livres les plus attachants, L’amour des commencements, il note: «D’où nous vient l’amour des commencements sinon du commencement de l’amour?»  Simone, Claire, Madeleine, Pearl, Nicole, Marie-France, Brigitte, traversent ses nostalgies que la grâce de l’écriture ressuscite.

Car vint l’écriture. Pas l’écriture pour élaborer quelques théories savantes sur la psychanalyse ou la phénoménologie, non. Il aurait pu, pourtant: son esprit était brillant, sa curiosité vaste, sa culture immense. Il a fondé et dirigé pendant vingt-cinq ans la «Nouvelle revue de psychanalyse», dont l’aura fut exceptionnelle.

«Je» n’est pas un autre

Mais ce n’était pas la spéculation pure qui l’attirait: c’était un art plus simple en apparence, beaucoup plus ardu en pratique: la littérature. «Mon vœux le plus cher et le plus inaccessible reste celui d’écrire ce qu’on appelle avec dédain un roman de gare…» Longtemps, il s’est tu. «Parler, les femmes le savent bien, c’est toujours, peu ou prou, baratiner.» Et puis un jour ce père tardif devint un écrivain tardif. Après avoir laissé en plan pendant trente ans tant de romans, de poèmes et de scénarios, il se décida enfin, à l’automne de sa vie. Chaque livre fut une nouvelle vie.

Peut-être n’avez-vous jamais ouvert Pontalis. C’est un écrivain qu’on a envie de lire à voix haute, comme Racine. La phrase est limpide: il n’aimait ni les chichis ni les falbalas. Le mot est à sa place: il cherchait la justesse plus que la précision. Le rythme est balancé comme une mesure de Fauré, entre l’intime et l’universel, entre la lucidité et l’illusion. Comme tous les bons écrivains, deux thèmes l’obsédaient: le temps, et la mort – mais c’est la même chose. Et les autres. Chez Pontalis, «je» n’est pas un autre: ce sont tous les autres.

Il y avait chez cet homme, qui aimait tant se fausser compagnie, une passion, et même une compassion pour ses semblables. Pour les auteurs dont il refusait, navré, les manuscrits, sachant le mal qu’il leur ferait; pour les patients qui s’allongeaient sur son divan et qu’il n’arrivait pas toujours à soulager; pour les petits, les humbles, ceux qui ne savent pas s’exprimer, les «gauchers de la parole», qui l’émouvaient beaucoup plus que les esprits forts.

Dans son petit bureau de Gallimard, perdu sous les combles, il recevait avec la courtoisie d’un autre siècle, timide, souriant, préférant les discussions à bâtons rompus aux exposés méthodiques. Du coursier au directeur, on l’appelait «J-B», de cette détestable manie contemporaine de préférer, par paresse, les initiales aux noms. Mais il est vrai qu’un homme, même le plus riche, peut se résumer en trois mots, voire en deux lettres.

La mort, enfin. Elle l’a pris le jour de ses 89 ans. Depuis toujours –depuis la disparition d’un père tendrement aimé quand il avait neuf ans - il entretenait avec elle un rapport intime, constant, silencieux. «Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre?» Son esprit aurait répondu non, son cœur c’est moins sûr. Les femmes, les tableaux et les livres le faisaient encore vibrer.

Peut-être est-il en train d’écrire un nouveau livre, une autre version de ses mille et une vies? «Ce n’est pas une autobiographie qu’on devrait écrire, mais dix, mais cent, car si nous n’avons qu’une vie, nous disposons d’innombrables manières de la raconter.»

Hervé Bentégeat

A lire:
L’amour des commencements, Folio, 2003
Elles, récits, Gallimard, 2007
En marge des nuits, Gallimard, 2010

Hervé Bentégeat
Hervé Bentégeat (26 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte