ASAP Rocky, le rap de demain n'attend pas

Le rappeur de 24 ans, dont le premier album LONG.LIVE.ASAP est en tête des ventes aux États-Unis dès sa première semaine, discute dans un entretien avec Slate du hip hop d'aujourd'hui, et de son message.

ASAP Rocky par Phil Knott

- ASAP Rocky par Phil Knott -

«Que les rappeurs aillent se faire foutre.»

Dès le début de l’entretien, ASAP (ou A$AP) Rocky prend ses distances avec le rap d’aujourd’hui, «ignorant et blasé», et le style de vie des rappeurs, «tellement limité et mesquin».

Un discours qui étonnera quiconque a écouté son premier album, LONG.LIVE.ASAP, sorti début janvier, et retenu notamment le refrain du titre PMW (All I Really Need):

«Pussy, money, weed
That's all a nigga need»

(«Chatte, argent et herbe,
C’est tout ce dont un négro a besoin»)

Mais, bien enfoncé dans le fauteuil de l’hôtel de luxe parisien où il nous reçoit, il insiste. «Les choses qui intéressent les autres rappeurs ne m’intéressent pas», assure-t-il avec une voix calme et posée, que l’on associerait plutôt à un vétéran du hip-hop en promotion pour son cinquième album. ASAP Rocky n’a que 24 ans, mais on comprend vite à son charisme tranquille pourquoi c’est lui, parmi la petite dizaine de jeunes rappeurs de son «crew» ASAP Mob, qui tient le haut de l’affiche.

L’histoire de son ascension fulgurante est déjà bien connue des fans de rap, et se résume à deux chiffres. 18 millions, comme le nombre de vues de son clip Purple Swag, qui l’a fait connaître du grand public à l’été 2011 alors qu’il n’avait à son actif qu’une mixtape non-officielle rassemblée par un amateur de hip hop français, et 3 millions de dollars, comme le montant du contrat de deux ans qu’il signait avec Sony quelques mois plus tard.

Avance rapide vers janvier 2013. Après plus d’une année de travail et une sortie plusieurs fois reportée, voici donc LONG.LIVE.ASAP. L’album est déjà en tête des ventes aux Etats-Unis dès sa première semaine, et a reçu un bon accueil critique, même si les louanges portent plus sur la dimension musicale que sur la profondeur de ses textes, contrairement au Good Kid, m.a.a.d. City de Kendrick Lamar (souvent en tête des classements des meilleurs albums de l’année en 2012).

Car la grande contradiction d’ASAP Rocky se trouve dans le contenu de ses chansons. La plupart abordent les thèmes superficiels classiques du gangsta rap, les femmes (appelées «bitches», «salopes», selon la plus pure tradition des ghettos américains), la drogue et l’argent, le tout saupoudré de grands noms de la mode haut de gamme (Fashion Killer vire au grand concours de name dropping de designers, d’Alexander Wang à Jean-Paul Gaultier en passant par Jil Sanders et Ann Demeulemeester).

Deux exceptions notables, Phoenix, dans laquelle il parle de son adolescence et évoque ses pensées suicidaires, et Suddenly, où il raconte aussi les conditions matérielles difficiles de son enfance et le changement de style de vie brutal qui est arrivé avec le succès. Mais il prend soin de préciser sur ce dernier morceau qu’il ne fait pas de «conscious rap» (rap conscient ou politique en français), comme s’il devait se justifier d’aborder des sujets plus graves:

«Don’t view me as no conscious cat, this ain’t no conscious rap
Fuck the conscious crap, my mac’ll push your conscience back»

(«Ne me vois pas comme un mec conscient, ce n’est pas du rap conscient
Fuck toute cette merde consciente, mon mac va faire reculer ta conscience»
)

«Pas un rappeur politique»

Pas de rap sociétal donc, contrairement à ses illustres aînés de New York Public Enemy, Nas, Mobb Deep ou encore le Wu Tang Clan, qu’il cite souvent comme l’une de ses plus grandes influences. Pourtant, il raconte à longueur d’interviews son combat contre toutes les discriminations, quelles qu’elles soient. A peine le sujet évoqué, il se lance dans une longue tirade:

«Je représente tous les marginaux, les noirs qui subissent le racisme tous les jours, je représente les blancs qui subissent le racisme tous les jours, je représente les homosexuels qui subissent les préjugés. Je représente tous les gens qui sont bizarres, qui s’expriment en tant qu’individus et qui subissent de la condescendance tous les jours. Je représente tous les gens à qui on a dit qu’ils étaient bizarres, stupides et toutes les choses comme ça. C’est pour ça que je fais de la musique.»

Pourquoi un tel écart entre la légèreté de ses paroles et le message qu’il délivre dans les médias?

«Je ne veux pas être vu comme un rappeur politique. Je ne fais pas de marketing, je n’ai pas besoin de parler de politique pour avoir l’attention des gens. Je préfère parler de ce que j’aime faire et le transformer en art. […] Ce n’est pas le contenu qui est le plus important mais le son, la manière dont on allie les sons. Je veux faire de la nouvelle musique, avec de nouveaux sentiments.»

Talent naturel et influences multiples

Et il faut bien le reconnaître, ASAP Rocky a un don naturel pour parler de choses légères avec talent et une énergie communicative. Côté son, là encore, il ne rentre pas dans la case à laquelle il était prédestiné.

Si son vrai prénom, Rakim, est un hommage au rappeur légendaire de Long Island, impossible d’identifier sa musique à la Big Apple en l’écoutant. New York n’est qu’une de ses nombreuses influences musicales, qui sont aussi à chercher du côté de Houston, avec des beats planants et des voix rendues graves par le ralentissement de la screw-music du Texas, de Los Angeles, Cleveland ou encore Miami.

ASAP Rocky représente, avec d’autres membres de la jeune génération, la fin du régionalisme hip-hop et l’arrivée d’une musique aux influences multiples et mélangées, aiguisées au cours de journées passées «à se défoncer et à regarder des clips sur Internet». Et les influences musicales vont bien au-delà du hip-hop.

«Je n’écoute pas que du hip hop, j’écoute d’autres styles. Je voulais avoir MGMT, Justice, Jessie Ware sur mon album, mais ça n’a pas été possible. Ils devaient être sur l’album mais l’info a fuité.»

LONG.LIVE.A$AP contient au final une apparition remarquée du DJ électro Skrillex sur Wild For The Night et évoque à deux reprises Nirvana, dont le culte Nevermind figure dans ses 25 albums préférés aux côtés de Jimi Hendrix.

L’horizon d’A$AP Rocky est décidément bien plus étendu que le rap. Et même quand il perpétue certains des clichés du rappeur américain, comme celui de s’autoproclamer expert de la mode haut de gamme, il semble le faire mieux que ses prédécesseurs.

La mode, en mieux

Les vêtements sont de marque, mais le style est sobre. Ses 3 millions de dollars, il affirme les avoir épargnés. Pas (ou plutôt plus) de dents en or ou de colliers, juste une énorme bague carrée, «le seul diamant que j’ai, un cadeau de Swizz Beats, le prince de Dubaï le lui avait offert». «Ça vaut plus cher que ma carrière», glisse-t-il malicieusement.

ASAP Rocky ne se fait pas prier quand on lui demande de nous décrire ce qu’il porte: sweat à capuche noir Hood by Air, jean sombre Acne Studios et Timberland noires qui semblent taillées dans du pneu.

«Elles sont custom made, avec une surface rude, rêche. Je ne veux pas qu’elles aient l’air trop neuves, il faut les faire, donc je les porte beaucoup.»

Ses yeux s’illuminent quand il évoque son designer préféré, Raf Simons, dont il n’aurait raté pour rien au monde le défilé pour Dior le matin même. Son goût pour le minimalisme chic, sans «bling-bling, grosses chaînes, lunettes de soleil la nuit et tout ça», le «pretty motherfucker» comme il se qualifie lui-même avec modestie l’a hérité d’un intérêt profond pour la mode qui date d’avant ses premiers cachets. Il a même pensé à travailler chez Hermès sur Madison Avenue.

«J’ai posé une candidature, j’ai appris qu’elle avait été acceptée, mais on m'a annoncé au même moment que j’allais avoir ce contrat. Alors j’ai dit "fuck that".» 

Son amour pour la mode pointue lui vaut d’ailleurs, avec ses éloges répétés de la différence, de se faire qualifier d’homosexuel par une frange de la communauté hip hop. «Le hip hop est toujours homophobe», constate-t-il, malgré  les quelques voix qui se sont élevées contre cet état de fait ou le coming-out de Frank Ocean. Mais quand on aborde un autre sujet récurrent du hip hop, la misogynie, il se fait moins loquace. Certains clichés ont la peau plus dure que d’autres.

France Ortelli et Grégoire Fleurot

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Publié le 22/01/2013
Mis à jour le 24/01/2013 à 19h15
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