Ce que le déploiement français au Mali nous dit de la réalité de la guerre

Soldats français à Niono, le 20 janvier 2013. REUTERS/Joe Penney

Soldats français à Niono, le 20 janvier 2013. REUTERS/Joe Penney

Le décryptage des moyens humains et matériels vus à la télé nous apprend beaucoup de choses sur les buts de l'opération Serval: il n'y pas de «ruée vers le Nord» du pays.

Entre 1.500 et 2.000 hommes en à peine une semaine. L’opération Serval semble avoir été déployée dans des conditions exemplaires d’organisation et de logistique.

Initialement prévu pour début 2013, puis repoussé à l’automne, l’envoi de troupes françaises au Mali aura finalement été déclenché dans l’urgence, en réponse à une initiative des combattants islamistes de l’Azawad vers le sud du pays et notamment vers sa capitale Bamako.

A terme, ils devraient être 2.500 soldats sur le théâtre d’opérations malien. Plus, si l’on compte les effectifs mobilisés en dehors du pays: des moyens aériens, notamment à N’Djamena au Tchad; des moyens logistiques un peu partout dans la région et en France ainsi que des troupes en attente, en cas de besoin, à Abou Dhabi. 2.500 hommes, c’est la conception moderne du bataillon: le Groupement tactique inter-armes (GTIA), rodé en Afghanistan. Une organisation qui peut être adaptée en fonction des situations, reposant sur trois gros blocs d’infanterie (les sous-GTIA) et des appuis variables: cavalerie, artillerie, génie, unités cynophiles destinées à la fouille opérationnelle ou encore hélicoptères.

On notera que le gros des forces terrestres se compose d’infanterie de marine (les héritiers de la coloniale) et de légion étrangère. La plupart de ces contingents ont déjà l’expérience de plusieurs théâtres d’opération africains, le Tchad étant particulièrement proche de par sa situation géographique, climatique et stratégique de ce à quoi sont confrontés les hommes au Mali. Le recours à la force aéromobile est aussi exceptionnel. La France n’a jamais jusqu’ici déployé autant d’appareils sur un même lieu: ils pourraient être plus de 15 à terme, en incluant les Tigre, le fleuron de l’aviation légère de l’armée de terre.

Le déploiement de VBCI, d’énormes blindés d’infanterie de toute dernière génération –particulièrement impressionnants lorsqu’ils se déplacent– et de canons automoteurs Caesar offrant une capacité d’artillerie lourde et mobile a été confirmé.

En première ligne, l'armée malienne

Le mouvement soudain et rapide de nombreuses troupes françaises donne l’impression que l’objectif militaire au Mali a changé. Alors qu’il y a quelques mois, l’Europe, et non la France, devait intervenir en soutien de forces africaines, nous avons aujourd’hui le sentiment que les tricolores sont déployés au Sahel pour poursuivre les «terroristes» jusqu’au bout. Dans les faits, les Français ont surtout installé un bouclier entre le sud et le nord, interdisant toute possibilité d’une invasion des terres encore sous contrôle du gouvernement malien.

Ce verrou est pour l’instant articulé autour du fleuve Niger à Markala –où les Français ont installé un état-major– et des localités de Sévaré, Mopti, Konna et Diabali. Plus au nord, c’est le Sahel.


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En première ligne, ce sont en réalité des militaires maliens qui avancent vers les villes occupées. Pour l’instant, elles semblent avoir été confrontées à peu de résistance. Beaucoup de combattants islamistes ont été mis en déroute par les bombardements français. Le reste n’ose pour l’instant pas s’attaquer massivement aux Maliens... ou plutôt à leurs appuis français.

L’état-major des armées, s’il se refuse à communiquer sur les forces spéciales, confirme que leur mission consiste principalement à faire la liaison avec et entre les militaires maliens, à les soutenir et à renseigner l’aviation sur les cibles potentielles. Les hommes du 1er RPIMa, du 13e RDP et du CPA10 –reconnaissables à leurs véhicules, filmés par plusieurs médias, qui arment a priori le gros de ce détachement, sont formés pour des missions polyvalentes. Légers et mobiles, ils ont notamment une formation spécifique au contre-terrorisme, à la libération d’otages et au guidage des bombardements aériens.

Pour l’instant, peu de résistance donc. Le porte-parole de l’état-major des armées, le colonel Thierry Burkhard, précisait le 18 janvier que les troupes conventionnelles n’avaient pas été impliquées dans des combats. Seules les forces spéciales avaient échangé des coups de feu avec l’adversaire, sans compter de blessés dans leurs rangs. Sans eux, les Maliens peineraient à avancer. Mal équipés et moralement très affaiblis, la présence de troupes d’élites françaises les empêche de poursuivre les déroutes à répétition de ces derniers mois.

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La stratégie mise en œuvre jusqu’ici ressemble à ce qui avait été fait dans les derniers jours de la bataille d’Abidjan, en 2011. Après un bombardement intensif des positions lourdes des forces de Laurent Gbagbo, les forces du nord, fidèles au président Ouattara, étaient montées à l’assaut du palais. Beaucoup des défenseurs avaient déposé les armes en apercevant les colonnes de blindés français... qui empêchaient les assaillants de reculer en bloquant leur retraite.

Officiellement: les Ivoiriens ont capturé d’eux-mêmes le «Boulanger» –surnom de Laurent Gbagbo– alors que dans les faits, la lourde pression des Français, au sol et dans les airs, a certainement fait le gros du travail. Au Mali, on observe le même phénomène: les annonces de libération des villes par l’armée malienne se multiplient, n’évoquant qu’un simple «appui» de leurs alliés français. C’est bon pour le moral et pour l’image des uns et des autres.

Avancer vers le nord: oui, mais pas trop

Le début de l’opération Serval donne presque l’impression d’une ruée vers le nord, à bord des VAB caractéristiques de l’armée française. Pas de raisons de s’arrêter, en effet, tant qu’il n’y a pas de résistance en face.

La communication n’est pas neutre ici. Elle contribue certainement à la méfiance des combattants du nord: au ministère de la Défense, on refuse de donner trop de détails concernant les opérations. Par contre, on n’hésite pas à embarquer les caméras des grandes chaînes de l’Hexagone pour montrer l’avancée inexorable des blindés sous les hourras d’une population enthousiaste d’être enfin libérée. Pourtant, les libérateurs n’ont jusqu’ici pas commencer à libérer le Sahel, territoire particulièrement difficile d’accès.

Au fur et à mesure de l’avancée, plus modeste que les images n'en donnent l'impression, il faut aussi sécuriser les villes et les routes. Ces dernières sont indispensables pour assurer la logistique des troupes engagées... et restent rares. Quelques pistes cabossées et une route goudronnée, reliant notamment Segou, Mopti et, plus au nord, Gao. Les combattants islamistes n’ont jusqu’ici pas mis en œuvre des moyens observés par ailleurs au Moyen-Orient et en Asie Mineure. La présence de combattants d’Aqmi et d’autres groupes lui étant affiliés laisse pourtant craindre le recours tôt ou tard aux attentats. Il faudra donc tôt ou tard opter pour une stratégie de contre-insurrection qui demande d’occuper le terrain, les villes et les routes (ce qui demande beaucoup de moyens humains, moyens auxquels la France espère encore que les Africains, notamment de la Cédéao, contribueront suffisamment vite).

De l’insurrection au terrorisme

Car la guerre changera de visage si les combattants islamistes —une partie d’entre eux, au moins— abandonnent les pick-up bien visibles pour les moyens aériens français et se fondent dans la population. Ils privilégieraient déjà cette approche dans certaines villes où ils interdisent à la population de partir. Ils savent que ce bouclier humain est pour eux la meilleure protection contre les avions français. Le colonel Burkhard confirme:

«S’il y a des civils, on ne tire pas

Qualifiés de terroristes depuis le début de l’opération, par les militaires comme par les pouvoirs politiques, les combattants islamistes n’ont pourtant jusqu’ici pas eu recours aux attentats. S’ils se cachent au milieu des civils, ils ont surtout recours à des méthodes de guérilla: mobiles, ils se déplacent vite. Ils comptaient jusqu’ici surtout sur leur avantage matériel et moral pour disperser l’armée malienne. Cet avantage a été littéralement anéanti par l’intervention française.

La plupart de ces combattants connaissent parfaitement le désert sahélien. Mais à en croire la plupart des experts du pays, ils sont pour l'instant peu appréciés par les locaux, et sont donc moins protégés que les insurgés en Afghanistan. Ils bénéficient cependant d’une zone géographique immense dans laquelle se cacher, profitant des pistes de la contrebande et des trafics propres à la région. Une mobilité qui s’étend loin au-delà du Nord-Mali, notamment jusqu’en Libye, en Mauritanie et au Sahel. Dans ce contexte, il reste difficile même pour les moyens aériens français de localiser de petits groupes d’hommes particulièrement habitués à cette géographie.

Que faire dès lors? Les objectifs à long terme de l’opération Serval restent flous. Alors que François Hollande réclamait de stopper la progression des islamistes vers le sud et vers Bamako, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian veut totalement reconquérir le Mali. Dans tous les cas, si le contingent français bénéficie de moyens humains et matériels conséquents, il aura rapidement besoin des forces africaines pour occuper le terrain et sécuriser progressivement les zones libérées. Dans combien de temps? Personne n’a la réponse.

Romain Mielcarek