France

Véronique Courjault, la «belle indifférente»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.06.2009 à 12 h 04

Batailles d'experts à l'audience.

Dans l'affaire Courjault, un rebondissement en appelle un autre. Lundi 15 juin devant la cour d'assises d'Indre-et-Loire, le Pr Israël Nisand,  spécialiste de gynécologie-obstétrique (CHU de Strasbourg), expert de longue date devant les tribunaux français, avait créé l'événement. Cité par la défense il avait, fort de son expérience professionnelle, avancé que Véronique Courjault n'avait, pour d'évidentes raisons techniques, pas pu étouffer ses trois enfants après leur naissance et que ces derniers étaient selon toute vraisemblance morts lors de l'accouchement bien avant la délivrance.

En clair, ces enfants n'auraient pas été tués par l'accusée. Si tel est le cas — et quoi qu'ait pu dire une accusée dont les dires  ne pèsent guère —  l'affaire bascule. Certes, Véronique Courjault est bien responsable de la mort de ses trois enfants mais peut-on encore la poursuivre pour avoir, à trois reprises, «volontairement donné la mort avec préméditation»? Amplifiées par de nombreux médias, les déclarations du Pr Nisand ont, bien évidemment, fait grand bruit. Trop sans doute.

«Gasp» ou «linge souple»

La déposition de ce témoin contredisait de manière absolue les conclusions des expertises réalisées sous l'autorité du Pr Dominique Lecomte, directrice de l'Institut médico-légal de Paris. Au terme des deux autopsies pratiquées sur les deux cadavres des nouveaux-nés retrouvés en 2006 par Jean-Louis Courjault dans le congélateur de son appartement de Séoul, le Pr Lecomte avait conclu que les deux enfants étaient nés, avaient respiré avant de mourir par asphyxie mécanique, un «linge souple» ayant été apposé sur leur visage. Le Pr Lecomte ajoutait, fait aggravant, que dans l'un des deux cas la pression exercée avait été si forte qu'elle avait provoqué une série de fractures majeures au niveau du massif facial.

Qui du Pr Nisand ou du Pr Lecomte dit le vrai? Pour tenter d'en avoir le cœur net, le président Domergue demanda par voie judiciaire, dans la matinée du 16 juin, à la directrice de l'Institut médico-légal de Paris de revoir sa copie. La réponse arriva en début d'après-midi, technique autant que brutale. Assistée d'un expert gynécologue-obstétricien le Pr Lecomte maintient ses conclusions. Et fournissant toute une série de détails anatomo-pathologiques comme sa discipline sait les produire, elle renvoie le Pr Nisand au fond du court. Alors? Ces enfants sont-ils morts après un simple «gasp», alors que Véronique Courjault tentait avec violence de les extraire de son corps? Sont-ils au contraire morts après être sortis du corps de leur mère, avoir crié, pleinement respiré et avoir été violemment privé d'air au moyen d'un «linge souple»? Le Pr Nisand soutient le premier scénario. Le Pr Lecomte estime apporter les preuves de la réalité du second. Pour éclairer les jurés, un troisième expert devra être commis.

Mais, précisément, les experts éclairent-ils les jurés? Des jurés qui devront choisir entre ces deux extrêmes: une peine de deux ans de prison avec sursis ou la réclusion criminelle à perpétuité. Et cette femme qui ne cesse d'échapper à ses experts. Après avoir entendu des experts psychologues, on pouvait espérer les lumières de la science psychiatrique. Las!

Mardi 16 juin, deux collèges d'experts psychiatres ont déposé leurs conclusions et longuement répondu aux questions du président Domergue, des parties civiles, de l'avocat général Philippe Varin et de la défense dirigée de main de maître par Me Henri Leclerc. Le premier collège était composé des docteurs Jean-Michel Masson et Fanny Puel-Métivier. Le second du Dr Paul Bensussan et du Pr Serge Brion. Ces spécialistes ont tous rencontré à plusieurs reprises l'accusée. Ils viennent aujourd'hui devant elle raconter ce qu'ils pensent savoir de ses profondeurs inconscientes. Ils parlent et reparlent de «frigidité», d'«anorgasmie», de «pauvreté sexuelle», de «procrastination», de «clivage du moi», de «clivage d'objet», de «déni», de «dénégation», de «mensonge» de «dissimulation» et, bien évidemment d'«hystérie», ce langage du corps.

«Du pain sur la planche»

Les experts psychiatres aimeraient-ils être à la place des juges? Sans doute pas. Mais ils déploient une énergie considérable pour peser sur le jugement et développent des «hypothèses». Ils ne sont sûrs de rien mais estiment que l'on pourrait penser que... Pour ce qui est de Véronique Courjault, une seule certitude: elle ne souffre d'aucune maladie mentale. Le Dr Bensussan dira qu'il pense qu'elle n'est «ni une folle ni un monstre» mais qu'elle aura besoin d'une psychothérapie, ajoutant, s'adressant à l'intéressée qu'«il y aura du pain sur la planche».

Pas de maladie mentale grave, pas de psychose (encore que certains experts estiment qu'elle en est «aux frontières») mais une question centrale : sommes-nous là en face de trois «dénis de grossesse» ou en face d'une menteuse d'une dissimulatrice? On peut le dire autrement : Véronique Courjault a-t-elle agi en pleine conscience où, comme elle le déclare, son corps était alors comme dissocié de sa tête? Les témoins cités la veille par la défense avaient vigoureusement plaidé en faveur du déni de grossesse. Aujourd'hui les experts psychiatres concluent que non ; ou évoquent un «déni partiel». Ils estiment qu'il n'y a pas eu «altération du discernement»; ou que cette altération est «légère»; ou «modérée».

Batailles d'ego

Mais les experts psychiatres parlent surtout et avant toute chose de ces autres experts qui sont venus témoigner la veille sans jamais avoir vu et entendu l'accusée. Et soudain, devant les jurés et le public médusés, la salle d'audience se transforme en champ de bataille. Bataille entre experts commis par la justice et spécialistes du déni de grossesse omniprésents depuis peu dans les médias. Bataille entre psychiatrie traditionnelle et psychanalyse. Bataille, surtout, entre ego. Dans cette joute, le Dr Bensussan excelle. Il n'aura de cesse de dénigrer le Pr Israël Nisand ainsi que les psychanalystes Sophie Marinopoulos et Claude Halmos. Il accusera en substance la défense de s'être saisi du concept de «déni de grossesse» et d'avoir en quelque sorte instrumentalisé l'accusée.

Véronique Courjault dit que, dans son enfance, elle a fait le rêve d'avoir un «sexe plâtré»? Pour le Dr Bensussan la chose n'a pas à être prise en compte, ce n'est que la traduction de son incapacité à jouir. Pour sa part, il ne partage pas les vues du Pr Brion (avec qui il co-signe pourtant son rapport d'expertise) qui voyait en Véronique Courjault une forme grave d'hystérie; une hystérie dont le Dr Masson nous rappelle qu'on la désignait parfois jadis comme la «belle indifférence».

Les psychiatres savent sans doute mieux que quiconque ce que les mots et les lapsus veulent dire. A la barre, le Dr Fanny Puel-Métivier aura ce mot à l'adresse du président Domergue et des jurés: «C'est bien simple, dans cette affaire, on n'y retrouve plus ses petits».

Jean-Yves Nau

Image de une: Reuters

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