Si Obama veut devenir un grand président

Barack Obama prête serment le 20 janvier 2013. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool

Barack Obama prête serment le 20 janvier 2013. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool

Il va devoir s'extraire d'une ligne de gauche purement réactionnaire et viser une nouvelle redéfinition du contrat social américain.

Il y a quatre ans, lors de sa première investiture, Barack Obama avait prêté serment dans un contexte où les attentes étaient énormes et le péril conséquent. Arrivant sur le devant de la scène au beau milieu de la crise économique la plus grave depuis 70 ans, il était une source d'inspiration et symbolisait le changement social.

Dans une telle atmosphère, rares sont ceux qui voulaient connaître l'idée fondamentale qu'avait le président sur le rôle du gouvernement. L'urgence simplifie la tâche d'un chef de l’exécutif.

En janvier 2009, qu'importe l'élu et son parti d'origine, l'agenda présidentiel aurait sans doute été identique: éviter que l'économie américaine ne connaisse une seconde Grande Dépression, sauver le secteur automobile, restaurer les flux de crédit et redonner du travail aux Américains.    

En ayant rempli tous ces objectifs, et en se donnant même le luxe d'y ajouter une réforme du système de santé, Obama doit aujourd'hui faire face au problème suivant: que faire pour son bis?

La toile de fond de sa seconde investiture est celle d'une stature présidentielle bien moins prometteuse, d'une économie en meilleure forme, et son nouveau mandat débute sans aucun péril spécifique à l'horizon. Après un éloquent discours inaugural, il risque de gouverner à la Dwight Eisenhower ou George H.W. Bush ‒en trouveur de solutions efficace et modéré, mais sans grandes aspirations.

Dépasser le pragmatisme

Le mot qu'Obama a le plus souvent utilisé pour se décrire est celui de «pragmatiste». En continuant sur ce mode pendant quatre nouvelles années, on se souviendra certainement de lui comme d'un preneur de décisions habile et d'un bon gestionnaire pour temps troublés. Mais s'il ne vise pas plus haut, il est peu probable qu'il réussisse à devenir le dirigeant transformateur qu'il s'était promis d'incarner.

Dire que le président doit encore développer une vision gouvernementale vaste et cohérente ne veut pas dire qu'il manque d'agenda politique. Le programme du second mandat d'Obama commence déjà à émerger: il s'agira de contrôler la circulation des armes, de réformer la législation sur l'immigration et de préserver les fondements du système social fédéral –le Medicare, le Medicaid et la sécurité sociale.

Mais, globalement, cet agenda se fait en réaction à des événements et en réponse à des opportunités politiques: le contrôle des armes, c'est à cause de la fusillade de Sandy Hook, l'immigration, pour répondre au poids grandissant des latinos dans la société, et la défense des avantages acquis, c'est pour s'opposer aux nouveaux Jacobins, la frange républicaine la plus conservatrice de la Chambre des Représentants.

Mais un agenda aussi défensif fera courir de gros risques à Obama et aux Démocrates. Le principal danger, c'est de glisser vers un libéralisme purement réactionnaire –financer des programmes parce qu'ils représentent un intérêt électoraliste, et pas parce qu'ils répondent à certains principes fondamentaux.

S'attaquer aux inégalités, vraiment

Ce qui entrave une pensée libérale plus ambitieuse sur le rôle du gouvernement, c'est le coût de plus en plus exorbitant des dépenses sociales. Voilà pourquoi les Démocrates sont en train de se transformer en parti des dépenses de transfert et refusent d'envisager la moindre idée nouvelle pour peu qu'elle soit coûteuse. Lors des débats sur le plafonnement budgétaire, le Président et le Congrès se sont déjà mis d'accord sur une baisse des dépenses discrétionnaires et non liées à la défense, devant atteindre d'ici dix ans environ 2,5% du PIB, soit leur niveau le plus bas depuis cinquante ans.

Cette baisse est compensée par la croissance des dépenses sociales et par les intérêts sur la dette nationale. Le paradoxe, c'est qu'en refusant d'accéder à certaines demandes républicaines sur la réduction à long-terme du coût des pensions de retraite, les Démocrates ne pourront pas faire grand chose d'autre pour investir dans l'avenir. Face à de nouveaux problèmes, la restauration de l'équilibre budgétaire à long-terme est encore une fois devenue le prérequis de toute action gouvernementale fédérale.

Mais à quoi pourrait ressembler une ligne libérale plus active et ambitieuse, et à quels problèmes pourrait-elle s'atteler ces prochaines années? Avant tout, je reste persuadé qu'elle devrait s'en prendre au problème de l'inégalité.

Depuis les années 1970, les revenus des Américains les plus fortunés se sont spectaculairement éloignés de ceux des tranches moyennes et inférieures, avec comme résultat l'avènement d'une société beaucoup plus classiste, et la dévalorisation de toutes les institutions communes. Mais les Démocrates hésitent à s'atteler directement au problème, et ce pour deux raisons. La première, c'est qu'en dehors d'une couverture santé universelle et d'une taxation plus importante des riches, ils ne savent pas vraiment comment s'y prendre. La seconde, c'est qu'ils craignent que l'égalité ne soit plus aussi haut dans l'échelle des valeurs américaines.

Tant que les Républicains continueront à se marginaliser tous seuls, les Démocrates obtiendront des victoires politiques par la passivité. Mais s'il veut devenir un grand président, Obama devra continuer sur la lancée de son premier mandat –la réforme du système de santé– et l'amener encore plus loin: s'atteler au concept plus général d'égalité sociale, et en faire le grand œuvre de son second mandat.

Dès lors et a minima, il devra se donner comme objectif l'amélioration du système éducatif public, une question qui avait été citée lors de son premier discours devant le Congrès, pour tomber rapidement dans l'oubli. Le président a toujours un chance de laisser sa marque dans l'histoire du libéralisme national, à l'instar de Franklin Roosevelt, Lyndon Johnson et Bill Clinton avant lui, chacun à leur manière. Mais pour rejoindre ce panthéon, il devra s'extraire d'une ligne de gauche purement réactionnaire et viser une nouvelle redéfinition du contrat social américain.

Jacob Weisberg

Traduit par Peggy Sastre

Une version de cet article a également été publiée dans le Financial Times.

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