Pour transformer la politique américaine, Obama doit déclarer la guerre aux Républicains

Barack Obama, son épouse Michelle, ses filles Malia et Sasha et le président de la Cour suprême John Roberts lors de la prestation de serment, le 20 janvier 2013 à la Maison Blanche. REUTERS/Larry Downing.

Barack Obama, son épouse Michelle, ses filles Malia et Sasha et le président de la Cour suprême John Roberts lors de la prestation de serment, le 20 janvier 2013 à la Maison Blanche. REUTERS/Larry Downing.

Le président réélu doit oublier les compromis de son premier mandat et viser ses opposants à la jugulaire.

Lundi 21 janvier, Barack Obama présidera la grande rentrée politique de son administration. Ce qui serait parfaitement judicieux, c'est qu'il s'avance vers le micro, balaie l'assistance du regard et pousse un énorme soupir: tant de gens attendent tant de choses d'un gouvernement, semble-t-il, capable de si peu.

Une seconde investiture évoque un nouveau départ, mais aujourd'hui, cette renaissance est entravée par des débats sans fin. Elle fait suite à un cul-de-sac sur le mur budgétaire et en précédera d'autres sur le plafond de la dette, les dépenses sous séquestre et le budget. L'élection n'a rien changé: toutes les fonctions gouvernementales sont toujours aux mains des mêmes personnes et elles ne s'entendent absolument pas. Rien ne dit que le bras de fer entre le président et la Chambre des représentants, majoritairement républicaine, trouvera de sitôt une issue.

Les discours inauguraux sont censés être des événements grandioses et exaltés. Les présidents se placent sous l'égide de divers héros nationaux, que ce soient George Washington ou Martin Luther King Jr. Pour George W. Bush, c'était la Liberty Bell.

En se servant ainsi de l'histoire, c'est comme si la grandeur et le triomphe étaient à portée de main, comme une boîte de conserve en haut d'une étagère. Le but, c'est de montrer combien les Américains ne se laissent pas coincer dans les ornières du quotidien.

Mais ce genre d'ambition rhétorique sera sans doute excessive pour le second discours inaugural d'Obama: après ces quatre dernières années, comment exhorter la nation et ses représentants à l'action collective en vous tenant sur le perron d'un bâtiment où toute action collective demeure lettre morte? Toutes les astuces bipartisanes ont été usées jusqu'à la corde et elles ne fonctionnent pas. Les gens n'y croient plus.

Le pourcentage d'opinions favorables dont peut se targuer le Congrès est désormais de 14%, soit le niveau le plus bas de l'histoire. Et en décembre, une enquête Gallup montrait que, pour 77% des sondés, le fonctionnement de Washington était «gravement préjudiciable» à l'ensemble du pays. 

De grandes choses dans un contexte pourri

Dans son discours, Obama devra relever un défi identique à celui de son second mandat: réussir de grandes choses dans un contexte pourri. Pour en sortir la tête haute, il devra dépasser la simple application habile de stratagèmes prévisibles.

La rancœur partisane de Washington, l'étendue des problèmes auxquels le gouvernement est confronté et le temps limité dont dispose Obama avant de devenir un canard boiteux pointent tous vers une seule et unique conclusion: s'il veut bétonner son legs politique, le président qui parlait si noblement de politique bipartisane et de coopération lors de sa première investiture n'a qu'une chose à faire, c'est détruire le parti républicain. S'il veut transformer la politique américaine, il devra viser la jugulaire.

Évidemment, Obama pourrait se résigner au seul inventaire des succès de son premier mandat: grâce à lui, la réforme du système de santé a été mise en œuvre, l'économie a pu reprendre des couleurs et l'armée se requinquer après deux longues guerres.

Mais il est bien plus ambitieux. Quand il s'est présenté en 2008, il n'était qu'un simple sénateur, fort d'un seul mandat et sans aucune expérience de l’exécutif. Lors de son premier mandat, s'il a fait de la refonte la plus en profondeur possible du système de santé son cheval de bataille, c'est parce que, comme il le répétait à ses assistants, il voulait «marquer l'histoire». Et il a sans doute réussi.

Son envergure présidentielle est d'ores et déjà conséquente. Mais rien n'indique qu'il souhaite se la jouer pépère pendant cette seconde manche. Sur les questions du contrôle des armes, de l'immigration et du changement climatique, il a déjà l'écume aux lèvres. Et pas la moindre intention de rester dans les cordes. 

Réduire les Républicains en miettes

Dès lors, quelle stratégie le président devrait-il adopter, avec des aspirations aussi radicales? Le Barack Obama de 2009 aurait sans doute envisagé la chose en tentant de rallier l’adhésion de quelques Républicains et en accédant à certaines de leurs demandes en espérant un échange de bons procédés —des votes en sa faveur. C'est l'approche traditionnelle. Là-dessus, pour sécuriser le tout, il aurait pu aussi ajouter un peu de lèche faite aux législateurs.

Mais ce sont de vieilles ruses, qu'il a purement et simplement abandonnées. Il ne croit pas en une telle tactique et il n'a pas le temps de la mettre en œuvre.

Selon ce qu'il expliquait lors de sa dernière conférence de presse, Obama estime que les Républicains sont fermement décidés à jouer l'opposition. Même de la lèche n'y fera rien.

Et qu'importe s'il surestime l'intransigeance des Républicains, d'autres contraintes limiteront les probabilités d'une coopération réussie. Certains législateurs républicains ont les primaires des élections de mi-mandat de 2014 en ligne de mire et ne prendront pas le risque de passer pour de gentils conciliateurs. Au maximum, Obama ne dispose sans doute que de 18 mois avant de voir son nom systématiquement accolé au terme de «canard boiteux».

Il lui reste une dernière option: réduire les Républicains en miettes. Qu'il réussisse ou non sur le plan législatif, compte-tenu de ses ambitions, son objectif devrait être la disgrâce absolue de ses opposants. Avec une série de combats sans aucune ambiguïté politique et portant sur des sujets hypersensibles, Obama pourrait soit pousser les Républicains à s'allier aux éléments les plus extrêmes de leur coalition, soit provoquer des remous si conséquents au sein du parti qu'il serait plongé, du moins provisoirement, dans une déroute des plus totales.

«Transformateur» ou «concierge»?

Cette théorie d'une transformation politique se fonde sur une version belliqueuse (et quelque peu bâtarde) des écrits de Stephen Skowronek, professeur de sciences politiques à l'Université de Yale. Son oeuvre étudie en long et en large ce qui distingue les présidents «transformateurs» des simples spectateurs —ou présidents «concierges».

Pour qu'un président transforme la vie politique, il faut qu'un ordre ancien s'effondre et que les orthodoxies doctrinales qui le maintenaient en place s'épuisent d'elles-mêmes. En 2009, Obama ouvrait son premier mandat sur l'édification d'un nouveau consensus dépassant le clivage des partis. La manœuvre n'a pas fonctionné, mais en exploitant les faiblesses du parti républicain actuel, Obama a désormais l'occasion d'accélérer la chute de l'ordre ancien en augmentant le coût politique que représente une coalition républicaine centrée autour des absolutistes du 2ème amendement, des négationnistes climatiques, des partisans de l'«auto-expulsion» et d'une frange d'irréductibles anti-impôts.

Le président a suffisamment d'ambition et son programme de second mandat peut permettre ce genre de clarification. L'autre condition nécessaire à la mise en pratique de cette théorie repose sur la réaction des Républicains. Obama aura besoin de deux choses de la part du parti: des réactions excessives et des dissidents charismatiques.

Évidemment, ils ne vont pas lui apporter tout cela sur un plateau, mais des tensions grandissantes au sein du parti et les ambitions personnelles de certains outsiders pourraient, au final, jouer en sa faveur. Et de fait, certains Républicains sont déjà sur la bonne longueur d'onde en matière de contrôle des armes, d'immigration et même de politique fiscale. 

La NRA est allée trop loin

Sur la question des armes, la NRA est allée trop loin. Sa vidéo postée sur Internet et citant les filles du président a dépassé les bornes. L'hypocrisie du groupe sur le message et l'objectif de son clip (par ailleurs erroné) aggrave sa situation.

La NRA bat le rappel auprès de ses membres, resserre les rangs et joue le tout pour le tout. Certes, cela renforce sa base, mais ce n'est pas la bonne stratégie pour s'attirer les faveurs de ceux qui débattent, en pratique, de la législation sur les armes. Une telle initiative ne plaît qu'à ceux qui exècrent déjà le président.

Les Républicains disposés à s'opposer à Obama sur le terrain politique ont désormais une décision à prendre: veulent-ils être associés à un groupe qui s'oppose —et de manière tellement non-politique— à des mesures comme la vérification des antécédents des acheteurs d'armes, que soutiennent 70 à 80% des Américains?

Les sondages montrent aussi que les femmes sont plus favorables au contrôle des armes que les hommes. La NRA, par voie d'association, risque donc de faire passer encore un peu plus le Parti républicain pour celui des hommes blancs, sudistes et hargneux.

Le président peut aussi compter sur l'aide des Républicains qui n'hésitent pas à critiquer les membres les plus extrêmes de leur coalition. Pour le gouverneur du New Jersey Chris Christie, la vidéo de la NRA est «répréhensible». Et des membres du parti nourrissant des ambitions nationales devront suivre son exemple.

Le président peut s'en donner à cœur joie et traiter le Parti républicain de tous les noms, ce n'est pas pour autant que les gens l'écouteront. Ce qu'il faut, c'est qu'au sein du parti, certains individus s’attellent à ratifier ses propositions —ou cessent, du moins, de marcher main dans la main avec ses franges les plus indignes. Quand des Républicains aux ambitions nationales s'opposent publiquement à leur parti, cela fait les affaires du président. 

(Et parallèlement, le président ne peut se permettre de perdre le soutien de certains sénateurs démocrates qui devront affronter une élection difficile en 2014. L'opposition au sein de ses propres rangs dévalorise sa tentative de faire passer le Parti républicain pour infréquentable.)

Fossé au sein des Républicains

Aujourd'hui, si le Parti républicain montre certains signes d'instabilité, c'est aussi parce que le président a déjà mis en œuvre une version de cette stratégie. En 2012, lors de sa campagne, Obama a réussi à transformer les positions républicaines les plus conservatrices sur l'immigration et le rôle du gouvernement en handicaps politiques.

Si Mitt Romney a remporté l'investiture du parti, c'est grâce à ses propositions sur «l'auto-expulsion» des immigrés clandestins – et l'équipe d'Obama a tout fait pour que les Hispaniques ne l'oublient jamais. De même, avec les maladresses de Romney sur les 47% d'assistés, qui ont fait passer son parti pour un repaire de millionnaires égoïstes et sans-cœur.

Depuis, au sein du Parti républicain, certains postulants à la Maison Blanche, comme Chris Christie, Marco Rubio et Bobby Jindal, tentent de redorer le blason de leur parti. Ce qui provoque d'importantes secousses internes à mesure que les Républicains cherchent la formule magique capable de les faire passer d'un parti s'appuyant en priorité sur le vote des vieux blancs à une formation politique attirant des électeurs jeunes et issus des minorités.

Et redoutant un avenir peu radieux pour leur parti, des Républicains pourraient être tentés de s'allier au président, ce qui débloquerait certains des problèmes majeurs auxquels le pays doit faire face, et valoriserait, de fait, le legs politique d'Obama. Dans le cas contraire, le président creusera le fossé entre les Républicains persuadés d'une évolution nécessaire de leur parti sur la question de l'immigration, des armes ou du changement climatique, et ceux qui les accuseront de trahir les principes du parti.

Sourire aux lèvres et bras croisés

Ce genre de combat risque d'être bruyant et voyant —et contre-productif à court-terme. Le président pourra jeter de l'huile sur le feu en appuyant sur certaines angoisses républicaines de voir le parti se définir de plus en plus par ses franges les plus extrémistes, ce qui, en retour, poussera les plus conservateurs à craindre que les modérés ne deviennent les esclaves du politiquement correct. D'où des déclarations de plus en plus criardes et absolutistes, comme celles faites par des conservateurs cherchant les différences entre un viol légitime et illégitime —ce qui pourrait, d'une pierre deux coups, renforcer un peu plus le contrôle démocrate sur le Sénat.

Et du point de vue du grand public, ces guerres intestines paraîtront largement déconnectées de leur vie quotidienne. (Que les Démocrates alléchés par l'odeur du sang ne se réjouissent pas trop vite: ces tensions sont le préalable nécessaire à une renaissance du Parti républicain, et le leur n'est pas non plus dénué de conflits internes).

Une telle approche ne peut se satisfaire d'une action présidentielle polie et mesurée. Elle demande de la confrontation directe, une organisation sans failles et une stratégie bien plus agressive que tout ce qu'Obama a déployé lors de son premier mandat.

Pour autant, il ne peut se transformer du jour au lendemain en carnassier. Sa posture devra plus probablement se rapprocher du style de sa seconde photo officielle: sourire aux lèvres, mais bras croisés.

Il n'a pas de temps à perdre

C'est une trajectoire sur laquelle Obama semble s'être déjà engagé. Il a reconnu qu'il n'allait pas passer trop de temps à parfaire ses dons de séducteur; qu'il allait sortir de Washington, aller sur le terrain et inciter les Américains à faire pression sur les Républicains. Il est en train de transformer une opération politique réussie en manœuvre réussie de gouvernance.

Cette manoeuvre aura en ligne de mire son legs historique et son programme politique  —et comme elle ne sera pas formellement associée au Comité national démocrate, elle pourra s'appuyer sur des donations quasiment illimitées. Le président avait déjà tenté d'actionner un tel bras politique après l'élection de 2008, mais en étant entravé par la perspective de sa réélection et ses premières promesses bipartisanes. Cette époque est révolue. Plus jamais.

Il est rare que les présidents sèment la discorde dans leur discours inaugural, mais le défi d'écrire une allocution dans laquelle l'exhortation au compromis ne s'évapore pas plus vite que l'air sortant de sa bouche pourrait pousser Obama à secouer un peu le cocotier. S'il ne le fait pas, s'il joue le pacifisme d'un Abraham Lincoln ou se contente d'évoquer la mémoire de tel ou tel héros passé, alors son discours comptera parmi les plus oubliables de l'histoire, car dès le lendemain, il sera à nouveau sur le front d'une bataille politique des plus féroces. Il n'a pas de temps à perdre.

John Dickerson

Traduit par Peggy Sastre

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