Bataille parlementaire droite-FN sur le front vendéen

Révélée par Slate jeudi, la présence de Marion Maréchal-Le Pen sur la liste des signataires d'une proposition de loi sur le «génocide vendéen de 1793-1794» déposée par des élus UMP et divers droite crée des remous.

Révélée jeudi 17 janvier par Slate, la cosignature par Marion Maréchal-Le Pen d'une proposition de loi sur la «reconnaissance du génocide vendéen de 1793-1794» déposée par le député Droite populaire Lionnel Luca et signée par plusieurs députés UMP et divers droite suscite des remous.

Samedi 19, un des signataires UMP, le député du Var Philippe Vitel, a annoncé à Slate sur Twitter qu'il allait retirer sa signature, avant d'expliquer à Nice-Matin qu'il s'était senti «piégé» par son collègue Lionnel Luca.

Vendredi, un autre signataire, le député UMP des Bouches-du-Rhône Dominique Tian, avait effectivement affirmé la même chose à Médiapart:

«Ce n'est pas très délicat de la part de Lionnel Luca de ne pas nous avoir dit qu'il allait lui proposer. Si j'avais su, je n'aurais pas signé.»

«On doit être très clairs avec le FN, il n'y a pas de passerelle, pas d'alliance, pas de connivence, ce ne sont pas nos amis», a-t-il également expliqué au site Marsactu.

«Je suis cosignataire par conviction»

Contacté par Slate vendredi, l'apparenté UMP Alain Leboeuf, élu de la circonscription de La Roche-sur-Yon (Vendée), qui affirme avoir signé cette proposition le 20 novembre, maintient lui sa position:

«Je suis Vendéen et je me suis prononcé très clairement par rapport à ce sujet vendéen. Les historiens s'accordent à affirmer qu'il y a eu un certain nombre de massacres. Je suis cosignataire par conviction et pas par rapport à untel ou untel, ce n'est pas mon sujet.»

Vendredi en fin de journée, le dossier législatif de la proposition de loi n'indiquait plus que cinq signataires. Hormis Maréchal-Le Pen, Luca, Tian et Leboeuf, les autres signataires initiaux sont l'ancien secrétaire d'Etat aux Anciens combattants puis à l’Intérieur Alain Marleix et deux députés vendéens non inscrits, Véronique Besse et Yannick Moreau, qui n'ont pu être joints.

La proposition de loi enregistrée à l'Assemblée (Cliquer pour voir en grand)

La liste actualisée des cosignataires de Lionnel Luca, vendredi 18 janvier au soir

L'entourage de Marion Maréchal-Le Pen a lui affirmé à l'AFP que cette signature ne recelait «aucun calcul politique», tandis que Lionnel Luca assurait à l'agence n’avoir eu «aucun contact» sur le sujet avec la benjamine de l'Assemblée et ne pas voir «de quel droit [il pourrait] refuser qu’elle se rattache» à ce texte.

«C'est MA proposition de loi!»

Furieux de certains raccourcis médiatiques ou politiques sur une alliance Droite populaire-FN (Alexis Corbière du Front de gauche a déploré dans un communiqué que «pour la première fois des députés UMP et FN font un projet de loi commun» et Harlem Désir a fustigé une «alliance», tandis que certains médias ont transformé ce texte en proposition de Marion Maréchal-Le Pen), Lionnel Luca a d'ailleurs envoyé une mise au point à la presse:

«Quand on prétend écrire, il est bien de savoir lire: c’est MA proposition de loi! Et la cosigne qui veut!»

Le bureau du député des Alpes-Maritimes rappelle, comme le faisait d'ailleurs Slate jeudi, qu'il avait déjà soumis des textes similaires sous les deux précédentes législatures.

Reste qu’il semble surprenant que Marion Maréchal Le Pen ait pu s’associer au texte, car les députés se contentent généralement de communiquer leurs propositions à leurs camarades de groupe. «En général, le député envoie sa proposition à ses collègues du même bord, étant donné que la proposition peut émaner de tout le groupe et avoir été rédigée en commun», explique une source parlementaire.

C’est à l’auteur d’une proposition que les députés qui souhaitent la cosigner doivent s’adresser, et c’est l’auteur qui inscrit de fait ses cosignataires en transmettant ces informations au service de la séance de l’Assemblée nationale. «Si Marion Maréchal-Le Pen y figure, c'est que Lionnel Luca a accepté sa présence», confirme une autre source parlementaire.

Le bureau de Luca, lui, affirme à Slate qu'il «diffuse ses propositions de loi à tous les députés», les envoyant ainsi systématiquement à ses 576 collègues par email. Il met également en avant le fait que le député a déjà écrit des textes cosignés par des élus de gauche: une proposition de résolution sur le respect de la liberté d’expression au Tibet, cosignée notamment par les députés PS Jean-Louis Bianco et François Loncle, ou un amendement visant à réduire de 10% les indemnités des parlementaires, où l'on trouvait entre autres le nom de l'actuel coprésident du groupe écologiste, François de Rugy.

«Annexe à la remorque des amis de Monsieur Copé»

Sur la forme, cette cosignature UMP-FN d'une proposition de loi, dont il ne faut pas surinterpréter la signification politique selon le blogueur parlementaire Authueil, constitue une première sous la XIVe législature. Le député du Vaucluse Jacques Bompard l'a fait à plusieurs reprises, mais lui a quitté le FN il y a sept ans. Gilbert Collard, seul député FN de l'Assemblée avec Marion Maréchal-Le Pen, nous a cependant rappelé par email qu'il avait cosigné avec des élus d'autres partis des amendements sur les droits d'accises sur la bière:

«Il s'agissait de deux amendements arc-en-ciel, rassemblant l'ensemble du spectre politique, allant du Front de gauche jusqu'au Rassemblement Bleu Marine. Pour le reste, je me suis fixé comme règle de ne pas cosigner de texte émanant uniquement de mes collègues UMP. Je n'aurais pas souhaité que les députés patriotes soient considérés comme une annexe à la remorque des amis de Monsieur Copé.»

Sur le fond, en revanche, cette cosignature est moins surprenante, la dénonciation d'un génocide en Vendée étant, comme l'a expliqué aux Inrockuptibles l'historien Nicolas Lebourg, «un sujet choisi précisément parce qu’il transcende depuis longtemps les familles des droites».

«Génocide franco-français»

En juin 1986, dans une interview à National-Hebdo, Jean-Marie Le Pen évoquait ce sujet pour remettre en cause le bilan officiel de la Shoah:

«N'étant pas spécialiste, j'ai entendu comme tout le monde le chiffre de 6 millions, mais je ne sais pas exactement comment il est établi. Pour prendre le cas d'un autre génocide, le génocide vendéen, j'observe que les estimations ont varié de 50.000 à 500.000 morts pendant 200 ans, et qu'aujourd'hui seulement un système d'évaluation sérieux, d'ailleurs imparfait, situe le chiffre à 117.000.»

En 1987, il avait tenté, à l'Assemblée nationale, de faire reconnaître les massacres commis en Vendée pendant la Révolution comme un crime contre l'humanité. Et en 2008, dans le mensuel Bretons, il était aussi revenu sur la polémique sur le «détail» en ces termes:

«J'aurais parlé, même de très loin, du génocide vendéen, personne n'aurait été choqué. J'ai dit que les chambres à gaz étaient un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale: ça me paraît tellement évident.»

A droite, en dehors de Lionnel Luca, le combat a été mené ces dernières années par des élus vendéens, comme Philippe de Villiers ou Dominique Souchet. Mais le sujet ne fait pas consensus: dans un rapport sur les questions mémorielles publié fin 2008, le président UMP de l’Assemblée nationale de l'époque, Bernard Accoyer, avait estimé que les propositions de ce type posaient «un risque de fragilisation de la société française».

Défendue par des historiens comme Pierre Chaunu ou Reynald Secher (auteur d'un livre intitulé Le génocide franco-français), le fait d'attribuer la qualification de «génocide» à la mort de 170.000 habitants de la Vendée royaliste lors de la guerre avec le pouvoir républicain est en effet, comme l'expliquait l'agence Reuters en 2009, «fermement rejeté par un certain nombre de spécialistes de la période», qui parlent de guerre civile et de crimes de guerre.

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier

Article actualisé le samedi 19 janvier à 10h45 avec les réactions de Philippe Vitel et Harlem Désir et le post du blogueur parlementaire Authueil.

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