Comment euthanasier deux éléphants

Baby et Nepal, dans le zoo de la Tête d'Or à Lyon, le 6 janvier 2013. REUTERS/Robert Pratta

Baby et Nepal, dans le zoo de la Tête d'Or à Lyon, le 6 janvier 2013. REUTERS/Robert Pratta

Questions pratiques et sémantiques autour de la mort annoncée de deux pachydermes tuberculeux du cirque Pinder. Explications du Dr Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé des animaux.

La France demeure un pays riche, capable de se payer un feuilleton éléphantesque qui nous conduit de Pinder jusqu’à l’Elysée. Un pays d’exception, le seul où l’on supplie le chef de l’Etat d’accorder la grâce à Baby et Népal, deux pachydermes tuberculeux; deux éléphantes contagieuses pour l’homme et les animaux que la justice a condamnées à mort au nom de la santé publique. Gracier? François Hollande a prudemment laissé répondre son cabinet: que la justice dise le droit et que la sentence soit exécutée. Une réponse avec les formes: «Il n'appartient plus au gouvernement d'intervenir dans le déroulement de la procédure judiciaire en cours».

Pour les services vétérinaires, les choses sont simples: les deux pachydermes sont tuberculeux et contagieux pour l’homme. Ils doivent être maintenus en quarantaine avant d’être au plus vite euthanasiés. La préfecture du Rhône l’a ordonné à la mi-décembre. Cette mesure avait ensuite été confirmée avant Noël par le juge des référés du tribunal administratif, ce en raison des «risques graves que cette infection fait peser sur la santé des personnes évoluant dans l’environnement proche des animaux».

Sans la contamination de leurs arbres pulmonaires mystérieusement contractés, les deux animaux (la quarantaine chacune) pouvait espérer vivre vingt ans encore sous l’oriflamme Pinder, qui les avait confié en 1999 au Parc de la Tête d'or de Lyon. Le cirque veut aujourd’hui les récupérer et obtenir qu’on les laisse en vie. Une pétition est en cours qui devrait bientôt atteindre son objectif des cent mille signatures et le Conseil d’Etat est saisi.

Informée de la menace qui pèse sur Baby et Népal, Brigitte Bardot avait proposé de les recueillir et de les soigner. Faute de réponse présidentielle, elle menaçait d’imiter Gérard Depardieu et de prendre la nationalité russe. Fuir cette France qui n’est plus, selon ses termes, qu’un «cimetière d’animaux».

Soigner ou tuer

La question mobilise de plus en plus les puissantes associations de défense des animaux. Elle est donc prise très au sérieux par le chef de l’Etat qui tient à le faire savoir. «J'ai bien relevé vos préoccupations concernant la communication des résultats d'analyse, votre demande de contre-expertise et enfin, les propositions de votre Fondation s'agissant du placement et du traitement des animaux», a-t-il répondu à Brigitte Bardot; ajoutant de sa main qu’il était attentif à cette question et qu’il tiendrait la Fondation de l’actrice informée. Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture et proche du chef de l'Etat, est même mobilisé pour «approfondir» la question: en savoir plus sur la réalité de l'état de santé réel des deux pachydermes.

En théorie, on pourrait soigner, de préférence à tuer. En théorie seulement, car la majorité des spécialistes estiment que chez cet animal exotique, rien ne justifie un traitement antituberculeux. On enseigne ainsi dans les écoles vétérinaires françaises la pratique l’euthanasie dès lors que la tuberculose est détectée chez un animal, éléphant ou pas. Une détection difficile, l’éléphant infecté ne montrant pas de symptômes évocateurs de cette infection.

Il arrive certes que les traitements antibiotiques (dont les résultats sont très aléatoires) soient parfois pratiqués aux Etats-Unis. Ce n’est presque jamais le cas en Europe, encore moins en Afrique. Le traitement est long et difficile à administrer surveiller. Il faut ajouter son coût (estimé à 35.000 euros par tête) qui fait qu’il est pratiquement impossible à mettre en œuvre

Risque majeur de contamination

Tel n’est pas le point de vue du Pr Bernard Debré, spécialiste d’urologie, député (UMP, Paris). Ce fan de cirque a déclaré que l’on pouvait «très facilement» traiter ces animaux. Une opinion que ne partage nullement le Dr Bernard Vallat, vétérinaire et directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale, nouvelle dénomination de l’Office international des épizooties dont elle a gardé le sigle (OIE):

«L’éléphant tuberculeux est un animal hautement contagieux par voie aérienne, autant pour les animaux que pour les employés ou les visiteurs qui sont dans son entourage. Il y a là un risque majeur de zoonose.»

Cette question a notamment fait l’objet d’un travail éclairant conduit sous l’égide de l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse. Une information documentée sur la tuberculose chez les éléphants peut également être consultée ici.

Reste l’euthanasie. «Elle n’est jamais pratiquée de gaité de cœur, explique à Slate.fr le Dr Vallat. Ce n’est pas toujours une intervention aisée même si l’éléphant a des veines de très gros calibre qui facilitent l’administration intraveineuse de produits létaux. La dose à administrer est importante compte-tenu du poids de la bête. Si l’on compte environ dix  millilitres  pour un chien de vingt kilogrammes il faudra disposer d’un demi-litre pour un animal d’une tonne. Une prémédication peut être utile pour prévenir des manifestations incontrôlées, incontrôlables et dangereuses.»

D’autres techniques existent pour tuer un éléphant. La plus fréquemment utilisée est de tirer une balle dans la tête avec une arme à feu. «Le geste doit toutefois être d’une très grande précision car le cerveau est de petit volume. Rater cette cible a des effets désastreux», précise le vétérinaire. «Les diverses conséquences sur la faune et la flore de la multiplication rapide des populations d’éléphants dans certains parcs africains nécessitent une régulation et rendent cette opération nécessaire, ajoute le Dr Vallat. C’est par exemple le cas en Afrique du sud, au Zimbabwe ou en Namibie. Dans de tels cas on peut aussi dans ce cas endormir les éléphants en administrant des produits au moyen de fléchettes tirées à distance. Il reste ensuite à les maintenir endormis le temps de les transférer dans d’autres zones géographiques.»

Pourquoi parler à leur endroit d’«euthanasie»? «C’est le terme aujourd’hui en vigueur, précise le directeur général de l’ex-OIE. Il s’inscrit dans le développement de la politique menée en matière de bien-être animal. Des normes internationales ont ainsi été progressivement élaborées. On distingue ici les animaux destinés à la consommation humaine de ceux qui sont atteints de maladies. Les premiers sont abattus et les seconds sacrifiés ou euthanasiés comme le stipule le code des animaux terrestres dans son chapitre sur la mise à mort à des fins sanitaires».

La Commune, Castor et Pollux

Les questions sémantiques ne se sont pas toujours posées. Longtemps il n’y eu pas de mot, dans les campagnes, lorsqu’un chasseur décidait que son chien vieillissant coûtait plus en nourriture qu’il ne rapportait de gibier. Il en allait généralement de même avec les chats qui n’allaient pas cacher loin de l’homme le spectacle de leurs souffrances terminales. A Paris, il y a un siècle et demi, on n’euthanasiait pas les éléphants. En revanche, on les mangeait. Le fait est rapporté par Silvère Boucher-Lambert sur son blog du Figaro.

Nous sommes à la fin de l’année 1870 et les vivres manquent dans la capitale. En quatre mois de siège des Prussiens,  60.000 chevaux sont abattus, chiens et chats se font discrets, de même que les rats. «Mais le pot-au-feu de pur-sang et l’andouille d’épagneul ne satisfaisant pas pleinement les chefs des meilleures tables parisiennes, les bouchers tournent bientôt leurs couperets vers les zoo, écrit-il. Ils achètent à prix d’or à la ménagerie du Jardin des plantes des kangourous, antilopes, paons et autres chameaux. Qui finissent en galantine, filet, terrine, saucisson pour des fêtes de fin d’année un brin particulières.»

C’est alors que le propriétaire de la «Boucherie Anglaise» du boulevard Haussmann fait pour sa part l’acquisition des deux éléphants Castor et Pollux, au prix de 27.000 francs. «Le 29 décembre 1870, Castor est abattu d’une balle dum-dum de 15 centimètres, tirée à 10 mètres par un chasseur particulièrement méritant. Le pachyderme s’écroule dans un barrissement déchirant. Le lendemain, c’est son infortuné camarade qui est exécuté. Au très chic Café Voisin, rue Saint-Honoré, du consommé d’éléphant s’invite dans le potage du repas de Noël. Ailleurs, c’est à la sauce Madère ou en boudin qu’il est avalé. Les témoignages de l’époque concordent : le goût était infâme.»

Différents témoignages recueillis par Slate.fr laissent toutefois penser qu’une exception peut-être faite pour la trompe. Fantasmes ou pas elle, constituerait un met de choix.

Népal et Baby ne connaîtront pas le sort de Pollux et Castor. Si elles doivent disparaître, ce sera sans balles dum-dum. Tuberculeuses et contagieuses, la question de la consommation de leurs viandes ne sera pas posée: les deux cadavres seront incinérés. Ensuite, comme c’est la règle en France et en Europe depuis l’affaire de la vache folle, leurs restes ne seront pas recyclés dans des aliments destinés à la consommation humaine ou animale.

Une question reste entière: celle de savoir si la transparence sera ou non faite sur le devenir de leurs cendres; sans oublier celui de leurs défenses.

Jean-Yves Nau

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