France

A bas le 50e anniversaire du traité de l’Elysée! Vive la coopération franco-allemande!

Daniel Vernet, mis à jour le 21.01.2013 à 9 h 59

Commémorations, festivités et (auto) congratulations... C’est même pire cette année qu’il y a dix ou vingt ans. J'ai atteint un point de saturation.

Signature du traité d’amitié et de coopération franco-allemand dans le salon Murat du palais de l’Élysée, 22 janvier 1963. Archives du ministère des Affaires étrangères, fonds iconographique (DR).

Signature du traité d’amitié et de coopération franco-allemand dans le salon Murat du palais de l’Élysée, 22 janvier 1963. Archives du ministère des Affaires étrangères, fonds iconographique (DR).

Comme un metteur en scène qui convoque le gotha du cinéma pour un film au titre provocateur Je hais les acteurs, je hais le 50e anniversaire du traité franco-allemand d’amitié et de coopération, dit Traité de l’Elysée, après avoir passé des décennies de ma vie de journaliste à écrire sur cette coopération.

Mais les commémorations, les festivités et les (auto) congratulations ont atteint un point de saturation. C’est même pire cette année qu’il y a dix ou vingt ans.

 Il y a comme une escroquerie historique dans cette célébration. On nous raconte que la réconciliation franco-allemande aurait commencé avec ce traité signé le 22 janvier 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer.

C’est un mythe qui perdure, mais c’est faux. Dès 1945, des hommes politiques et des intellectuels avaient milité pour une politique qui rompe avec le principe «l’Allemagne paiera» des lendemains de la Première Guerre mondiale. Je pense à Joseph Rovan et à son article prémonitoire dans la revue Esprit: L’Allemagne de nos mérites.

Cette politique a été mise en œuvre dès 1950 par le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman, en accord avec le chancelier Adenauer, sous les critiques des gaullistes et les insultes des communistes. Et de Gaulle, qui savait se montrer mesquin, fera en sorte en 1963 qu’Adenauer ne puisse pas assister aux obsèques de son ami Schuman, auquel il reprochait d’avoir mené une politique que lui, le général, avait ralliée après l’avoir combattue

De Gaulle était aussi et surtout capable de grands gestes qui sont restés dans les mémoires. L’invitation d’Adenauer à Colombey-les-deux-Eglises, la prière commune dans la cathédrale de Reims... Une collègue allemande me racontait récemment qu’enfant elle avait pleuré d’émotion avec sa mère en entendant le discours du général à Ludwigsburg, en septembre 1962, discours à la jeunesse allemande, «la jeunesse d’un grand peuple, ja eines grossen Volkes» (en allemand dans le texte).

On oublie ainsi que le traité de l’Elysée était, pour De Gaulle, un pis-aller. Le général venait d’échouer à imposer à ses partenaires du Marché commun une forme d’union politique fondée sur la concertation des dirigeants dans le respect de la souveraineté de chacun. La tentative avait fait long feu parce que la France avait claqué la porte au nez de la Grande-Bretagne, considérée comme le cheval de Troie des Américains.

Ce qu’il n’avait pu faire à six, De Gaulle essaya de le réussir avec l’Allemagne. Peine perdue: pour accepter de ratifier le traité franco-allemand de 1963, le Bundestag lui ajouta un préambule «atlantiste» qui sapait la stratégie française. De Gaulle considéra que le traité, célébré aujourd’hui en grandes pompes, était «mort-né».

C’était exagéré. Le traité a eu deux conséquences heureuses. Il a créé l’Office franco-allemand de la jeunesse et il a permis un échange de fonctionnaires entre les deux pays qui contribuent à dissiper quelques malentendus. Mais des dispositions importantes sont restées lettre-morte. La coopération devait amener une convergence des économies; elles n’ont jamais été aussi divergentes. La concertation devait être la règle pour toutes les décisions importantes en matière diplomatique et militaire; chacun prend des initiatives sans même en informer le partenaire.

Bien sûr, les célébrations ne sont pas complètement inutiles. Pour le 20e anniversaire du traité, en 1983, François Mitterrand a prononcé au Bundestag son fameux discours «les fusées sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest». Dix ans plus tard, l’anniversaire a sauvé Arte, la chaîne de télévision franco-allemande que les Allemands allaient sacrifier faute d’audience. En 2003, Jacques Chirac aurait bien aimé un nouveau traité, comme François Hollande cette année. Comme lui, il s’est heurté aux refus des Allemands qui soupçonnent toujours les Français d’inventer de nouveaux textes ou de nouvelles structures bureaucratiques pour suppléer l’absence d’entente sur le fond.

On cherche des succédanés: séances solennelles des deux parlements, conseils des ministres communs pour remplacer les «sommets», sans plus d’efficacité, liste des tâches à entreprendre ensemble –pas moins de quarante projets, au temps de «Merkozy», que tout le monde a oublié.

Véritables cache-misère, les célébrations ont cependant leur utilité. Elles sont l’occasion de professions de foi qui évitent sans doute des brouilles plus durables, même si elles sonnent souvent creux. Elles ne remplacent pas la mise en œuvre de politiques communes, les initiatives concertées, la pratique de la solidarité. Elles paraissent d’autant plus bruyantes qu’elles sont trompeuses.

J’arrête là, car je dois donner un entretien à une radio allemande, préparer une table-ronde et écrire des articles, l’un pour une revue allemande et l’autre pour un magazine français. Toujours le 50e anniversaire du traité de l’Elysée!

Daniel Vernet

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Journaliste
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