Dix défis pour Obama II [9/10]: Passer un accord commercial avec l'Europe

A la conférence 2011 de l'OMC, à Genève. REUTERS/Denis Balibouse.

A la conférence 2011 de l'OMC, à Genève. REUTERS/Denis Balibouse.

Pour aider un continent divisé, qui ne dispose pas d'assez de maturité politique et de cohésion institutionnelle pour résoudre sa propre crise, le président américain devrait signer un accord global de libre-échange avec l'Union européenne.

Jusqu'au 20 janvier, date de l'investiture de Barack Obama pour un second mandat, Slate examine dix idées qu'il pourrait mettre en oeuvre durant les quatre années à venir. Après la fin des mines antipersonnel, le sauvetage de la Grèce, l'arrestation du criminel de guerre Kony, la rupture avec certains alliés, la fin de l'état d'alerte nucléaire, le rétablissement de son autorité, l'éradication du monopole du pétrole et le défi de la pollution, place à la conclusion d'un accord commercial avec l'Europe.

Le 26 juillet 2012, la Banque centrale européenne a promis de faire «tout son possible» pour empêcher l'effondrement de l'eurozone. Six mois plus tard, le continent est toujours en proie au chaos.

En novembre, l'union monétaire réunissant dix-sept Etats a officiellement renoué avec la récession. On a une fois de plus craint de voir les pays les plus endettés d'Europe succomber: en Grèce, en Irlande, en Italie et au Portugal, l'endettement national est toujours supérieur à 100% du PIB en dépit de plusieurs décotes successives. Fin octobre, un salarié espagnol sur quatre était au chômage.

Même les grandes puissances économiques européennes ont pâti du carnage: le taux de croissance allemand a flirté avec l'anémie en tombant à 0,2%; aux Pays-Bas, l'activité économique s'est contractée de 1,1% sur le troisième trimestre 2012. Nous pouvons aujourd'hui l'affirmer sans exagération aucune: l'actuelle crise économique européenne est une pagaille aux multiples facettes —et après l'Iran, le Pakistan et Al-Qaïda, elle incarne la plus grande menace planant aujourd'hui sur la sécurité nationale américaine.

Reste à savoir ce que pourrait entreprendre Barack Obama pour aider ce continent divisé, qui ne dispose pas d'assez de maturité politique et de cohésion institutionnelle pour résoudre sa propre crise. La réponse? Signer un accord global de libre-échange avec l'Union européenne.

Un potentiel énorme

Le potentiel d'un tel accord serait énorme. A elles deux, l'Europe et l'Amérique représentent le marché le plus étendu et le plus riche au monde, avec près de 50% du PIB mondial. Ensemble, elles représentent plus de 30% du commerce international.

Autre donnée également importante: chacun est le premier partenaire commercial de l'autre —et de loin. En 2011, l'Europe a acheté trois fois plus de produits américains que la Chine, et a vendu deux fois plus de produits aux Etats-Unis que l'Empire du milieu. Un accord de libre échange décuplerait l'importance de cette relation et contribuerait à sortir l'Europe du malaise qui l'afflige.

De plus, toute avancée notable dans la relation commerciale américano-européenne servirait immédiatement de référence mondiale; cela pousserait les puissances économiques asiatiques (entre autres régions du monde) à adopter des normes réglementaires et environnementales plus strictes. Quelques questions épineuses compliqueront tout projet d'accord, mais les circonstances sont plus favorables que jamais.

Peu après l'élection américaine, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton a évoqué «de possibles négociations avec l'Union européenne en vue d'un accord global» visant à accroître les échanges commerciaux transatlantiques; un signe encourageant. Mais pendant le premier mandat d'Obama, le premier objectif commercial des Etats-Unis a été de passer des accords avec les puissances économiques asiatiques. Le temps est venu de s'attaquer au commerce européen, objectif bien plus urgent et bien plus prometteur.

Un accord mutuellement avantageux

Contrairement au projet asiatique, un accord commercial passé avec l'Europe serait mutuellement avantageux et ne risquerait pas d'attirer l'hostilité de la base du parti démocrate. L'Europe se caractérise déjà par un droit du travail et par des normes environnementales stricts; on peut donc faire une croix sur les arguments que la gauche oppose habituellement aux accords commerciaux.

Par ailleurs, avec son coût du travail élevé, il y a peu de risques de voir l'Europe accaparer de nombreux emplois aux Etats-Unis dans le cadre d'un régime de libre-échange, ce qui devrait rassurer les syndicats américains. Entretemps, avec l'annulation des droits de douane existants et l'harmonisation des réglementations, les produits —et tout particulièrement les services— américains jouiraient d'une plus grande pénétration sur le marché européen; quant aux consommateurs américains, ils profiteraient du prix avantageux des exportations européennes.

Négocier un accord commercial peut être l'affaire de plusieurs années —et recevoir l'aval du Congrès serait plus long encore. Toutefois, Obama n'aurait pas besoin d'un pacte rédigé, signé et prêt à être soumis au Congrès pour bénéficier de certains des avantages potentiels d'un accord américano-européen. Si elle était faite par les deux parties de manière coordonnée, la simple annonce d'un projet d'accord commercial global de tout premier plan suffirait à rassurer les marchés du monde entier, et ce dès cette année.

L'Europe du sud demeure prisonnière du cercle vicieux de l'autorité; celle du nord, de la méfiance et du dogmatisme —et l'ensemble de l'UE souffre d'un dysfonctionnement institutionnel qui ferait passer le blocage institutionnel pratiqué à Washington pour un petit embouteillage de province. En Europe, l'austérité demeure parole d'évangile et condamne le continent à des taux de croissance faibles ainsi qu'au scepticisme des marchés financiers; pendant ce temps, les taux d'emprunt demeurent obstinément élevés.

Trancher le noeud gordien

La perspective d'un accord transatlantique global est l'une des rares mesures qui permettraient de trancher ce nœud gordien. Il serait alors possible de relancer une croissance aujourd'hui si nécessaire sans passer par un plan de relance économique.

En juin 2012, les négociateurs américains et européens ont publié un rapport intermédiaire précisant l'état d'avancement des pourparlers et identifiant les problèmes faisant obstacle à un accord —citant notamment la libéralisation du commerce électronique  et des services numériques, qui compliquerait la protection des données. Il arrive cependant que certains leaders politiques rechignent à faire des concessions, et ce même après que les négociateurs transatlantiques soient parvenus à surmonter un obstacle, comme l'aversion européenne pour le bœuf aux hormones: la Première ministre allemande Angela Merkel craint par exemple de courroucer et de mobiliser les Verts et la gauche en pleine année électorale.

Obama peut surmonter ces réticences de deux manières. Le président peut tout d'abord rassurer les leaders européens en déclarant que cet accord est à ses yeux tout aussi important que les efforts déployés par son administration en Asie. Il peut également tirer profit de son immense popularité personnelle pour plaider la cause du traité auprès des parlementaires et des électeurs européens.

Au vu des risques que représentent une Europe chancelante et des bénéfices potentiels d'un tel accord des deux côtés de l'Atlantique, il ne devrait pas être bien difficile de convaincre les intéressés.

Edward P. Joseph
Chercheur invité au sein du Johns Hopkins University SAIS Center for Transatlantic Relations.

Traduit par Jean-Clément Nau