Comment les humains ont-ils fini par faire le lien entre le sexe et les bébés?

Une exposition sur l'homme de Neandertal à Krapina (Croatie) en 2010. REUTERS/Nikola Solic.

Une exposition sur l'homme de Neandertal à Krapina (Croatie) en 2010. REUTERS/Nikola Solic.

Les relations sexuelles n’entraînent pas automatiquement la naissance d’enfants et il s’écoule beaucoup de temps entre l’acte et ses conséquences. Savons-nous quand l’espèce humaine a trouvé le lien de cause à effet?

Quand la rubrique L’Explication de Slate.com a demandé à ses lecteurs de voter pour leur question sans réponse préférée de 2012, la majorité a choisi de voter pour une question plutôt coquine concernant le besoin (supposé ou non) qu’auraient les femmes riches et célèbres de bronzer en enlevant le haut, et nos spécialistes ont traité cette question sans barguigner.

Mais en regardant la liste des questions qui avaient manqué de peu de se retrouver en haut du podium, une autre a tellement intrigué les responsables de la rubrique qu’il était devenu impossible de ne pas y répondre:

Quand et comment les êtres humains ont-ils fait le lien entre le sexe et la naissance des enfants? Cette corrélation est loin d’être évidente: les relations sexuelles n’entraînent pas automatiquement la naissance d’enfants et il s’écoule beaucoup de temps entre l’acte et ses conséquences –sans parler du fait qu’il faut attendre plusieurs semaines avant l’apparition des premiers symptômes. La question est donc: savons-nous quand l’espèce humaine a trouvé le lien de cause à effet?

Des indications dès le néolithique

Pour faire court: dès le début. Si les anthropologues et les biologistes spécialistes de l’évolution ne peuvent être précis en la matière, tout indique que les humains ont compris qu'il y avait un lien entre la copulation et la naissance des enfants dès que l’Homo Sapiens a commencé à donner la pleine mesure de son développement cognitif, soit entre l’émergence de notre espèce, il y a 200.000 ans, et les premières élaborations de culture humaine, il y a environ 50.000 ans.

Les preuves matérielles permettant d’étayer cette affirmation sont naturellement minimes, mais une plaque trouvée sur le site archéologique de Çatal Höyük, en Turquie, semble indiquer une compréhension de ce phénomène au néolithique: deux personnages s’embrassent sur une des faces de la plaque et, sur l’autre face, une mère est représentée avec son enfant. Une autre conclusion plus certaine peut être tirée de l’observation du fait que si les explications relatives à la conception varient fortement d’une culture contemporaine à une autre, chacune de ces cultures reconnaît un lien au moins partiel entre le sexe et les naissances.

Quid de la «conscience reproductive»?

La question de savoir à quelle date les humains ont atteint ce que la biologiste anthropologue Holly Dunsworth appelle «la conscience reproductive» est plus difficile à trancher. Quelques indices nous en ont sans doute été donnés par l’observation des cycles de reproduction des animaux et par une autre observation: les femmes qui dorment seules ne tombent pas enceintes. Mais cela ne signifie pas pour autant que les premiers peuples aient pensé à ce processus de la manière pratique, celle du sperme qui féconde un ovule, qui est celle des personnes ayant une connaissance scientifique même vague de la chose aujourd’hui.

Vers le tournant du XXe siècle, les anthropologues qui travaillaient dans des endroits comme l’Australie ou la Nouvelle Guinée rapportaient que les peuples qu’ils étudiaient ne faisaient pas le lien entre le sexe et les enfants. Mais des recherches approfondies ont permis de démontrer que ces rapports étaient biaisés et, dans le meilleur des cas, à moitié véridiques.

En 1927, Bronislaw Malinowski affirmait ainsi que pour les habitants des îles Trobriand, le père ne jouait aucun rôle dans la procréation. Mais des anthropologues plus récents, étudiant ces mêmes populations, apprirent que le sperme était considéré par elles comme un «coagulant» au sang des menstruations et qu’elles pensaient que ce coup d’arrêt aux saignements finissait par former le fœtus.

Des visions de la conception irrationnelles ou illogiques

Si les explications traditionnelles de la conception chez les habitants des îles Trobriand peuvent paraître étranges ou pittoresques, elles établissent, même partiellement, un lien entre la sexualité et la naissance des enfants. Et avant que nous autres Occidentaux commencions à nous gonfler d’importance, il convient tout de même de rappeler que nos propres visions de la conception peuvent être très irrationnelles ou illogiques (comme l’atteste, pour partie, le nombre important de grossesses non-désirées aux Etats-Unis chaque année).

Comme l’indique Cynthia Eller, spécialiste de l’histoire des femmes, «si d’autres évènements peuvent être perçus comme nécessaires –comme l’entrée de l’esprit de l’enfant par le sommet du crâne, chez les habitants des îles Trobriand –ou celle de l’âme dans un ovule fertilisé (chez certains Catholiques)... il n’existe aucun peuple qui considère que les femmes peuvent porter des enfants sans le moindre concours masculin».

Si nous autres humains avons toujours plus ou moins su que l’acte mène en salle d’accouchement, ce savoir a-t-il eu des conséquences sur notre évolution en tant que société? Holly Dunsworth avance l’hypothèse que dans le monde animal, dans son ensemble, «la conscience reproductive» est propre aux seuls humains. Cette connaissance spécifique pourrait expliquer l’évolution de nos tabous sexuels ainsi que notre capacité à tordre en notre faveur les possibilités offertes par mère nature, de l’élevage de chiens... au planning familial.

J. Bryan Lawder

Traduit par Antoine Bourguilleau

L'Explication remercie Holly Dunsworth de l’université de Rhodes Island, Cintya Eller de la Montclair State University, Helen Fisher de la Rutgers University et Wenda Trevathan de l’université du Nouveau Mexique.

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