Sports

Lance Armstrong n'a peut-être pas fini de se confesser

Grégoire Fleurot, mis à jour le 17.01.2013 à 19 h 40

Le septuple vainqueur déchu du Tour a avoué s'être dopé lors de sa très attendue interview avec Oprah Winfrey, qui sera diffusée jeudi soir aux Etats-Unis. Il doit désormais décider s'il veut rentrer dans les détails devant un tribunal, et entraîner ainsi plusieurs personnes très haut placées dans sa chute.

Capture d'écran de la bande-annonce de l'interview de Lance Armstrong avec Oprah Winfrey sur le site d'OWN.

Capture d'écran de la bande-annonce de l'interview de Lance Armstrong avec Oprah Winfrey sur le site d'OWN.

Rarement une interview aura été aussi attendue dans l’histoire du sport. L’ancienne légende du cyclisme Lance Armstrong a enregistré chez lui au Texas, lundi 14 janvier, un long entretien avec la présentatrice-star de la télévision américaine Oprah Winfrey.

C’est la première interview d’Armstrong depuis que l’Union cycliste internationale (UCI) lui a retiré ses sept Tour de France glanés de 1999 à 2005 et l’a suspendu à vie, en octobre dernier, sur la base d’un rapport accablant de l’agence antidopage américaine (Usada) démontrant qu’il a été au centre du «programme de dopage le plus perfectionné, le plus professionnel et le plus efficace jamais vu dans le sport».

Sur cette période, ses interventions publiques se sont limitées à ses tweets, dont certains ont beaucoup fait parler d’eux, à l’instar de cette photo où il pose dans son salon décoré de ses sept maillots jaunes:

L’entretien de plus de 2h30, qui sera diffusé en deux temps sur la chaîne de télévision d’Oprah Winfrey OWN, jeudi 17 janvier à 21h (3h du matin heure française) et le lendemain à la même heure, a déjà fait l’objet d'une bande-annonce digne d’un blockbuster hollywoodien.

La présentatrice a été elle-même interviewée sur CBS News pour faire la promotion de son interview exclusive et plus généralement de sa chaîne, qui a du mal à trouver son public ou à gagner de l’argent depuis son lancement il y a deux ans. «C’est la plus grande interview de ma carrière en termes d’exposition», a déclaré celle qui avait notamment réalisé un entretien avec Michael Jackson diffusé en direct dans le monde entier en 1993 et regardé par 100 millions de téléspectateurs.

Mais si Oprah Winfrey a réussi à créer une énorme attente autour de son émission, la seule information importante qui en sortira est vraisemblablement déjà connue: Lance Armstrong a avoué lors de l’enregistrement s’être dopé au cours de sa carrière.

Le choix d’Oprah

Le grand public attend certes avec impatience de voir comment le champion déchu va gérer ses aveux sur le plan humain et émotionnel. En 2008, face à Oprah Winfrey déjà, la championne olympique d’athlétisme Marion Jones, déchue pour dopage, avait fondu en larmes à trois reprises lors de sa première interview après sa sortie de prison (elle venait d'y passer six mois pour avoir menti sur son utilisation de stéroïdes devant un juge fédéral).

On a du mal à imaginer Lance Armstrong, qui a intimidé les journalistes, les autres coureurs et toute autre personne mettant en danger le système dont il était le centre pendant dix ans, craquer de la sorte. Mais après tout, si même l’impitoyable Vladimir Poutine est capable de pleurer en public, pourquoi pas le tyran du peloton du Tour de France?

Mais les spécialistes du dopage et les nombreux journalistes sportifs qui ont suivi le dossier ne cachent pas leur colère face au choix d’intervieweur opéré par Armstrong. Ils sont des dizaines de journalistes à avoir épluché le rapport de l’Usada, à connaitre les moindres détails de l’affaire et à avoir des questions très précises à poser à l'Américain pour le mettre face à ses années de mensonge, tandis qu’Oprah Winfrey est plus connue pour son empathie que sa pugnacité.

Bill Dwyre, du Los Angeles Times, résume bien l’état d’esprit qui règne dans les rédactions américaines:

«Lance Armstrong nous doit la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Et il nous la doit d’un autre endroit que l’émission d’Oprah, où l’on signale qu'il faut préparer les larmes et les mouchoirs avant d’envoyer la publicité.»

Oprah Winfrey a écrit sur son compte Twitter après l’enregistrement de l’entretien qu’Armstrong était «arrivé PRÊT».

Mais s’est-elle elle-même préparée comme il se doit, s’interroge David Whitley sur Sporting News, qui espère qu’elle se montrera plus coriace que lors de l’interview de Marion Jones? «Attendez-vous à être déçu» semble être le mot d’ordre chez beaucoup.

Les questions qu’elle aurait dû poser

Pour aider la présentatrice, le Sunday Times britannique est pourtant allé jusqu’à acheter une page entière de publicité dans l’édition de dimanche (la veille de l’enregistrement) du Chicago Tribune pour lui suggérer dix questions à poser à Armstrong. Leur auteur, David Walsh, chef des sports du journal qui enquête sur le cycliste depuis plus de dix ans, aurait sans doute donné plus de fil à retordre au Texan. Sur Yahoo! Sports, Dan Wetzel, un autre journaliste sportif respecté, a proposé sa propre liste de questions, encore plus longue et détaillée que celle de Walsh.

Ce débat n’est pas sans rappeler les polémiques régulières qui entourent le profil des journalistes choisis pour interviewer les politiques, et notamment le président de la République en France. Il s’agit en effet le plus souvent de présentateurs de journal télévisé plutôt que de journalistes d’investigation, et ils sont parfois montrés du doigt pour leur méconnaissance des dossiers, leur manque de pugnacité voire leur complaisance.

Mais les journalistes ne sont pas les seuls à avoir des questions à poser à Oprah.

Betsy Andreu a été l’une des premières à accuser publiquement Lance Armstrong en confiant à David Walsh, en 2003, que son mari Frankie Andreu, ancien coéquipier d’Armstrong, l’avait vu confier en 1996 à des docteurs de l’hôpital de l’Indiana qui soignaient son cancer qu’il s’était dopé. A l’époque, il n’était encore qu’un spécialiste des courses d'un jour, champion du monde sur route en 1993 à Oslo et vainqueur de deux étapes du Tour de France.

Celle qui affirme avoir été, avec son mari, harcelée et intimidée par le champion déchu et son entourage pendant dix ans, a donné la liste des questions qu’elle lui poserait à la place d’Oprah.

Les aveux, première étape de la réhabilitation

A priori, il ne faut donc pas attendre de révélation fracassante de la part du champion déchu. Oprah Winfrey a affirmé lors de son interview de promotion sur CBS News qu’Armstrong avait été «franc», mais qu’il «n’a pas avoué de la façon dont elle s’y attendait».

Mais les prochaines semaines pourraient voir des révélations autrement plus intéressantes de la part d’Armstrong car, en avouant ses torts, l’ancien champion a effectué la première étape du processus qui pourrait susciter l'indulgence des autorités sportives.

Le 4 janvier dernier, le New York Times rapportait ainsi qu'il envisageait des aveux publics afin d’obtenir la fin de sa suspension à vie (qui concerne toutes les fédérations qui ont signé le code mondial antidopage, ce qui l’empêche de participer par exemple à ses compétitions de triathlon).

Prochaine étape, les dénonciations?

Selon ce code, un athlète peut voir sa peine d’inéligibilité réduite s’il avoue complètement et donne des détails sur la manière dont il s’est dopé et ses complices. L’Agence mondiale antidopage (AMA) a toutefois précisé que la suspension d’Armstrong ne pourra pas être réduite à moins de huit années, et qu'il ne faudrait rien de moins qu'une «confession complète et sous serment» pour qu'elle étudie son cas. Le directeur général de l’agence, David Howman, a d’ailleurs expliqué que des aveux d’ordre général lors d’une interview télévisée étaient «loin d’être la même chose que donner des preuves aux autorités concernées».

Pour le moment, le Texan exclurait de dénoncer d’autres cyclistes (plusieurs de ses anciens coéquipiers ont de toute façon déjà avoué s’être dopés) et souhaite notamment protéger son ami et ancien directeur sportif de l’équipe US Postal Johan Bruyneel. Mais Armstrong serait, selon le New York Times, prêt à témoigner contre Pat McQuaid, le président de l’UCI, et Hein Verbruggen, son prédécesseur de 1991 à 2005, qui auraient tous deux été au courant, voire couvert le dopage dans le cyclisme.

De telles dénonciations pourraient avoir des conséquences désastreuses pour le cyclisme. Dick Pound, le président du Comité international olympique (CIO) et ancien président de l’AMA, a affirmé que la discipline pourrait être retirée des Jeux olympiques s’il est prouvé que des membres de l’UCI ont couvert le dopage.

Créée après l’affaire Festina en 1998, qui avait entraîné les aveux de dopage du français Richard Virenque, l’AMA, tout comme l’Usada, critique depuis plusieurs années la gestion du problème du dopage par l’UCI. Travis Tygart, le patron de l’Usada, a même récemment accusé l’UCI d’avoir accepté une donation de 100.000 dollars (environ 75.000 euros) de la part de Lance Armstrong.

Fin des ennuis pour Armstrong?

Qu’il décide ou non de dénoncer des dirigeants du cyclisme mondial et de faire prendre au scandale une dimension encore plus grande, Lance Armstrong n’est pas pour autant à l’abri de toutes poursuites judiciaires, et donc de procès où de nouveaux détails pourraient être révélés.

Une chose est sûre, il ne devrait pas connaître la prison pour parjure comme Marion Jones. S’il a bien menti sous serment en 2005 lors d’un procès au Texas, le délai de prescription de trois ans est passé.

Mais selon le Wall Street Journal, les experts du département de la Justice américain veulent que le gouvernement se joigne à la plainte pour fraude déposée par Floyd Landis à l’encontre de son ancien coéquipier. Le vainqueur déchu du Tour de France 2006 accuse Armstrong et les managers de l’équipe US Postal d’avoir escroqué le gouvernement américain en acceptant 30 millions de dollars en sponsoring de la Poste américaine, et donc du gouvernement fédéral, entre 2001 et 2004.

En cas de condamnation, les coupables pourraient avoir à repayer cette somme plus 60 millions de dollars. Selon CBS News, le gouvernement a refusé une tentative de médiation d’Armstrong, qui aurait offert 5 millions de dollars et proposé de témoigner dans un procès fédéral contre des complices, comme le financier américain Thomas Weisel, ancien copropriétaire de l’US Postal.

Grégoire Fleurot

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