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Israël Connection

Jacques Benillouche, mis à jour le 01.04.2013 à 11 h 07

Chaque semaine, on annonce les règlements de compte entre petites mains et seconds couteaux, et parfois, des tentatives d’élimination de certains caïds. Israël est un pays comme les autres, avec ses bandits, ses voleurs et ses génies du high-tech.

REUTERS/Edgard Garrido

REUTERS/Edgard Garrido

L’attentat perpétré, jeudi 10 janvier 2013, dans une rue passante en plein centre de Tel-Aviv, par un inconnu en moto qui a lancé un explosif contre les passagers d’une voiture n’a pas fait les gros titres de la presse internationale. Pour cause, même s’il a fait neuf blessés et détruit un bus, il n’est pas lié aux attaques d’une faction terroriste palestinienne.

La cible visée, Nissim Alperon, qui a réussi à s’extraire à temps du véhicule et à disparaître avant l’arrivée de la police, est le chef de l’une des familles du crime organisé israélien. L’homme est un rescapé: c’est le neuvième attentat auquel il réchappe. Son frère Yaacov a eu moins de chance puisqu’il a été tué le 17 novembre 2008 dans l'explosion d'une bombe dans sa voiture, en plein centre de Tel-Aviv. Ses funérailles, le 18 novembre 2008 à Raanana au nord de Tel-Aviv, avaient été suivies par des milliers de personnes, dont plusieurs membres connus de la pègre israélienne, dans une mise en scène rappelant le Parrain.

Ces deux épisodes sont des symboles de la guerre des gangs qui fait rage entre les groupes mafieux israéliens. Chaque semaine, on annonce les règlements de compte entre petites mains et seconds couteaux, et parfois, des tentatives d’élimination de certains caïds. Israël est un pays comme les autres, avec ses bandits, ses voleurs et ses génies du high-tech.

Forte croissance du crime

Comme partout, les gangs mafieux exploitent des casinos, clandestins en Israël et légaux à l’étranger, ainsi que d'autres formes de jeux de hasard. Ils gèrent la prostitution, le blanchiment d'argent, le racket et les extorsions de fonds, le prêt usuraire, la drogue et le trafic d'armes, le recel de biens volés, la contrebande des diamants...

L’arrivée massive des juifs d’ex-URSS à partir de 1989 a drainé de nombreux mafieux russes dans le pays, qui ont vu Israël comme un endroit idéal pour blanchir de l'argent grâce à la libre circulation des capitaux et à un système bancaire favorable aux nouveaux immigrants juifs exemptés de taxes.

Le crime organisé russe s’est donc cherché une place dans un environnement déjà encombré par les Israéliens «de souche» et les juifs d’Afrique du nord arrivés après l’indépendance d’Israël dans les années 1955-62 de Tunisie et du Maroc en particulier. Il a été l’occasion d’une guerre de gangs qui a éliminé beaucoup de mafieux délogés par les nouveaux venus.

Ses développements en multinationales axées surtout vers les Etats-Unis et l’Europe ont été considérés comme suffisamment préoccupants pour faire l’objet de câbles diplomatiques. WikiLeaks ainsi a révélé que l’ambassadeur américain à Tel-Aviv James Cunningham avait adressé en 2009 un câble au FBI et au département d’Etat pour les informer que de nombreux agents des familles étaient détenteurs de passeports étrangers, non israéliens, leur permettant de se déplacer librement, sans visa, vers les Etats-Unis.

Il a constaté que les tentatives de l’ambassade pour empêcher ces suspects, délégués par les chefs mafieux pour agir en leur nom à l’étranger, n’ont pas été couronnées de succès. Il a demandé aux autorités américaines d’exiger une limitation des déplacements de ces suspects un fois arrivés aux Etats-Unis. Il y expliquait que «le crime organisé avait des racines de longue date en Israël, mais que ces dernières années il y a eu une forte augmentation de la portée et l'impact des réseaux de ce crime».

James Cunningham avait été impressionné par l’audace des assassins qui avaient abattu Yaakov Alperon à quelques centaines de mètres de son ambassade. Ces groupes criminels n’hésitaient pas à user de tous les moyens pour parvenir à leurs fins, même s’ils devaient faire des victimes collatérales parmi des innocents, comme cette femme de 31 ans tuée par une balle perdue à la plage de Bat-Yam, mitoyenne de la ville de Jaffa. On croirait revivre l’épopée des gangsters de Chicago qui ne reculaient devant rien parce que les tribunaux «semblent incapables de faire face à l’ampleur du problème», selon le rapport de James Cunningham.

Six familles

En Israël, six familles règnent sur les syndicats du crime. Les plus connues ont fait les manchettes des grands journaux: Abergel, Abitbol, Alperon et Rosenstein. La famille Abitbol, plus connue sous le surnom du grand-père Baïza, est francophone et disposait de nombreuses boucheries casher de gros et de détail à Paris, avant de s’installer définitivement à Netanya et à Montréal. Elle a été pratiquement décimée par les assassinats et neutralisée par les emprisonnements de longue durée. Mais les éliminations ont créé un vide, vite comblé par des nouveaux venus qui ont cherché, souvent par la violence et le meurtre, à s’imposer en successeurs.

Les clans Mulner, Shirazi, Cohen, Harari, Ohana, Kdoshim et Domrani sont donc entrés dans le monde du crime à l’occasion de règlements de compte sanglants. Ainsi François Abitbol, 45 ans, réputé pour être l’un des patrons de la mafia en Israël, avait été abattu en juillet 2011 dans sa voiture, au moment où il faisait le plein à une station-service, près de la ville de Netanya où il résidait. Son père, Félix, avait été assassiné en 2002 par un rival à l’intérieur du casino de Prague que sa famille contrôlait. Son frère, Assi, est en sécurité en prison où il purge une longue peine pour blanchiment d’argent et pour appartenance à une organisation criminelle.

Les arabes commencent à s’imposer aussi dans leurs quartiers, Adjami à Jaffa par exemple qui a d’ailleurs fait l’objet d’un film éponyme réaliste et violent. Ils étaient aussi les grands pourvoyeurs de prostituées en provenance de l’Est qui étaient acheminées, avec la complicité des bédouins du Sinaï, à travers la frontière égyptienne dans des conditions d’inhumanité dramatiques. La barrière de sécurité érigée contre les terroristes islamistes et les clandestins africains risque de tarir la source de l’Est.

En s’inspirant des méthodes américaines, la mafia israélienne est arrivée à corrompre des personnalités politiques ou du showbiz. L’ancien ministre de l’Energie Gonen Segev a ainsi été arrêté en tentant d’introduire en Israël des milliers de pilules d’ecstasy.

Depuis le rapport de leur ambassadeur, les Américains suivent de près les activités aux Etats-Unis des membres liés au grand banditisme et Israël n’hésite plus à extrader ses ressortissants membres du syndicat du crime. Zeev Rosenstein a été extradé aux Etats-Unis en 2006 pour y être condamné à douze ans de prison. Yitzik et Meir Abergel ont été extradés en janvier 2011 avec trois autres suspects accusés d’assassinat, de détournement de fonds et de racket à Los Angeles.

Les sommes générées par le crime en Israël, avec ses ramifications à l’étranger, sont tellement importantes que les convoitises se font de plus en plus visibles. Les méthodes expéditives deviennent courantes pour éliminer les concurrents, avec tous les risques pour la population des villes. Mais, autant la police est efficace dans le combat contre le terrorisme palestinien, autant elle semble désarmée face à un crime structuré militairement, peut-être trop enraciné dans la population juive.

Jacques Benillouche

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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