Graph Search: Facebook peut enfin devenir utile

Comment, avec son nouveau moteur de recherche, le réseau social pourrait changer votre façon d’utiliser le Web.

Mark Zuckerberg présente Graph Search, le 15 janvier 2013; au siège de Facebook à Menlo Park.  REUTERS/Robert Galbraith

- Mark Zuckerberg présente Graph Search, le 15 janvier 2013; au siège de Facebook à Menlo Park. REUTERS/Robert Galbraith -

Sur Facebook, il est rare que je like des choses, que je fasse un check-in, et les quelques fois où il m’est arrivé de tagger des gens, j’ai fini par le regretter (et eux aussi). L’une des bases du problème, c’est que je suis quelqu’un d’introverti. J’ai beau avoir amassé des tas d’amis et de followers, je ne suis pas d’un naturel sociable et je n’aime pas déranger mon monde en disant que je regarde Girls (pour ce genre de nouvelles, suivez-moi sur Twitter).

Mais plus fondamentalement, c’est parce qu’au départ, Facebook n’a jamais expliqué pourquoi nous devrions aimer, tagger et checker. Certains y voient des moyens d’expression personnelle –votre profil, c’est votre vitrine sur le Web, ce qui fait que lorsque vous aimez Arcade Fire et que vous faites un check-in dans le nouveau restaurant végétarien à la mode, vous cherchez à dire quelque chose sur vous-même.

Et, bien souvent, c’est juste trop de trucs à penser. Facebook, nous l’utilisons pour rester en contact avec nos amis. Contrairement à Google ou Amazon, on s’amuse sur Facebook, ce n’est pas un outil qui vous sert à prendre des décisions d’achats ou de  voyages. Pour certains de ses détracteurs, c’est dans cette inutilité intrinsèque que se situe le plus gros défaut de Facebook –s’il ne sert qu’à passer le temps, même s’il est incontournable, il demeure toujours menacé par le moindre nouveau truc rigolo (que ce soit Twitter, Instagram, Snapchat, Pinterest ou n’importe quoi d’autre).

Une frénésie de requêtes

Mais aujourd’hui, Facebook a finalement su se rendre utile. Il vous donne une raison de vous préoccuper des likes, des check-in et des tags. Et cette raison, c’est un nouveau moteur de recherche, baptisé Graph Search. C’est une fonctionnalité que les utilisateurs attendent depuis longtemps. Désormais, vous pouvez formuler une recherche simple et trouver les photos, les entreprises ou les médias les plus intéressants, que ce soit parmi vos contacts ou sur tout le réseau social.

Par exemple, si vous voulez savoir les émissions télé que vos amis apprécient, tapez simplement «émissions télé que mes amis aiment» dans la nouvelle barre de recherche, en haut de votre écran. Et vous pouvez même aller encore plus loin, en ciblant parmi vos amis –ou même tous les utilisateurs de Facebook– des niches de plus en plus minuscules.

Si vous êtes New-Yorkais et que vous cherchez à organiser une soirée Girls, essayez: «Mes amis qui aiment Girls qui vivent à New York.» Et si vous êtes à la recherche de liens plus en profondeur, tapez «photos des amis de mes amis qui aiment Girls qui habitent à New York qui sont des femmes célibataires entre 20 et 34 ans qui aiment Arcade Fire».

C’est une recherche que j’ai tentée, et qui a fonctionné –ce qui veut dire que Facebook a réellement compris ce que je cherchais. Mais elle n’a débouché sur aucun résultat –ce qui signifie que la femme de mes rêves n’existe pas ou que, si elle existe, elle n’a pas liké Girls et Arcade Fire sur Facebook.

Quand vous aurez accès à ce nouveau moteur de recherche –qui se met en place «très lentement», selon les dires de Mark Zuckerberg, lors de la conférence de lancement du 15 janvier; vous pouvez toujours vous inscrire ici sur la liste d’attente– je suppose que vous ferez comme moi et passerez plus d’une demi-heure à essayer toutes les combinaisons possibles entre des gens, des lieux, et plein d’autres trucs.

Les résultats ne sont pas parfaits, mais avec le temps...

Ce qui vous sautera tout de suite aux yeux, c’est la merveilleuse interface utilisateur de ce moteur de recherche, ainsi que sa grande flexibilité. Mais il a quand même un problème flagrant: les résultats sont loin d’être parfaits.

Si bon nombre de mes réponses sont tombées pile-poil, d’autres ont souvent été très bizarres. Par exemple, en cherchant les «restaurants qu’aiment les gens qui vivent à San Francisco, Californie» et «restaurants qu’aiment les gens qui vivent à Palo Alto, Californie», mes premiers résultats ont toujours été les mêmes: la cantine des employés de Facebook, la Facebook Culinary Team. Certes, leurs sandwichs sont plutôt bons, mais ils ne m’ont pas non plus retourné les papilles. Il y a quelque chose d’un peu farfelu dans ce moteur de recherche.

Mais on est quand même loin de l’erreur fatale avec ces résultats parfois étranges. Zuckerberg et ses développeurs ont bien insisté sur le fait que si ce nouveau de recherche se mettait très lentement en place, c’est qu’il fallait davantage d’utilisateurs pour améliorer la pertinence de ses résultats.

Tous les algorithmes de recherche fonctionnent sur le même modèle: plus les gens sont nombreux à les utiliser, plus ils sont efficaces –et c’est ce qui va sûrement arriver avec le moteur de recherche de Facebook. Dans ce cas, il y a fort à parier qu’il devienne l’un des passages obligés de vos quêtes webiennes quotidiennes: je peux parfaitement m’imaginer me tourner en première intention vers Facebook pour trouver un médecin, des restaurants, des hôtels, et même les objets que je cherche actuellement sur Amazon.

Une recherche intuitive...

Le plus captivant dans l’histoire, c’est l’interface de recherche. Elle ne ressemble à rien de connu. Dans Google, la recherche est fondée sur les mots-clés. Si vous tapez «restaurants chicago» dans Google, il va partir du principe que vous cherchez des restaurants dans cette ville, même si vous n’avez tapé que deux mots.

Facebook, par contre, vous incite à relier ces mots entre eux. Vous pouvez demander «restaurants à Chicago» ou «restaurants qu’aiment les gens habitant à Chicago» ou «restaurants qu’aiment mes amis qui viennent de Chicago» (la barre de recherche est dotée d’un système de saisie automatique, ce qui fait qu’elle termine souvent votre requête à votre place).

Cette méthode de recherche est immédiatement intuitive. Il m’a suffi de quelques requêtes pour que je demande au moteur de recherche des trucs de plus en plus compliqués, juste pour voir si ça marchait, du genre «les amis de mes amis qui travaillent à Palo Alto, Californie et qui sont de Californie et qui sont des hommes qui aiment les restaurants indiens». Je n’ai eu aucun problème à trouver des résultats –en l’occurrence, une liste de six personnes.

Les recherches les plus intéressantes n’étaient pas forcément les plus compliquées, mais celles où Facebook devait combiner ses connaissances de manière inédite par rapport à d’autres services existants.

Dans un désir de cuisine véritablement authentique, j’ai tenté «restaurants mexicains à New York qu’aiment les gens originaires de Mexico». C’est quelque chose que je ne peux pas demander à Yelp, vers qui je me tourne toujours pour trouver des restaurants. Malheureusement, même si Facebook a compris ma requête, je n’ai obtenu qu’un seul résultat (Cariño).

... mais qui ne veut pas du «non»

D’autres recherches ont été plus fructueuses, comme les «restaurants qu’aiment mes amis qui aiment Weight Watchers» (des bars à sushis), «les groupes qu’aiment les gens qui aiment Django Unchained» (Beirut et The Shins), ainsi que les «vidéos qu’aiment mes amis qui aiment Arrested Development» (une galerie de vidéos virales rigolotes, ou même pas rigolotes du tout, liées par exemple au tremblement de terre japonais).

Plus vous vous familiarisez avec l’engin, plus vous captez ses limites. Pour le moment, Facebook ne reconnaît qu’un certain nombre d’objets (restaurants, hôtels, émissions télé et films) et un nombre limité de verbes.

J’aurais aimé pouvoir interroger Facebook sur les «chaussures de running qu’aiment les gens qui font du marathon», et trouver les meilleures baskets du monde. Ou encore «appareils photos utilisés par mes amis qui prennent les meilleures photos», et plus la peine de consulter le moindre catalogue technique sur le sujet.

Facebook n’accepte pas non plus les négations. Pour trouver un dentiste sympa avec les gros peureux, j’aimerais bien pouvoir chercher «dentistes qu’aiment les gens qui n’aiment pas les films d’horreur», mais ce n’est pas possible aujourd’hui.

Allez-vous jouer le jeu?

De telles limitations ne devraient pas pour autant être permanentes. Lars Rasmussen, l’un des ingénieurs en charge du projet, m’a expliqué qu’il entendait grossir à long terme la liste des mots et des verbes reconnus. Aucune raison technique n’empêchera donc Facebook de répondre, un jour, à des milliers, voire à des millions de termes de recherche.

Mais il reste un obstacle majeur: rien ne dit que les gens veuillent rendre accessibles leurs goûts et leurs dégoûts à un moteur de recherche. Aujourd’hui, le nouveau moteur de recherche respecte tous les paramètres de confidentialité de Facebook –il ne montrera que les données que vous avez acceptées de rendre publiques. Ce qui veut dire que ce moteur de recherche sera d’autant plus efficace que les gens partageront beaucoup de trucs en ouvert. Et que plus les gens restreindront l’accès à leurs données, plus l’initiative se soldera par un fiasco.

«Est-ce que la simple présence d’un moteur de recherche incitera les gens à partager davantage, ou l’inverse, c’est la question», explique Rasmussen. Les deux scénarios sont envisageables: maintenant que vos infos sont trouvables, vous pourriez hésiter à les rendre publiques, car vous ne voulez pas que n’importe qui tombe dessus. Ou bien, comme le pense Rasmussen, si vous savez que vos données vont contribuer à recommander des lieux à d’autres personnes, vous pourriez être davantage incités à liker des endroits ou y faire check-in de manière compulsive, et ce afin d’aider vos amis.

Pour Rasmussen, c’est ce second scénario qui semble le plus probable –après avoir trouvé un dentiste grâce à son réseau, il se «sentait si redevable auprès de (s)es amis», qu’il a voulu liker d’autres choses à son tour, comme pour les remercier de leurs bonnes suggestions.

Mais Rasmussen travaille pour Facebook, ce qui fait qu’il est bien évidemment poussé à liker des trucs (ce qui explique pourquoi la cantine de Facebook arrive en tête des résultats, lors de requêtes sur les meilleurs restos de Palo Alto et de San Francisco. Je connais plein d’employés de Facebook, et comme ce sont tous des likeurs compulsifs, c’est pour cela que leur restaurant d’entreprise m’est hautement recommandé. Dans ce cas, l’algorithme a bien fonctionné, mais comme mon réseau est saturé de personnes qui travaillent pour Facebook, il me donne un mauvais résultat. Si davantage de personnes, en dehors des employés de Facebook, avaient liké plus de trucs, la réponse aurait été plus appréciable).

Et... Bing!

Ce nouveau moteur de recherche met encore la rivalité entre Facebook et Google en évidence –surtout quand vous savez que Facebook se sert de Bing comme issue de secours: s’il n’arrive pas à vous trouver des résultats, il vous renvoie vers ceux de Bing. Pour autant, dans son état actuel, personne de chez Google ne devrait paniquer. Personne ne va l’utiliser pour remplacer un moteur de recherche classique. Par contre, la chanson n’est pas la même pour Yelp, Tripadvisor, LinkedIn et autres sites de recommandations ou réseaux sociaux spécialisés.

Mais Facebook n’en est qu’à la première version de son moteur de recherche, et si ses utilisateurs coopèrent, il va forcément et radicalement s’améliorer. En outre, Facebook n’a pas besoin de battre Google pour léser Google, commercialement parlant.

Il suffit que le moteur de recherche de Facebook devienne le second moteur de recherche le plus utile du web pour que Facebook cesse d’être la plus grosse machine à perdre son temps sur Internet.

En d’autres termes, si Facebook améliore son outil de recherche, le réseau social deviendra une interface divertissante ET efficace –les deux en un. Et pourrait valoir des milliards.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Farhad Manjoo, ancien chroniqueur high-tech à Slate.com, est désormais au Wall Street Journal. Vous pouvez toujours le suivre sur Twitter @fmanjoo Ses articles
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Publié le 17/01/2013
Mis à jour le 17/01/2013 à 3h04
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