Economie de la publication scientifique et libre accès: un débat relancé par la mort d'Aaron Swartz

Aaron Swartz le 18 janvier 2012 / Daniel J. Sieradski via Wikimedia Commons

Aaron Swartz le 18 janvier 2012 / Daniel J. Sieradski via Wikimedia Commons

Le système de publication des études scientifiques profite aux grands éditeurs de revues mais pas au grand public. Le suicide du petit génie de l'Internet libre peut-il amener enfin une révolution de ces pratiques?

Pourquoi Aaron Swartz, 26 ans, s’est-il pendu? Retrouvé mort le vendredi 11 janvier 2013 dans son appartement de Brooklyn, le jeune homme était connu pour sa fragilité. Il luttait depuis longtemps contre la dépression. Un paradoxe pour ce surdoué qui aurait pu vivre confortablement de l’argent gagné lorsqu’il n’avait que 20 ans, (fusion de la société qu’il avait créée, Infogami, avec Reddit en 2006) et de sa notoriété dans la communauté des gourous de l’informatique et d’Internet.

Aaron Swartz avait des idées mais aussi des idéaux. L’un d’entre eux était le libre accès aux publications scientifiques. C’est ce qui a probablement contribué à le perdre.  

Quelles qu’en soient les raisons, sans doute multiples, son suicide relance un débat qui existe depuis des années sans aboutir à une véritable révolution dans les pratiques. Les journalistes scientifiques et leurs lecteurs le constatent tous les jours lorsqu’ils tombent sur une page demandant 20 à 30 dollars pour la consultation d’un seul article, pendant une journée, publié par une revue comme Science, par exemple.

Impossibilité d’auto-publication

Face à cette situation qui enferme les publications dans un cadre aussi contraignant pour les lecteurs, on peut se demander pourquoi les chercheurs ne publient pas eux-mêmes le résultat de leurs travaux. La multiplication des blogs et autres sites personnels pourrait laisser penser que c’est devenu à la fois très facile et peu coûteux. Dans la pratique, malheureusement, il en va autrement.

L’unité de mesure du travail des chercheurs reste la publication. Pas n’importe laquelle, justement. La publication dans une revue à comité de lecture. C’est la fameuse «validation par les pairs», c'est-à-dire par la communauté des scientifiques de pointe dans un domaine donné. Un filtre censé garantir la valeur et l’originalité du travail du chercheur. Avec des couacs, bien entendu, comme lorsque Nature a publié, en 1988, un article de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau.

Passé ce cap, la valeur de cette publication est fonction de la notoriété de la revue en question. Autrement dit, le chercheur qui publie lui-même gagne… zéro point. En revanche, si son article est accepté par Science ou Nature, c’est le jackpot! Derrière ce système bien huilé, on trouve un mécanisme économique qui est au cœur du débat sur le libre accès.

L’économie de la publication scientifique

Le principe de base étant que la publication des articles scientifiques coûte de l’argent et qu’il faut donc que quelqu’un paye. Cela se complique lorsque l’on regarde de plus près qui paye, combien et pour quoi. Il existe ainsi pas moins de 4 modèles permettant aux scientifiques de faire connaître leurs travaux et la  valeur de leurs recherches:

  • Le lecteur-payeur. C’est le modèle classique des grandes revues scientifiques sur abonnement (Nature, Science…). Mais également des petites revues hyper spécialisées, d’autant plus coûteuses que le nombre de leurs abonnés est restreint. Avec ce système, comme le notait David Monniaux, chercheur au CNRS en informatique et professeur à Polytechnique, dans une tribune publiée par Libération le 14 octobre 2011, certains laboratoires ont un budget de 4.000 € par an pour financer leurs abonnements aux revues qui les concernent.
  • L’auteur-payeur. Les articles sont gratuits pour les lecteurs mais ce sont les auteurs qui payent pour leur publication. C’est le modèle adopté par PLOS One depuis 2006. Les auteurs étant moins nombreux que les lecteurs, les charges qu’ils doivent acquitter sont d’autant plus importantes. De 1.350$ dans PLOS One à 2.900$ dans PLOS Biology ou Medecine… Ces coûts semblent difficilement compatibles avec les budgets de plus en plus serrés des laboratoires. En septembre 2012, les sociétés savantes de mathématiques ont d’ailleurs émis un avertissement au sujet de ce modèle, baptisé Gold Open Access.
  • Le sponsor-payeur. Le financement est pris en charge par une institution (académie, organisme de recherche, fondation…). Ce modèle prend parfois le relai de la publication par les revues. C’est le cas de PubMed Central, base de données d’articles créée par les NIH américains pour les publications en médecine et biologie. Les articles des revues adhérentes sont publiés en libre accès après un délai variable d’environ 6 mois après leur parution dans la revue d’origine. Mais ce système ne fournit pas un accès libre aux publications récentes.
  • Le modèle mixte: Dans une revue sur abonnement, l’auteur peut décider de mettre son article en libre-accès en payant pour sa publication.  

Le contribuable paye quatre fois

L’ensemble du système reste, malgré les nombreuses initiatives visant à favoriser le libre-accès, sous la coupe des grands éditeurs de revues (Elsevier, Springer). Sur le plan économique, ces entreprises exploitent largement les mécanismes essentiellement financés par les Etats. Comme le note David Monniaux dans sa tribune, le contribuable «paye trois fois (recherche, publication, abonnement) pour un document qui in fine n'appartient plus à la collectivité».

On pourrait dire quatre fois si l’on ajoute le salaire correspondant au temps passé par les relecteurs au service des  éditeurs et qui est payé… par le laboratoire pour lequel ils travaillent. Etant donné la forte augmentation du nombre d’articles publiés, certains relecteurs réputés passent jusqu’au tiers de leur temps à faire de la relecture…

C’est dire si le système de publication des résultats de la recherche scientifique doit être amélioré afin d’exploiter au mieux les ressources d’Internet. La baisse des coûts de production, par rapport au papier, devrait s’y retrouver, comme dans la presse. Mais ce domaine n’est pas étranger au syndrome du CD dans l’industrie musicale. Un système très rentable est défendu jusqu’au bout, et même un peu au-delà, par ceux qui en profitent. 

Une intervention des Etats

Le 14 janvier, des dizaines de milliers de tweets ont été envoyés depuis le monde entier pour rendre hommage à Aaron Swartz (#pdftribute) en appelant les chercheurs à mettre en ligne gratuitement le plus de documents possible concernant leurs travaux de recherche.

Le suicide du jeune homme semble donc provoquer une véritable révolte contre le système des revues payantes. Ce soutien au combat d'Aaron Swartz pour le libre accès au savoir (open access) va-t-il bousculer l'ordre établi?

Pour cela, il faudrait que les Etats interviennent. Difficile d'imaginer une autre solution. Des organismes comme la National Science Foundation (NFS) aux Etats-Unis, qui a déjà largement contribué à la naissance d'Internet, ou l'European Reasearch Council (ERC) en Europe pourraient financer le mécanisme établi par les revues actuelles. 

Si l'on fait abstraction de l'édition sur papier, le coût de la publication en ligne est réduit. Il reste les fameux comités de lecture. Mais leurs membres sont déjà essentiellement rémunérés par les Etats, via les salaires versés par les laboratoires.

Ne restent «que» la sélection et la gestion de millions d'articles scientifiques. Cela demande, à l'évidence, une ou des structures qui coûteront de l'argent.

Or, les Etats sont, depuis des décennies, engagés dans un mouvement de retrait vis à vis des financements publics et s'appuient de plus en plus sur des structures privées. Les problèmes engendrés par ce libéralisme sont patents en matière d'expertise indépendante, par exemple, comme l'a récemment souligné l'affaire Séralini en France.

Il faudrait donc inverser, au moins ponctuellement, cette tendance pour aboutir à une véritable liberté d'accès aux publications scientifiques.

Alors, il fallait peut-être le suicide tragique d'Aaron Swartz pour ébranler un système à l'évidence obsolète. Cela n'enlève rien à la tristesse de cette perte. Mais cela pourrait au moins lui donner un sens.

Michel Alberganti