L'enfant, le petit point Godwin de la politique française

Dans la manifestation anti-mariage pour tous du 13 janvier 2013 à Paris. REUTERS/Philippe Wojazer

Dans la manifestation anti-mariage pour tous du 13 janvier 2013 à Paris. REUTERS/Philippe Wojazer

L’«enfant» est au cœur du débat sur le mariage pour tous. C’est l’occasion de se pencher sur l’utilisation de la notion d’«enfant» en politique.

En France, la défense de l’enfant, souvent brandie, agit comme un bouclier à arguments. «C’est pour nos enfants que je m’engage contre (ou pour) cette réforme.»

Un pronom possessif accolé à «enfant» dresse un rempart entre les débatteurs. Il faut réduire les dépenses, faire des sacrifices... parce que –poncif du discours économique– «nos dépenses seront la dette de nos enfants». Le débat est clos! C’est une forme de point Goldwin soft.

«Quel monde allons-nous laisser à nos enfants?» demandent les écologistes. «Nos enfants», cette formule qui renvoie chacun à ce qu’il a de plus cher et de plus fragile, désarme le débatteur.

Mais «nos enfants», ce sont aussi ceux du pays –«Allons enfants de la patrie...». L’enfant de la patrie c’était, du temps de Charles Péguy, ce que l’on sacrifiait pour la France. Aujourd’hui, c’est la patrie qui se sacrifie pour l’enfant devenu roi.

Droite-papa et gauche-maman

Les politiques s’envoient les enfants de la France à la figure comme dans un couple qui se déchire. «As-tu pensé aux enfants?» semble dire la droite-papa à la gauche-maman (ou l’inverse), pour fustiger la politique irresponsable de l’autre.

L’enfant en politique, c’est la figure sacralisée de l’avenir, c’est le pays de demain. L’enfant, comme l’avenir, ne nous appartient pas, mais nous en sommes pourtant responsables. Beaucoup d’arrière-pensées politiques se cachent derrière le voile de l’innocence et de la fragilité que représente l’enfant.

Mais, me direz-vous, pour ce qui est du mariage pour tous, les enfants sont directement concernés. C’est vrai et voilà pourquoi l’utilisation de l’«enfant» y est d’autant plus perverse ou sincère, et même les deux à la fois. La perversité sincère... rien de pire pour un débat!

Bien sûr, on a entendu ces controverses intéressantes de psychanalystes sur l’importance ou non, pour l’enfant, de vivre avec un papa et une maman. On a aussi entendu ces témoignages touchants d’enfants de couples homosexuels expliquer que c’était l’homophobie qui faisait souffrir les enfants, pas d’être élevés par deux personnes du même sexe. On disserte sur cette distinction entre droit DE l’enfant et droit À l’enfant.

L'«enfant» a bon dos

Dans le cas du mariage pour tous, la figure symbolique de l’enfant est ballottée entre des arguments psychanalytiques, des questions juridiques, des expériences personnelles, des dits et des non-dits religieux.

Dès lors, on imagine le désastre en termes de débat public s’il devait y avoir un référendum avec des mois d’empoignades sur le thème du bonheur de l’enfant.

L’intégrité, la sécurité, l’instruction, la santé, les conditions de vie de l’enfant se protègent aussi par la loi... Pas son bonheur, ni sa «construction».

On entend beaucoup cet argument en ce moment selon lequel «l’enfant doit se construire avec un père et une mère». L’enfant a bon dos! Et aucun syndicat d’enfants n’est là pour crier «stop à la récup!».

Et «nos mineurs»?

On peut d’ailleurs remarquer que le mot «enfant» disparaît du discours quand il gêne. Dans le domaine de la répression par exemple, on remplace «enfant» par «mineur». On ne dit plus «juge pour enfants», on parle de «justice des mineurs».

Dans notre esprit, la bienveillance que l’on doit à nos enfants, n’est pas spontanément due aux mineurs (d’ailleurs on ne dit pas «nos mineurs»). Ça permet de faire passer des excès répressifs.

Il faut donc se méfier du mot «enfant» en politique. De sa présence à outrance, mais aussi parfois de son absence tragique.

Thomas Legrand

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