TF1 / NBS Universal
Attention, cet article contient des spoilers et raconte certains passages de l'épisode 3 de la saison 8.
Vivant avec la mort, le médecin n’est jamais loin du crime. J.-B. Pontalis le disait à sa façon dans Un jour, le crime. Dans ce charmant ouvrage, le psychanalyste qui vient de s’éteindre raconte son goût marqué pour la violence. Il dit aussi pourquoi il ne lisait jamais de polars; à l’exception notable de ceux de Patricia Highsmith (qui n’en sont pas) et de quelques autres publiés dans la Série noire (La Reine des pommes). Qu’importe l’intrigue, en somme, pourvu que le milieu soit là. Trop bien ficelée, l’intrigue étouffe le reste; c’est le squelette sans la chair.
«J’ai le sentiment que l’auteur de romans policiers –Agatha Christie en tête – me mène en bateau, écrit J.-B. Pontalis. Il s’emploie à me faire marcher, je n’aime pas ça, alors je ne marche pas, je me refuse à être dupé.» Le psychanalyste sait bien, mieux que d’autres, que c’est là un argument puéril. A fortiori venant d’un homme qui n’a de cesse de faire marcher les autres, pour qu’ils s’en sortent.
«Quand je lis un roman, ajoute Pontalis, ce qui me captive, ce n’est pas l’habileté du romancier, l’ingéniosité dont il fait preuve, ni même l’art de la composition, c’est la profondeur, la pluralité de sens auxquelles il me donne accès, les voix multiples qu’il me fait entendre.»
N’est-ce point là une définition quasi parfaite de ce qui a pu rendre dépendants plusieurs dizaines de millions de nos contemporains à Dr House? Une dépendance qui va aller s’exacerbant puisque le stock va s’amenuisant[1]?
Ne vivant qu’avec les souffrances, le médecin doit très tôt se débarrasser de cette détestable tendance, assez naturelle chez l’homme, qu’est l’empathie. Démonter ce mécanisme qui, depuis la Grèce antique, donne l’illusion de comprendre ce qui se passe chez autrui; à commencer par la douleur sous toutes ses formes. Ne pas confondre avec la banale sympathie ou avec la compassion à haut risque. Rien à voir non plus avec la contagiosité des émotions.
Pour le médecin, le patient n’est ni son double ni un objet. C’est un corps flottant entre ces deux extrémités. Ou du moins il devrait l’être. House pencherait plutôt du côté objet, lui qui cultive jour après nuit sa misanthropie en sautoir. Mieux, il a fait de la lutte contre l’empathie sa colonne vertébrale et sa moelle épinière. Regarder l’autre comme un objet parlant est devenu sa raison d’être. A l’exception peut-être de la trop belle Dr Lisa. Du moins au début de leurs relations corporelles.
On connaît la trame usée des cent-cinquante sept premiers épisodes. Les humains arrivent en urgence. Leur parole est inaudible. Les symptômes corporels sont là, mais au service de porte aucune blouse blanche ne parvient à décrypter. Il faut alors entrer un peu plus avant dans la citadelle hospitalière, offrir son corps au monstre d’inhumanité et à son équipe. Tous patinent environ trente minutes dans les labyrinthes sémiologiques et thérapeutiques. Puis la lumière vient, le plus souvent du néo-mandarin. L’abcès se vide. Généralement on en ressort vivant. C’est beau comme l’antique.
Mais aujourd’hui, voici qu’un mal nouveau mal entre dans la place-forte du savoir et de la guérison: l’altruisme. Pas un altruisme petit bras: l’altruisme extrême. Un homme dans la force de l’âge et de la fortune a brutalement décidé de donner tout ce qu’il possède. Avec des chèques d’un million de dollars l’unité il dilapide petit à petit son capital.
Se déshabiller pour faire le bien. Pour trouver une raison de vivre. Dans une Italie pas si lointaine, il aurait naturellement trouvé le chemin d’Assises et de oiseaux. Un peu plus tôt, il aurait coupé sa cape en deux, serait descendu de cheval, quitté la légion romaine pour évangéliser les Turones des bords de Loire. Dans le New Jersey contemporain, il n’y a que deux solutions: la création d’une fondation ou l’admission au Princeton Plainsboro.
Trop souvent sur la main le cœur a lâché. Perte de connaissance subite sur la voie publique. Fibrillations, arythmies en cascade. On examine la pompe sous toutes ses mille et une coutures. Quoique siège des émotions, la pompe est normale.
House vient de sortir de prison et veut reconstituer son équipe de rêve, mais l’hôpital est au pain sec. Il flaire vite la bonne affaire. Le patient n’est pas malade, mais il faut faire durer la quête diagnostique pour profiter de son état et d’un chèque. Maladie de Whipple? La biopsie des intestins revient normale. Syndrome «du QT long»[2]? Non. Un Basedow? La thyroïde est d’attaque. Les antiviraux n’y feront rien. En dépit de la bible du DSMV, les hypothèses neuropsychiatriques l’iront pas plus loin que le classique «il est fou à lier».
Le mal gagne. Chez le malade puis dans l’équipe. Après s’être largement déshabillé financièrement, notre homme offre l’un de ses reins à une patiente du seul ami de House. Puis il offre le second à la belle n°13. Cette dernière, toujours malade, ouvertement homosexuelle et en partance pour la Grèce, simule une polykystose rénale. C’est là une maladie qui fait toujours recette à l’écran depuis Un grand patron (1951, hôpital Cochin, Paris) où excelle le doublement incisif Pierre Fresnay-Louis Delage.
Au Princeton-Plainsboro, l’heure est grave: la charité est de retour à l’hôpital. La fin est proche, on ne la racontera pas. Disons seulement que la place sera nette pour les dernières étapes du chemin de croix.
Un bien bel épisode en somme, où il est démontré que l’éradication de l’altruisme est une affaire prioritaire de santé publique. J.-B. Pontalis suivait-il House à la télévision? Trop tard pour l’entendre nous le dire. Restent ses livres. A les lire, on peut postuler qu’il l’avait précédé.
Jean-Yves Nau
[1] Notre précédente chronique nous a valu un commentaire malicieux laissant entendre que, quoique nourrissant une forme d’assuétude pour House, nous n’aurions pas, comme tant d’autres, vu les épisodes de la dernière série avant leur diffusion sur la première chaîne de la télévision française. C’est rigoureusement exact. Le plaisir de l’attente sans doute. Retourner à l'article
[2] Bien lire syndrome du QT long à la différence de syndrome de Cutelon. Petite erreur de diction dans une traduction généralement parfaite? Retourner à l'article
Dossiers : dr house, séries télévisées, médecine, Santé, altruisme, Jean-Bertrand Pontalis




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Le plaisir de la tante; tout s'explique! Ma tante aussi est très gentille.
Ce petit trait vaguement humoristique, mais qui ne fera rire personne, même pas moi, ayant été laissé pour mort sur le commentaire, je m'excuse d'avance de citer des scènes de Dr House dont je ne me souviens, malheureusement, ni le titre, ni la saison à laquelle il appartient. Sûrement à cause d'en avoir trop engloutis d'un coup: ainsi, bien que tout cela fût peut-être parfaitement clair et ordonné alors, il ne m'en reste qu'un très long film, presque une bouillie, des années après leur visionnage (sauf la saison 8, mais on va pas vous priver de la surprise de la télé français,e hein).
Bonne chronique, bien écrite comme l'autre, nourrie d'une fine analyse, mais ici, je me dois de réagir face à certaines exagérations- présentes pour le style?
"Regarder l’autre comme un objet parlant est devenu sa raison d’être". Allons-y mollo; il sait accorder du respect ces objets, pour preuve le tout premier épisode de la première saison, si j'ai bonne mémoire: celui à la fin duquel il refuse de faire passer le patient pour un fou afin de lui administrer le traitement nécessaire. Il sait faire preuve d'empathie, dans les cas extrêmes, comme quand il doit annoncer à un patient qu'il a un cancer incurable, et qu'il demande donc conseil à Wilson...
"Du moins au début de leurs relations corporelles." Bah voyons! J'espère que vous ne réduisez pas la passion de House, celle pour laquelle il aurait tout donné, même son talent de médecin (confession étant bourré), celle qui l'a fait souffrir durant des années, à une relation purement corporelle qu'il n'a jamais eu de regret à satisfaire avec des prostituées.
J'aurais encore aimé trouver un point où vous contredire, mais il n'en est rien. La suite au prochain épisode.