Les Apéros sadomaso à l’heure du SM pour tous

Pourquoi vous avez plus de chance de croiser une lectrice de Cinquante nuances de Grey dans un café branché ou un bar à cocktails que lors d’un apéro SM. Et pourquoi ça n’est pas très grave.

folsom street fair 2008 / erenemre via Flickr CC Licence By

- folsom street fair 2008 / erenemre via Flickr CC Licence By -

Internautes, Internautes, préparez-vous: après une décennie qui a vu le godemichet de la Redoute se muer en sex-toy fluo-branchouille et envahir les pages Banc d’essai de la presse féminine, nous voilà entrés dans l’ère médiatique du SM pour tous.

Car plus aucun individu de la société de l’information n’est censé ignorer que, depuis le succès mondial d’un certain livre qui décline en cinquante nuances l’art et la manière de recevoir fessées et lanières de fouet, le sadomasochisme est furieusement à la mode. Les soirées SM vont remplacer les virées coquines dans les boîtes échangistes, les soirées tupperware de sex-toys perdre du terrain au profit des master-class de bondage japonais, c’est ainsi: les temps changent, il faut s’adapter.

Une déferlante d’articles, quasiment une rubrique hebdo, nous renseigne ainsi sur les retombées sociétales, culturelles et commerciales de l’entrée dans la culture de masse de ces pratiques: après celles des trois tomes de Cinquante nuances de Grey (le troisième est sorti en France le 6 février), les ventes de menottes exploseraient, les livres thématiques pulluleraient, les couples se dévergonderaient dans l’intimité du lit conjugal ou marital…

Femme actuelle a même pris le prétexte de la sortie du deuxième tome de Fifty Shades pour sonder ses lectrices sur leurs pratiques sexuelles et leurs fantasmes inassouvis… Et dans la rubrique international, une information anecdotique a fait le bonheur des médias en novembre dernier. La prestigieuse université d’Harvard, qui accueille les progénitures de la bourgeoisie américaine promises à devenir l’élite du pays, a créé un club de discussion autour des pratiques BDSM (1), un «munch» (2), selon le terme technique.

Le SM-chic, c’est partout sauf dans le milieu SM

A Paris, un tel événement existe depuis plusieurs années, reconduit selon une fréquence plus ou moins mensuelle. Pour ne pas troubler inutilement la tranquillité des habitués, et ne pas encourager le voyeurisme malsain auquel je me suis livré pour vous, je ne donnerai ici ni l’adresse ni la date de ces rencontres, mais sachez que tout internaute familier de la recherche Google peut facilement trouver ces informations. L’événement n’est ni réservé aux membres, ni très secret. Au contraire, les nouveaux sont les bienvenus, l’événement constituant justement pour eux un sas d’acclimation, sans fessée administrée ni port requis de la combi vinyle intégrale (en tout cas pas à ma connaissance).

L’hypothèse qui sera testée dans cet article est la suivante. A l’heure de la popularisation des pratiques SM, les événements spécialisés sont-ils envahis par une cohorte de convertis, fraîchement émoustillés par leur lecture de Fifty Shades of Grey, décomplexés par un ultime article de rédactrice de mode qui a testé le supplice de la Croix de Saint André avec son nouveau Maître ou la cage à pénis sur son —malheureux— compagnon? (je sais, il y a dans l’emploi de cet adjectif «malheureux» un jugement de valeur, que j’assume).

Ne maintenons pas un suspense inutile jusqu’au dernier paragraphe: cette hypothèse est fausse.

Pourtant il s’agit d’un quartier plutôt chargé en atmosphère érotique, où les potentielles Miss domina ne manquent pas: bottes à talons vertigineux, port du noir obligatoire et même leggings de cuir, ce quartier parisien est un défilé SM-chic à ciel ouvert. Simplement ces Parisiennes-là ont d’autres projets pour la soirée (finir leur lecture de Fifty Shades?), et nulle d’entre elles ne s’aventure dans l’antre des plaisirs sadiques. En tout cas, pas ce soir. Paradoxe vestimentaire: à Paris, le milieu SM, quand il est habillé en mode casual, est sans doute le dernier à ne pas avoir adopté la mode du porno-chic.

D’où un curieux décalage visuel. Si vous projetez les tableaux issus de vos lectures de Fifty Shades sur les lignes que vous lisez en ce moment, vous allez tomber de haut. Oubliez les complets ajustés de Manuel Valls de Christian Grey, sa jeune pucelle ingénue et à peu près tout ce que «ce livre pour les pisseuses» ­—dixit un membre de la soirée, moi je trouve ça méchant!— vous a appris.

Le SM des vraies gens est moins photogénique. Imaginez un gros tiers d’hommes cinquantenaires habillés chez Celio, semblant tout droit sortis d’un Wayne’s World - 20 ans après qu’on aurait tourné en banlieue francilienne, un petit tiers d’individus aux tenues provocantes et à l’identité sexuelle indéfinissable, et un tout petit tiers de gens à peu près comme vous: «les touristes», comme on dit. Lesquels touristes verront rapidement leur sentiment d’exclusion se renforcer en attrapant au vol les quelques politesses échangées entre habitués (T’as trouvé facilement? T’as vu la rue est à sens unique? Alors t’as changé ta Clio contre une Mégane?) Il y a un mot pour décrire cette réalite prosaïque: l’assemblée a quelque chose de profondément «houellebecquien».

Mais où es-tu, belle et jeune lectrice de Fifty Shades of Grey?

Un des touristes présents, un homme de 50 ans qui travaille entre Paris, la Province et l’étranger, me confie qu’il s’ennuie un peu, et que c'est parfois aussi le cas lors des soirées. «c’est différent à l’étranger, à Londres, aux Etats-Unis ou à Berlin, les gens se lâchent plus. Ici c’est très codifié». «C’est vrai, confie une autre, les codes du milieu sont un peu pesants».

Paradoxe ultime: c’est dans la nature même du SM d’être un univers de pratiques ultra-codifiées, c’est justement ce qui décourage ceux qui n’en font pas un mode de vie au quotidien, mais veulent passer directement aux travaux pratiques quand ils tentent une plongée dans la communauté. Surtout, il y a très peu de jeunes, peu de femmes, et en tout cas les nouveaux venus curieux de s’initier au BDSM sont manifestement en minorité. Il y a aussi quelques couples, qui n’ont pas trop le droit de se mêler au reste du groupe quand Madame est la chose de Monsieur, ou que Monsieur est l’esclave de Madame (petit collier de chien en cuir faisant foi).

Non, ce n'est pas la soirée dont je vous parle mais la Folsom street Fair de San Francisco (ici l'édtion 2008), un événement très populaire qui constitue le point d'orgue de la Leather Pride Week, (Parade du cuir), sorte de Gay Pride BDSM

Nulle incohérence cependant à assister à une soirée SM sans SM. Déjà, c’est le principe de l’événement; resserrer les liens (amicaux) et faire vivre la petite communauté en dehors des soirées, dans lesquelles par contre, tout est permis et personne ne reste sur son quant à soi.

L’association propose aussi, sorte d’étape intermédiaire, des ateliers d’initiation à la pratique du fouet, de la fessée, de la domination/soumission («Certains des sujets abordés seront mis en pratique, mais d’autres ne pourront être traités que théoriquement selon les cas».)

Mais il est peu probable qu’un touriste, couple, femme ou homme seul, débarque à l’improviste dans un de ces cachots libertins et autres goûters du Marquis. La communauté des initiés de l’anneau pénien restera ainsi, malgré toutes les tentatives de débunkerisation des médias, ce qu’elle est: un musée curieux, attendrissant mais franchement dérangeant de personnes qui ont décidé d’assumer leur marginalité, et de faire de leur pratique sexuelle un point cardinal de leur identité, orientant tout autant leurs loisirs que le choix de leurs réseaux amicaux.

Faut pas non plus rêver: basculer vers le côté obscur n’est pas sans conséquence intime et reste difficilement compatible avec une vie saine et équilibrée, me confie l’un des participants qui a préféré scinder sa vie privée entre participation au milieu et vie de famille plus classique.

«Le problème, c’est qu’il faut garder un peu de distance avec tout ça. Sinon, tu te retrouves dans un milieu où chacun est dans son trip, et le vit à fond. Il devient difficile d’accorder les désirs de chacun».

Pas facile, en effet, de faire s’accorder un tapis humain, une «pony girl» ou un amateur de «ballbusting» ou torture sélective des testicules [Attention, photos explicites], pour ne prendre que des exemples qui peuvent prêter à sourire mais qui indiquent le haut degré de spécialisation à l’œuvre dans le milieu.

Et le SM partout des temps présents est à relativiser, comme le démontre le sondage de Femme Actuelle:

«La tendance à l’élargissement du répertoire sexuel des Françaises se confirme avec des pratiques SM «soft» en nette progression: une femme sur quatre déclare avoir déjà reçu une fessée de son partenaire (24%) contre 8% en 1985.

En revanche, la pratique de jeux érotiques de domination ou de soumission plus «hard» comme le bondage et le SM reste toujours aussi marginale (5% aujourd'hui, 3% en 1985).»

La présence de femmes dans le milieu lui-même pose quelques questions sur leurs motivations (au risque de décevoir les tenants de l'égalité réelle, les tarifs sexués dans les soirées —plus élevés pour ces messieurs— témoignent de la difficulté de recruter des participantes). Certaines sont des dominatrices de métier, ce qui ressemble un peu à de la prostitution (mais sans rapport sexuel au sens strict, certes), d’autres tirent des revenus de leur engagement: c’est l’exemple du «money slavery» ou esclavage financier, qui consiste à maintenir son esclave à distance et à lui demander régulièrement des sommes d'argent qu'il peut envoyer par virement, par exemple. Avec quelques abus. «Une fille m’a récemment dit sur Facebook qu’elle ne me parlerait que si je lui envoyais un chèque cadeau Amazon», raconte un participant encore estomaqué par une telle désinvolture… Signe que cela n’attire pas que des esprits désintéressés.

Exemple d'annonce:

«Une petite présentation s'impose, je me présente je suis Maîtresse Lola j'ai 22 ans je qui etudiante sur Aix en Provence.

Je suis MoneyMistress depuis plus d'un an.

Et je suis à la recherche d'une sous merde MoneySlave pour contrat d'appartenance.»

...Et un autre exemple parce que décidément je ne m'en lasse pas, cette idée de money slavery est du pur génie en temps de crise:

«Il y a plusieurs façons de démontrer ton adoration à la Divine Maîtresse que Je suis, mais aucune ne reflète mieux ta soumission et ton respect que d’être Mon “money slave”».

Peut-être aussi —on ne peut l'exclure— que ce type d'engagement associatif et militant vécu au grand jour qui consiste à organiser des réunions-débats est plus le fait d'hommes que de femmes. Il ne faudrait alors pas se baser sur cette simple expérience sociale pour tirer des conclusions hâtives sur la proportion des individus de chaque sexe qui pratiquent régulièrement.

Le SM sans sérendipité

Alors, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit: il existe des filles profondément engagées dans les pratiques décrites ici, et certes il y a un milieu bourgeois SM, fait de donjons personnels et de soirées privées dans des Châteaux, qui correspond mieux aux photos de mode qui illustrent les articles de magazines sur l’explosion du SM. Une sorte d’élite économique et culturelle du SM, surinvestie par les médias, comme il existe une élite tout court dans la société. Le milieu ne semble pas vraiment échapper à cette division de l’espace social…

Ce qui amène les touristes dans ce type d’événement, c’est la possibilité de rencontrer des partenaires qui sont sur la même longueur d’onde qu’eux. Tel un Meetic de niche, la soirée de rencontres SM permettrait «de ne plus perdre son temps, de ne plus se satisfaire d’une relation correcte pour neuf banales», analyse un jeune homme dont c’est la première fois sur place.

Mais cette approche peut perdre en spontanéité ce qu'elle gagne en efficacité. Au final, mon camarade de soirée s’est éclipsé au milieu du repas, retournant dans son quartier parisien:

«J’aurais peut-être du aller tout simplement draguer dans un bar en bas de chez moi, analyse-t-il. Tu sais jamais sur qui tu peux tomber, et après tout la vie est pleine de surprises».

J.-L. C.

 

1 «Bondage, Discipline, Domination, Soumission, Sadomasochisme», sigle englobant la diversité des pratiques et faisant consensus dans le milieu. Revenir à l'article.

2 Un munch est une réunion de personnes investies dans le milieu BDSM ou souhaitant se renseigner sur le sujet, et qui se tient habituellement dans un restaurant ou dans un bar. Pour l'histoire des munch, créés en Californie dans les années 1980, lire la fiche Wikipedia (anglais). Revenir à l'article.

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L'AUTEUR
Jean-Laurent Cassely est journaliste et auteur. Il a publié récemment un bêtisier des mœurs parisiennes, «Paris, Mode d'emploi». Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 17/02/2013
Mis à jour le 17/02/2013 à 12h25
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