Pourquoi tant d’émotion après le suicide d’Aaron Swartz?

Le jeune génie de l'Internet libre représente un idéal non terni de l'icône du libérateur d'informations, mais il mérite mieux que de devenir un martyr.

Aaron Swartz le 26 décembre 2006 / Jacob Applebaum via Wikimedia Commons

- Aaron Swartz le 26 décembre 2006 / Jacob Applebaum via Wikimedia Commons -

Aaron Swartz s’est suicidé vendredi 11 janvier. A moins que vous ne soyez un passionné d’Internet, et plus particulièrement de l’Internet libre, son nom ne vous dit sans doute rien. Pourtant, si vous utilisez des flux RSS pour recueillir, classer et lire vos articles et billets de blogs préférés, c’est en partie grâce à lui.

A seulement 26 ans, Aaron Swartz avait, en plus de sa participation à la création du format RSS (il avait 14 ans!), fondé Demand Progress, un comité d’activistes pour la liberté sur Internet, mené la lutte contre Sopa, fondé Infogami (qui a fusionné avec le très populaire site Reddit), et avait été enseignant-chercheur à Harvard sur la corruption institutionnelle.

On avait aussi entendu parler de lui parce qu'il avait téléchargé illégalement des millions d’études scientifiques disponibles sur les serveurs du Massachussets Institute of Technology (MIT). Pas pour des recherches personnelles, ni pour les revendre, mais comme un symbole de sa lutte pour la gratuité de l’information.

JSTOR, le système d’archivage en ligne de publications universitaires sur lequel il avait volé ces données, avait abandonné ses poursuites, mais pas le ministère public. Il risquait jusqu’à 35 ans d’emprisonnement et un million de dollars d’amende.

Ce qui frappe le plus de l’autre côté de l’Atlantique, ce n’est pas tant le nombre de billets que militants et passionnés d’Internet ont écrit sur Aaron Swartz que l’émotion qu’ils contiennent tous. Si Aaron a tellement touché tout ce qu’Internet compte de programmeurs et de créateurs, c’est peut-être parce qu’il a grandi sous leurs yeux.

«La brillance éloquente d’Aaron était mélangée à une introversion compliquée», explique Peter Eckersley, de l’Electronic Frontier Foundation, qui parle du jeune homme comme d’un «ami proche et d’un collaborateur». Il a longtemps été plus à l’aise en lisant des livres qu’en «parlant à des humains», expliquant un jour à Eckersley:

«Même parler aux gens très intelligents est difficile, mais si je m’assois et que je lis leurs livres, j’ai leurs pensées les plus perspicaces et réfléchies condensées dans une forme efficace et belle. Je peux apprendre des livres plus vite qu’en parlant à leurs auteurs.»

Sur BoingBoing, l’auteur de science-fiction, activiste des Creative Commons et et co-rédacteur en chef du site Cory Doctorow se rappelle de sa rencontre avec Aaron, alors qu’il n’avait que 14 ou 15 ans.

L'adolescent d'alors qu’il décrit est quelque part entre l’âge adulte –«avec une sorte d’intellect intense et rapide qui me donnait vraiment l’impression qu’il faisait partie de la société d’Internet, qu’il appartenait à cet endroit où ce sont vos pensées qui comptent, et pas qui vous êtes ou votre âge»– et l’enfance –il ne mangeait que de la nourriture de couleur blanche.

Un jeune en quête de mentors

Aaron paraissait «toujours en quête de mentors», raconte Doctorow, et «aucun de ces mentors ne semblait jamais à la hauteur de ses attentes impossibles, pour lui-même comme pour eux». Peiné par ces héros faillibles, Aaron avait apparemment l’habitude de dénoncer publiquement ses amis et ses mentors, qui lui ont toujours pardonné.

«Beaucoup d’entre nous, les "adultes" dans la vie d’Aaron, nous sommes au fur et à mesure des années rassemblés pour en discuter, parler de nos instincts protecteurs pour lui, et vérifier qu’aucun d’entre nous était trop blessé par la déception que nous provoquions chez Aaron. Je pense que nous savions tous que, quelle que soit la déception qu’il exprimait envers nous, elle reflétait aussi une déception de lui-même, et du monde.»

«Je connais Aaron depuis neuf ans et je l’adorais autant que je le trouvais frustrant», se rappelle ainsi la chercheuse danah boyd. «J’adorais Aaron parce qu’il était une tempête émotionnelle –un vieux con grincheux et un savant fou

Aaron Swartz et Lawrence Lessig, à la fête de lancement de Creative Commons en 2001 / Rich Gibson via Wikimedia Commons

Ce sont ces mentors, ces «adultes» qui l’ont vu grandir sans renier ses principes, qui aujourd’hui lui rendent hommage. Avec une émotion d’autant plus forte qu’il n’avait que 26 ans, et que vu ce qu’il avait accompli en douze ans, son suicide interrompt un combat qui ne faisait que commencer.

C’est aussi le combat d’Aaron Swartz, cette bataille de David contre le Goliath de la justice américaine, qui ajoute à l’émotion. Il remplit «une case particulière de l'iconographie moderne de la gauche américaine», analyse Gideon Lichfield sur Quartz, celle de la libération de l'information. Julian Assange a été discrédité et Bradley Manning est un héros pour les uns, un traitre pour les autres, parce qu’il a communiqué des milliers de documents militaires confidentiels à WikiLeaks. Peu de doute et peu de voix s'élèvent contre les actions d'Aaron Swartz, qui représente «un idéal moins terni» de cette figure.

La possibilité d’un martyr

Dans son article sur Boing Boing, Cory Doctorow écrit que, si Aaron s’est peut-être tué parce qu’il avait peur de finir en prison, le jeune homme «était une personne qui a eu des problèmes avec la dépression pendant de nombreuses années». Si Doctorow pense que son suicide est plus lié à cette dépression qu’à l’affaire judiciaire en cours, de nombreux autres proches d’Aaron blâment presque entièrement la justice, et ce qu’ils considèrent comme une vendetta contre le petit génie de l’Internet (l’homme qui devait être un des experts du procès, et qui ne connaissait pas Aaron, explique pourquoi ses actions ne valaient certainement pas 35 ans de prison).

Le communiqué officiel de sa famille dit ainsi:

«La mort d’Aaron n’est pas simplement une tragédie personnelle. C’est le produit d’un système de justice pénale qui repose sur l’intimidation et des abus du ministère public […] Le procureur l’a poursuivi sur des charges incroyablement dures, menant jusqu’à potentiellement 30 ans en prison, pour punir un supposé crime qui n’avait pas de victimes.»

Lawrence Lessig, professeur à Harvard et militant pour la réforme des droits de propriété intellectuelle, qui a cofondé Creative Commons avec l'aide d'Aaron, demande au public de ne pas «pathologiser» ce qui s’est passé, de ne pas réduire son suicide à sa dépression mais bien de le voir dans le contexte des poursuites judiciaires. Il assure que «depuis le début, le gouvernement a travaillé aussi dur que possible pour caractériser les actions d’Aaron de la façon la plus extrême et la plus stupide», et finit par comprendre comment «l’arrivée de cette bataille, sans défense, a fait que se tuer a fait sens pour ce garçon brillant mais troublé».

C'est «ainsi qu’on voit s’élever un martyr numérique», note Andrea Peterson sur Slate.com:

«Dans la mort, Swartz peut être un véhicule pour transformer la douleur ressentie par la communauté en la sorte de changement qu’il aurait voulu. C’est injuste de diminuer une vie en en faisant la figure de proue d’une cause, et il est probable que d’autres facteurs –pas simplement le procès– ont contribué à la décision de Swartz de mettre fin à sa vie. Mais continuer le dialogue sur le futur de la liberté d’accès à l’information est peut-être la meilleure façon d’honorer la mémoire d’Aaron Swartz.»

«J’ai peur qu’Aaron soit transformé en martyr, en une abstraction d’activiste geek détruit par l’Etat», s’inquiète pourtant danah boyd. «Parce qu’il était bien plus que ça –adorable et plein de défauts, passionné et obstiné, brillant et stupide au point de m’exaspérer. Ça sera facile pour les gens de crier à la vengeance en son nom. Mais on ne gagne pas grand-chose à ce jeu de "eux contre nous", qui nous a mené jusqu’ici.»

La chercheuse qui travaille beaucoup sur la jeunesse et les réseaux sociaux conclut que «ce n’est pas en créant plus de martyrs qui peuvent être utilisés dans une guerre culturelle que nous ferons un jour une différence».

Savait-il combien il était aimé?

«Enervé par le suicide d’Aaron», tweete l’ancien étudiant-chercheur du MIT Nelson Minar, aujourd’hui chez Google. «Tellement d’amour pour lui sur Internet aujourd’hui, le savait-il?»

Apparemment pas, raconte son ancienne compagne Quinn Norton dans son très touchant billet sur la mort d’Aaron:

«On se disputait souvent sur à quel point l’Internet pleurerait sa mort. J’avais raison, mais avoir le dernier mot en tant que personne encore vivante est creux, et disparaît dans l’oubli.» 

Quinn Norton avait raison, et même si avoir le dernier mot lui semble creux, toute la communauté d’Internet la soutient et pleure Aaron Swartz avec elle. Dans les mots d’un des inventeurs du World Wide Web, Tim Berners-Lee:

«Aaron mort. Nomades du monde, nous avons perdu un sage ancien. Hackers pour la juste cause, il nous en manque un. Parents, nous avons perdu un enfant. Maintenant, pleurons.»

Cécile Dehesdin
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L'AUTEUR
Cécile Dehesdin est journaliste à Slate.fr, où elle traite notamment de sujets touchant à l'Internet, la justice, la pop culture et les Etats-Unis. Elle a un double-master de journalisme de l’École de journalisme de Sciences Po et de Columbia University à New York (lauréate Fulbright). La suivre sur : Google+. Ses articles
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Publié le 15/01/2013
Mis à jour le 15/01/2013 à 16h47
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